REVUE
DE PARIS
IMPRIMERIE DE LA SOCIETE TYPOGRAPHIQUE BELGE
ADOLPHE WAIILEN ET COMPAGNIE.
REVUE
DE PARIS.
NOUVELLE SÉRIE. -- ANNÉE 1841,
TOME ONZIEME.
NOVE.MBRi
AU BUREAU DE LA REVUE DE PARTS
RtE FOSSF.S-ALX-I.OrPS, îio 74,
1841
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University of Ottawa
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TROIS PAGES
LA VIE DE DANCOURT
En décembre 1684, il y avait une petite chambre au n" 27 de
la rue Saint-Jacques , qui éveillait la curiosité de tout le voisi-
nage. Que sy passait-il donc de mystérieux? La porte était
toujours fermée; la fenêtre ne s'ouvrait guère que çà et là pour
un rayon de soleil ou une clianson de la rue. Alors on voyait
une très-jolie fille, en coquet et galant déshabillé , qui se pen-
chait sur la pierre en souriant au soleil ou au chanteur. Mais
presque aussitôt la fenêtre se refermait; adieu la douce et
romanesque apparition. Au dehors, cette chambre inspirait je
ne sais quelle tristesse et quel délaissement : la fenêlre rouillée
et sombre se détachait d'un toit tout dévasté, oii pas un oiseau
ne s'arrêtait au passage ; sur le bord de la fenêtre, où passait
Teau de la gouttière, pas une miette de pain pour le moineau
gourmand qui crie si bien famine au mois de décembre ; la
cheminée toute noire s'égayait à peine une heure par jour par
un pauvre petit filet de fumée qui n'indiquait qu'un pauvre petit
feu. Au dedans, la chambre n'était guère plus attrayante; on y
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arrivait à srancPpeine par un escalier casss-cou , comme iî en
reste encore quelques-uns aux alentours de la montagne Sainte-
Geneviève; après l'escalier, c'était un corridor tortueux où il
faisait clair de lune en plein raidi; enfin, on entrait tète
baissée dans un petit taudis tout délabré, garni de vieux
meubles éclopés. Par quel miracle cette jolie fille se trouvait-
elle si mal logée ? C'est tout simple : il y avait un joli garçon.
Le joli garçon c'était Florent Dancourt , la jolie fille c'était
Thérèse de La Thorillière. Dancourt avait vingt-trois ans. Il
était né à Fontainebleau, d'une famille noble, le même jour
que le grand dauphin. Le calvinisme avait à peu près ruiné sa
famille. Son père , voulant faire de lui un bon catholique, avait
confié sa jeunesse aux jésuites, qui étaient sans contredit les
meilleurs maîtres du monde. Comme « ils se levaient à quatre
heures du matin pour prier Dieu à huit heures du soir, » ils
pouvaient en passant cultiver l'esprit de leurs écoliers. On Ta
dit , durant un siècle , ils ont eu toute la fleur de l'esprit de la
jeunesse. Le P. Delarue , charmé des agréments et des saillies
du jeune Dancourt, avait eu l'envie d'en faire un jésuite; mais
Dancourt, pressentant déjà l'ivresse des passions profanes et
les riantes aventures de l'inconstance, ne s'était pas laissé
séduire par la solitude religieuse. D'abord, ne sachant que
faire de bon, il avait étudié le droit; mais, à peine avocat,
devenu éperdument amoureux d'une comédienne à la mode , il
s'était détourné de son chemin pour une bonne fortune. Il
avait héroïquement enlevé la comédienne à ses risques et
périls ; il s'était réfugié avec elle dans ce triste et pauvre logis
de la rue Saint-Jacques. Thérèse était fille du fameux comé-
dien La Thorillière; elle avait débuté brillamment depuis peu.
Un soir, au sortir du théâtre, Dancourt s'était jeté à son
passage, et, sans autre préambule, il l'avait enlevée , littéra-
lement parlant, pendant que La Thorillière discutait avec
Baron. Il faut dire que la belle Thérèse , comme toutes les
femmes qui se laissent enlever , n'avait crié au secours qu'en se
voyant seule avec son ravisseur. C'était un beau cavalier, c'était
une aventure , c'était un scandale ; comment se débattre contre
tous ces attraits, quand on est comédienne?— Vous croyez
avoir maille à partir avec quelque grand seigneur magnifique,
avait dit Dancourt près de l'église Sainte-Geneviève, en ap-
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puyanl Thérèse sur son cœur; détrompez-vous, je ne suis
qu'un pauvre gf-nlilhomme sans feu ni lieu , mais je vous aime
à la folie. Je voudrais vous ouvrir un palais, mais je n'ai pour
celle nuit qu'une pauvre chambre indigne de vous. — Thérèse,
qui voyail les larmes de Dancourt au clair de la lune , avait ré-
pondu en comédienne : Votre cœur est un bon gîte. Et là-dessus
les amoureux étaient allés au septième ciel , presque au
septième étage.
Les voilà donc là. sans argent, à peine abrités, mais à la
grâce de Dieu et de l'amour. L'amour est un hôte miraculeux;
l'amour, c'est de l'argent comptant ; il prodigue à tout instant
et à tout propos sa petite monnaie de baisers, de regards
attendris , de sourires languissnnls. Un pauvre diable qui a
l'amour en main est mille fois plus riche qu'un banquier ; mais,
quand l'amour n'est plus là , qu'est-ce qu'un regard , un
sourire, un baiser? — C'est une bourse vide. Voyons du reste
commenl le temps se passe au logis de nos amoureux.
Il y a bientôt trois semaines qu'ils sont là. Nul des deux ne
s'en plaint ; ils sont loin du monde , mais le monde, c'est une
amante adorée, c'est un amant qu'on aime. Ils font maigre
chère, mais ils n'y pensent pas; ils n'ont pas de bois pour se
chauffer, mais est-ce qu'ils auraient le temps de se chauffer !
Ils sont heureux, voilà toute l'histoire. Cependant, si le temps
passe vite , l'amour passe encore plus vite. Au bout de six
semaines , faut-il le dire ? l'amour subissait déjà les atteintes
de décembre. Thérèse, la première, regarda à l'horizon ; elle
se prit à songer que l'amour était bel et bon , mais qu'à côté de
l'amour il y avait encore bien des plaisirs aimables ; elle
regretta malgré elle le théâtre et tout ce qui s'ensuit. Alors on
la vit plus souvent penchée à la fenêtre, même quand Dancourt
était là. Pourtant elle aimait toujours son amant par-dessus
tout; Dancourt lui voulait tout sacrifier, son nom et son état,
son rang et sa famille; elle était touchée à jamais de ce culte
tout chevaleresque.
Or , M. Dancourt père ne chantait pas la même chanson que
M. Dancourt fils. Ayant appris son aventure (l'aventure avait
fait du bruit), il se mit en roule pour le sermonner ; il finit
par découvrir le refuge des amants, et un matin, comme Dan-
court ouvrait la porte pour sortir, il vit avec un sentiment de
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crainte la sévère figure de son père dans le sombre corridor.
— Enfant prodigue ! murmura le père , tout essoufflé d'avoir
monté si haut.
— Enfant prodigue? dit Dancourt prenant la main de son
père ; venez donc voir tout l'argent que je jette par la fe-
nêtre.
La colère du père tomba à la vue du logis de son fils, mais
surtout à la vue Thérèse , qui passait pour une des trois à
quatre plus belles filles de Paris.
— Eh bien , mon père , suis-je un enfant prodigue?
— Est-ce le saint Évangile, monsieur, qui vous a conseillé
de lâcher la bride à vos mauvaises passions ?
— Je ne sais plus trop ce que dit l'Évangile, mais je ne crois
pas qu'il condamne mon cœur , car vous voyez ici moins des
amants que des époux.
— Des époux , monsieur ! Osez-vous bien ainsi profaner les
divines lois du mariage ! Hâtez-vous de plier bagage et de
vous en revenir avec moij votre mère se meurt de cha-
grin.
— Mon père, je prierai Dieu pour ma mère et pour vous si
vous y tenez , mais je ne quitterai pas M"^ de La Thorillière
non plus que son ombre. Je suis à elle comme elle est à moi , le
mariage se fera quand il pourra ; en attendant , ne vous
déplaise , nous avons fait un vrai mariage de théâtre.
— Jamais je ne sanctifierai une pareille union; adieu,
monsieur j pour tout châtiment, je vous abandonne à vos re-
mords.
— Et moi, dit Thérèse avec un sourire adorable , vous ne
me dites donc pas adieu?
M. Dancourt revint malgré lui dans la chambre.
— Quoi ! dit-il, une belle fille comme vous l'êtes, perdre ainsi
son temps ! Croyez-moi, laissez là ce fou , qui est nu comme
un ver , qui vous prépare la pauvreté de trop bonne heure ;
allez fleurir au grand soleil.
— Voilà tout ce que vous avez à me dire ? murmura Thérèse
en essuyant deux belles larmes.
— C'est donc sérieux? reprit M. Dancourt tout ému. Que
diable, ma pauvre enfant, que ne songiez-vous qu'entre un
gentilhomme et une comédienne, il y a....
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— Deux cœurs qui s'entendent à merveille, dit Dancourt avec
impatience.
Cette fois le père , piqué , s'éloigna sans mot dire.
Le lendemain, Dancourt, sortit dès le matin, ne rentra
que dans Taprès-raidi. Il rentra triste et plus rêveur que de
coutume.
— Qu"as-tu donc?
— Je suis un pauvre diable sans ressources : je cherche à
plaider, les plaideurs me fuient; je veux faire des dettes, je
ne puis. Cependant il serait bien temps de quitter ce grenier
tout au plus bon pour des amoureux d'été. Il est ouvert à tous
les venls, il tremble aux quatre points cardinaux,
— Oui , dit Thérèse , allons-nous-en ailleurs , que Dieu nous
conduise.
— Mais où aller ?
— Une idée. Allons chez mon père , qui ne fera pas en nous
voyant toutes les grimaces qu'à faites le tien hier.
— Une autre idée ! dit Dancourt ; si je jouais la comédie ?
— Oui, oui. s'écria vivement Thérèse, qui brûlait de re-
paraître au théâtre.
Au même instant , Dancourt et Thérèse improvisèrent quel-
ques scènes.
— Mais tu n'y pensais pas , dit la comédienne , tu feras des
pièces et tu les joueras.
— A merveille ! s'écria Dancourt , c'est la destinée qui vient
de parler par ta bouche.
Ils s'embrassèrent avec ardeur , ils ramassèrent le peu de
bardes éparpillées dans la chambre; ils s'éloignèrent pour
jamais de cette pauvre et triste demeure. En descendant la rue
Saint-Jacques, Thérèse se retourna en levant les yeux.
— Qu'as- tu donc , mon cher amour , comme te voilà pâle?
M"' La Thorillière s'appuya toute chancelante sur le bras de
son amant.
— C'est que j'ai voulu voir encore une fois, dit-elle d'une
voix étouffée, la fenêtre qui a éclairé tant d'amour.
1.
10 REVUE DE PARIS.
II.
En 1694 , un soir pluvieux de novembre , deux hommes assez
bizarrement affublés descendaient, bras-dessus bras-dessous,
la rue de la Comédie. Ils n'avaient pas trop Pair de craindre la
pluie; ils discutaient en philosophes qui sont au-dessus de tous
les contre-lemps. Cependant l'un d'eux, un peu plus morose,
secouait de temps en temps son feutre à plumes , comme pour
détourner les petites gouttières qui lui jetaient l'eau sur les
épaules.
— Tu as beau dire, murmura-t-il tout à coup, comme s'il
se reprenait , la Cornemuse ne console pas du sifflet.
A cet instant , les deux philosophes s'arrêtèrent devant ce
cabaret célèbre , qui avait une cornemuse pour enseigne. Pen-
dant que l'un frappait à la porte, l'autre s'écria :
— Je te salue, fleuve de l'Oubli !
Le cabarelier vint ouvrir.
— Messeigneurs, dit-il en s'inclinant , soyez les bien venus;
vous arrivez fort à propos. Il y a dans la salle MM. de Belle-
Chaume , Boursault et Fuselier , qui ont toute la gaieté de mon
vin de Bourgogne.
— C'est plus que de la gaieté que nous venons chercher dans
tes bouteilles ; c'est de la folie , dit le plus morose des deux
arrivants.
— En outre, dit l'autre d'un air un peu fanfaron, je veux que
ta femme nous verse à boire et que tu ailles te coucher.
— A votre aise , messeigneurs.
Fuselier vint à la porte de la salle.
— Je voudrais bien voir ces messeigneurs-là , dit-il avec in-
solence.
A la vue des deux philosophes tout ruisselants de pluie , il ne
put arrêter un éclat de rire.
— Oh ! oh ! dit-il , Dancourt et Baron; un duc de Crispin et
un marquis de Mascarille.
— Allons, allons, dit Dancourt d'un air de protection , tout
le monde n'a pas gardé les pourceaux comme toi. J'ai parmi
REVUE DE PARIS. Il
mes ancêtres un chevalier de l'ordre de la Jarretière. Pour
Baron, son nom atteste qu'un baron a passé dans sa famille.
Mais aujourd'hui, le plus noble de tous est celui qui boit le
plus. N'est-ce pas là votre avis , de Belle-Chaume ?
— Oui , dit le poëte j la vraie noblesse descend de la vigne de
Noé.
— Eh bien! mon pauvre Dancourt, dit Boursault d'un air
lamentable, on vous a donc sifflé ce soir?
— Vous étiez à la Comédie?
— Non pas à la vôtre ; mais je devine ce qui s'est passé ,
car vous ne faites jamais si bien l'apologie du vin qu'après une
chute.
— Bien deviné ! — Cheret, apporte-nous donc à boire:
l'adversité est mère de la philosophie. Ma fille m'avait prédit
cela : Ah ! mon père , vous irez souper ce soir à la Corne-
muse.
Dancourt et Baron accrochèrent leurs chapeaux et suspendi-
rent leurs épées , tout en buvant une bouteille de vin.
— 11 est bien certain , reprit Dancourt, que les dieux étaient
ivres lorsqu'ils firent l'homme.
— Ils ont dû bien rire de cette œuvre-là après avoir cuvé
leur vin , dit Boursault.
— Voilà pourquoi tous tant que nous sommes nous jouons
la comédie. Pétrone le dit : Mundus omnis agit histn'o-
niam.
■ — N'allons pas perdre notre latin, dit Boursault, qui n'en
savait pas un mot 5 c'est déjà bien assez d'écorcher le français.
Mais qu'as-tu donc, de Belle-Chaume? Te voilà tout d'un coup
devenu triste comme si tu songeais à ta maîtresse.
Belle-Chaume , déjà à demi ivre, soupira profondément.
— Sedes inter suspiria et lacrymas ^ murmura- t-il, au
grand dépit de Boursault. — Qu'est-ce que la vie? poursuivit-il
avec une gravité comique.
— Nous n'en savons rien , dit Dancourt , et j'en suis bien
aise, car, si je savais ce que c'est que la vie, j'aurais grande
hâte de savoir ce que c'est que la mort.
— La vie , s'écria Baron , c'est un fil que Dieu tient par les
deux bouts , et sur quoi nous marchons comme des danseurs de
corde.
n REVUE DE PARIS.
— Ou plutôt, dit Daiicourt , c'est un fil que le diable nous
donne à retordre. Ou'en dis-tu, Fuselier ? Te voilà devenu bien
silencieux.
— II ne dit rien, mais il n'en pense pas plus , dit Baron tou-
jours impertinent.
Fuselier ne trouva rien de mieux à dire qu'en buvant une ra-
sade.
— Il a l'esprit en dedans, reprit Baron.
— Ce n'est pas là le plus mauvais, dit Dancourt 5 il vaut bien
ton esprit évaporé. Les uns ont l'esprit en dedans et en dehors,
comme moi, comme (oi, comme nous tous; nous avons l'esprit
sur les lèvres et au bout de la plume. Les autres (ceux qui ne
sont pas là ) n'ont d'esprit ni en dedans ni en dehors; ce sont
des bêtes qui ont une figure humaine , comme notre brave ca-
baretier; n'est-ce pas, Angélique?
La cabaretière versa à boire en souriant.
— Il y a en outre, reprit Dancourt, ceux qui ont l'esprit
en dedans et ceux qui ont l'esprit en dehors. Les uns sont
des paresseux à parler, les autres sont des gens du monde qui
parlent toujours , mais qui ne disent rien. Ce sont ceux-là qui
ont sifflé ma comédie ce soir, siiïlé à la plus belle scène, au plus
joli mot.
— C'est à peu près la vérité , dit Baron. Figurez-vous , mes-
sieurs , une veuve désolée qui verse des torrents de larmes.
Tout le monde cherche à la consoler ; d'abord c'est un capucin
pathétique, ensuite c'est le curé de la paroisse qui lui parle de
la béatitude du défunt au paradis ; elle pleure de plus belle;
enfin son laquais lui dit naïvement : Madame , prenez garde à
ce que vous laites , Dieu a rappelé M. le comte; si vous pleurez
trop , il vous le renverra. — C'est la voix d'un oracle , dit la
veuve. Et ses larmes tarissent sur-le-champ. — Dis donc ,
Fuselier , est-ce que tu es déjà ivre ? Que diable fais-tu là
couché sous la table ?
— Une comédie ; les idées ne me viennent que ventre à
terre.
— Mais loi, Belle-Chaume, dit Dancourt, tu es toujours
entre les soupirs et les larmes : la maîtresse t'a donc encore
joué quelque tour de sa façon? Il faut t'allendre à tout avec
déjeunes folles de vingt ans. Ce sont des buissons d'épines qui
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nous attirent par leurs bouquets ; plus on en cueille, plus on se
pique.
— Heias ! dit Belle-Chaume, je ne songe pas à ma maîtresse,
mais à moi-même. Voilà que j'ai trente ans; au-delà de cet
âge, est-ce la peine de vivre?
— Je n'en sais trop rien, répliqua Dancourt. Tu dois le rap-
peler cette vieille fable qui nous dit que Jupiter avait fixé à
trente ans la durée de la vie de l'homme. Or, voulant après
coup jouir plus longtemps du spectacle curieux de sa créature,
Jupiter accorda soixante années de plus à l'homme , et, pour ne
rien déranger dans l'ordre de la création, il retrancha vingt ans
à l'âne, vingt ans au chien , et vingt ans au singe. Ainsi nous
jouons plus ou moins le rôle de l'homme jusqu'à trente ans;
depuis trente ans jusqu'à cinquante, celui de l'àne : nous por-
tons notre croix sur le dos, le travail nous assomme, nous
traînons péniblement au logis tout ce qu'il faut pour notre
famille ; depuis cinquante jusqu'à soixante-dix, nous grondons
et nous aboyons comme un chien hargneux , ne pouvant
prendre plaisir à rien; les vingt dernières années, nous ne
sommes plus qu'une pitoyable contrefaçon de l'enfance , nous
n'imitons que niaiseries et bagatelles, nous sommes rechignes
et laids comme les singes.
— Angélique, versez à boire à Dancourt ; encore une bou-
teille, il va parler comme un oracle.
— Les comédiennes ne viennent donc pas souper ce soir?
— Belle demande ! dit Baron en relevant la tète avec la non-
chalance d'Adonis ; les comédiennes sont un troupeau de brebis
égarées que je chasse devant moi. Elles m'ont vu partir pour
la Corneviuse , elles viendront à la Corneinuse. N'entendez-
vous pas ce carrosse qui s'arrête à la porte?
La cabaretière quitta les joyeux buveurs pour aller aux nou-
veaux venus. Quatre jolies femmes descendirent de carrosse et
franchirent sans façon le seuil du cabaret.
— Il nous faut un souper de reine, dit la première.
— De reine de théâtre , dit la secoude.
— Du vin d'Espagne.
— De l'ambroisie.
— Du nectar.
— Un ragoût au laurier.
14 REVUE DE PARIS.
— Du chevreuil bien sauvage.
— Une guirlande de cailles.
Tout en disant cela , ces dames montaient à la chambre en
haut : le réduit de Paphos.
— Eh bien ! dit Baron en venant dans la salle d'entrée, voilà
les oiseaux qui s'envolent.
— Ces oiseaux-là ne chantent pas pour vous, dit en raillant
la cabaretière ; ce ne sont pas des femmes de pacotille, celles-là !
Voyez-moi ce cocher ! il a la barbe retroussée en cocher de
l)onne maison. Et ces laquais plus chamarrés de galons que les
estafiers d'un carrousel ! Allez-vous-en boire avec vos pareils,
monsieur le comédien. — Gotlion, Jacqueline, Margot, allez
servir ces dames. Pour vous, Chrysostôme, allumez tous les
fourneaux.
— Messieurs, dit Baron après avoir lutine la cabaretière, si
le cœur vous en dit , nous ferons le siège là-haut.
— En avant , s'écria Belle-Chaume, saisissant son épée.
— Un instant, dit Dancourtqui avait grand faim, attendons
que le souper de ces duchesses soit servi j au moins, si nous ne
l)Ouvons faire le siège autour de la table, nous ferons le siège
de la table.
— Bien parlé, la table, le vin sur la table, les femmes autour
de la table, voilà le banquet de la vie, voilà la sagesse de
Salomon.
— La philosophie, reprit Dancourt , se traîne comme une
tortue à la recherche de la science j l'amour couronné de
pampre y vole à tire d'ailes.
Là-dessus Dancourt vida son verre et celui de son voisin.
— Prends garde, Dancourt, dit Boursault qui était le plus
sage des cinq, tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se
casse.
— Tu es un niais , je n'ai rien à craindre j ma cruche ne va
pas à l'eau , mais au vin.
Dancourt, de plus en plus égayé , se mit à chanter :
0 douce ivresse , apporte ta bouteille,
Viens nous verser comme Hébé verse aux dieux ;
Qu'à ton aspect le plaisir se réveille ,
Que tout s'anime à ton air radieux.
REVUE DE PARIS. 15
Prends une lyre, imilc les trouvères.
Chante l'amour et ses jeux inconstauls;
Nous t'ccoutons tous en viciant nos verres ;
Le temps s'enfuit , ne perdons pas de temps,
— C'est digne d'Horace , s'écria Belle-Chaume.
— Voilà qu'on monte les ragoûts là-haut, dit Baron. Qui
esl-ce qui me suit?
— Toul le monde.
Fuselier se leva. La cabaretière voulut mettre le holà ; nos
philosoi)hes en action montèrent l'escalier quatre à quatre.
Mais Margot et Gothon , sortant du réduit de Paphos , se mi-
rent bravement en sentinelles.
— Qui vive ?
— L'amour ! s'écria Baron.
— Le vin ! s'écria Dancourt.
— On ne passe pas.
Baron prit Margot par le corsage et la fit pirouetter.
— On passe partout , dit-il.
Gothon vint au secours de Margot, mais Belle-Chaume prit
Gothon par la jupe ; Jacqueline vint au secours de Gothon, mais
Boursault se mil de la partie. Ce furent des cris, des débats ,
des éclats de rire à faire damner le guet. Les philosophes eurent
bientôt le dessus. Ils frappèrent à la porte du cabinet.
— Je n'ai qu'à me nommer, dit Baron, elles ouvriront tout
de suite. — Ouvrez-nous la porte , pour l'amour de Dieu et de
votre prochain. Nous sommes là cinq qui avons de l'esprit
comme quatre; Dancourt, Baron...
— Passez votre chemin, mauvais histrions, cria une voix du
cabinet ; nous ne pouvons rien vous faire.
— Ne jouez pas tant les duchesses , dit Dancourt ; sachez que
je suis l'auteur d'une pièce sifflée ce soir à la Comédie.
— C'est moi qui ai le mieux sifQé , cria une autre voix.
— Eh bien! ouvrez donc, que j'aille vous remercier, ma
mie.
— N'avez-vous pas de honte, reprit la même voix, de venir
boire à la Cornemuse tandis que M™« Dancourt se morfond
d'ennui toute seule au coin du feu? Prenez garde, l'oiseau de
mauvais augure chante peut-être pour vous.
16 REVUE DE PARIS.
— Allons donc ! Ma femme a lren(e-six ans , elle commence
à se fixer, comme les girouettes qui se rouillent.
A peine le comédien eut-il prononcé ces mots, que, la porte
s'étant ouverte comme par magie, il reçut le plus joli soufflet
du monde.
— Encore, dit-il avec dépit, si ce soufflet ne me venait point
de ma femme!
— Hé'as ! dit Baron, qui reconnut aussi sa femme, nous
n'avons rien à faire ici.
Cependant ils se mirent à table et soupèrent tous gaiement.
Dancourt eut encore des saillies sans nombre , une par chaque
verre.
— Avec tout ton esprit, lui dit Boursault qui voyait venir
avec effroi le quart d'heure de Rabelais, tu ne nous empêcheras
pas de payer le souper.
Dancourt, qui n'était pas au bout de ses ressources, appela
la cabaretière.
— - Angélique , lui dit-il en lui prenant la main , je vais vous
donner une leçon d'astronomie. N'avez-vous pas ouï parler de
cette grande année platonique où toutes les choses doivent
rentrer dans leur premier état? Sachez donc que dans seize
raille ans nous serons encore à boire ici à pareil jour, à pareille
heure. Voulez-vous nous faire crédit jusque-là?
La cabaretière réfléchit un peu.
— Je le veux bien, répondit-elle; mais il y a seize mille ans
jour pour jour que vous étiez encore à boire ici ; vous vous en
allâtes sans me payer ; acquittez le passé , et je vous ferai crédit
du présent.
m.
Nous sommes aux beaux jours de la régence , les joyeuses
passions parisiennes que M""^ de Maintenon avait un peu en-
chaînées dans ses rosaires de buis , relèvent fièrement la tête
en face de Philippe d'Orléans, de la Parabère et de la Phalaris.
Ce n'est plus l'heure de faire son salut; on jette son âme à tous
les jolis péchés, avec la précieuse insouciance d'un cadet de
famille et d'une comédienne. C'est le début de cette mascarade
si folle, si brillante, si éperdue, dont le tourbillon doit
s'arrêter tout rcpen'ant, en 1792, devant sainte guillotinctle.
REVUE DE FAKIS. 17
Mais cfi n'est pas lout à fait une comédie de la régence que
nous allons voir ; à d'autres ces profanations de l'esprit fran-
çais et du cœur humain ; grâce à Dieu , le tableau qui nous ap-
pelle est plus grave et plus poétique.
Dans un coin du Berry , au fond d'une vallée assombrie par
les grands bois, au pied d'une montagne toute couronnée de
roches , ne voyez-vous pas ces deux tourelles aiguës oii ser-
pentent deux magnifiques ceps de vigne ? Vous êtes à la porte
d'un vieux manoir en ruines qui semble habité par les hibous
et les chauves-souris j le corps-de-Iogis est tout dévasté; le
dernier coup de vent a détaché à demi la gouttière de la fa-
çade , et cassé presque toutes les vitres de deux fenêtres du
haut. La cour est déserte, l'herbe de l'oubli encadre depuis
bien des années les pavés moussus. Nul aboiement joyeux à
votre passage, cet aboiement du chien qui réveille déjà le
cœur. Ce château est donc un repaire de voleurs ou de fan-
tômes? Y bat-on la fausse monnaie? Y fait-on le sabbat!
Rassurez-vous; voyez là-bas à l'une des fenêtres ces deux nids
d'hirondelles . ces doux oiseaux qui portent bonheur ne font
jamais leur nid dans !e désert. D'ailleurs, ne voyez-vous pas
cette cheminée qui fume? Entrez sans crainte, c'est une pieuse
solitude où vous serez accueilli dans l'esprit du Seigneur.
Devant cette grande cheminée de pierre gothiquement sculp-
tée , il y a deux hommes qui se chauffent. L'un, âgé de près
de quatre-vingts ans, est l'ermite vénérable du voisinage; il
tourmente le feu du bout d'un grand bâton blanc où il a des-
siné une croix en deux traits; l'autre , qui n'a pas soixante ans,
est l'habitant du manoir; il est plus vieilli et plus cassé que
l'ermite ; il s'est affublé depuis peu d'une longue robe de béné-
dictin qui ne contribue jjas à égayer sa face pâle et sombre.
Son front penché semble tourmenté par le souvenir. Ces deux
vieillards se font bien contraste : l'ermite indique , par la séré-
nité de son front, par le calme de son regard presque éteint ,
par son sourire de béatilude , qu'il a passé une vie sans orages ,
dans la paix du Seigneur : l'autre vous révèle de prime abord
qu'il a traversé toutes les passions humaines : il a été battu par
la tempête; il a aimé, il a souffert; il a bu dans toutes les
coupes profanes; mais l'ivresse qu'il a trouvée a laissé de l'a-
mertume sur ses lèvres. A cette heure, il aspire au divin calice.
1 2
18 KEVUE DE I^ARIS.
Reconnaissez-vous Dancourt? Dancoint que vous avez vu na-
guèie sur les planches du tiu'àlie el sur les dalles du cabaret!
C'est presque une métamorphose d'Ovide. Mais ne perdons pas
de vue notre étrange tableau. Les deux solitaires se parlent en
lalin ; le vieil ermite observe de temps en temps qu'ils s'enten-
draient mieux en français , mais Dancourt répond qu'ayant
joué la comédie en français, il faut qu'il fasse sont salut en
lalin; d'ailleurs, cette maudite langue de Rabelais et de La
Fontaine lui rappelle trop de souvenirs profanes.
— Ah ! frère Montain , dit tout à coup Dancourt entraîné par
son cœur, si vous saviez les joyeux passe-temps de ma vie?
Mais silence! silence !
— Dites toujours , mon frère, murmura l'ermite un peu cu-
rieux; ne suis-je pas un confesseur?
— Il y a vingt ans , j'étais le premier comédien de la France;
j'écrivais des comédies le matin , el je les jouais le soir sous les
éclats de rire des gens de cour et des gens d'esprit. J'avais les
plus belles amitiés du monde; voyez ce diamant, qui sera
vendu à ma mort au profit des pauvres, ce diamant qui vaut
plus de mille pistoles : c'est un prince de Bavière qui me l'a
mis au doigt en me disant que mon esprit brillerait plus long-
temps. Louis XIV m'a plus d'une fois lendu sa belle main plus
que royale. Il y avait au palais de Louis XIV un cabinet mys-
térieux dont M™e de Montespan seule avait la clef; eh bien !
moi, j'avais mes petites entrées dans ce paradis, faveur sin-
gulière qui ne fut accordée qu'à Dufresny. Un jour, je lisais
une comédie de mon chef au grand roi et à son allière favo-
rite ; il y avait un grand feu dans le cabinet. M^^^ jg Montespan
me regardait avec des yeux ardents; les grandes dames ont
toujours un faible pour les comédiens ; moi , j'élais un comé-
dien quasi grand seigneur. Enfin, ces regards si dédaigneux,
qui s'arrêtaient doucement sur moi , me troublèrent au point
que je faillis à ra'évanouir. — Le feu vous fait mal, Dancourt !
s'écria Louis XIV avec émotion. Et , dans sa sollicitude , il alla
en toule hâte ouvrir la fenêtre. Ah! s'il avait su quel feu me
faisait mal?
Dancourt soupira par regret et par repentir tout à la fois. —
Une autre fois , poursuivit-il avec un sourire d'orgueil , je jouais
le Misanthrope à la Comédie -, j'étais animé à bien jouer par la
REVUE DE PARiS. 19
vue de M™e de Montespan , qui avait toujours pour moi ses
douces œillades. A la fin de la pièce elle me fit appeler à
l'avanl-scène ; elle m'offrit sa main ; moi , je la baisai de tout
mon cœur; elle y mit tant de laisser-aller qu'elle appuya vive-
ment la main sur ma bouche... Mais n'en parlons plusj de
grâce, éteignons les dernières étincelles.
Dancourt tendit les mains comme pour chasser ces fantômes
de sa folle vie. — Allons, mon frère, voilà déjà la nuit qui
vient; vous n'avez pas de temps à perdre pour regagner votre
ermitage. Voyez-vous le soleil qui se couche?
Les deux solitaires se levèrent et allèrent vers le [)erron.
— Après tout , murmura l'ermite , qui se laissait séduire de
temps en temps par de riants tableaux de la vie de Dancourt,
si Dieu vous accorde, grâce à votre grand repentir, la rémission
de vos péchés, vous n'aurez pas lieu de regretter d'avoir passé
vos beaux jours si gaiement. Oui sait si Dieu me comptera les
jours pieusement passés dans l'ennui.
— Croyez-vous , mon frère , que le chemin du paradis
puisse s'ouvrir à un comédien qui s'est moqué de Dieu et du
diable?
— Hélas ! mon frère , le Très-Haut a rais le purgatoire sur le
chemin du paradis.
Dancourt ne put arrêter une saillie :
— Comme la Cornemuse sur le chemin de la Comédie.
Qu'ai-je dit , misérable pécheur ! 0 mon frère , priez pour moi !
L'ermite avait descendu le perron ; il s'inclina , sourit et
s'éloigna en silence. Dancourt traversa deux grandes salles
presque abandonnées ; il arriva dans une petite pièce où une
femme de son âge sommeillait dans un fauteuil :
— Thérèse, dit-il d'une voix attendrie, réveille-toi, car je
veux souper de bonne heure.
— Le poulet n'^st pas cuit , dit M™* Dancourt.
— Du poulet ! Ètes-vous bien sûre que ce n'est pas aujour-
d'hui vigile et jeûne?
— Allons, allons . vous marmotterez une oraison de plus.
— Ma pauvre Thérèse ! vous serez toujours jeune et folle.
Vos cheveux blancs vous devraient avertir que l'heure de faire
votre salut a depuis longtemps sonné.
— Je n'ai pas si grand souci de !a mort que vous l'avez.
20 REVUE DE PARIS.
Pourquoi me repenlirais-je? Pour avoir trop ri el trop fait rire
les autres ? Le bon Dieu ne me damnera pas pour cela. — Ur-
sule , venez mettre la table et servir le souper. — A propos ,
Dancourt, as-tu relu les lettres de tes filles? Sais-tu que les
voilà toutes les deux dans le grand monde par leur mariage?
Tu vois que le théâtre mène à tout.
— Il ne mène pas au ciel , ma pauvre Thérèse !
— Allons, murmura M'"'= Dancourt! le voilà encore qui bat
la campagne ; je suis bien sûre qu'il a traduit aujourd'hui un
psaume de David ; tous les poètes ont leurs travers.
Dancourt soupa silencieusement, entre deux ^î;e et quatre
signes de croix ; ensuite il sortit , après avoir embrassé sa
femme sur le front. 11 traversa toutes les pièces du corps de
logis , il descendit dans le jardin , il avança , tout en se re-
cueillant, vers la chapelle. En levant les yeux au ciel, il vit
briller les étoiles : Laudate eum, omnes stellœ et lumen,
murmura-t-il avec une ardeur religieuse. Il entra dans la cha-
pelle , où brûlaient jour et nuit deux lampes de terre. Celte
chapelle était ornée d'un grand Christ d'ivoire , d'un autel en
bois sculpté qui supportait un grand bloc de pierre représen-
tant plus ou moins saint Benoit j mais ce qui frappait surtout la
vue en entrant, c'était un tombeau en marbre déposé sous le
Christ. Ce tombeau , eufr'ouvert , avait été apporté là par
l'ordre de Dancourt. Voilà un gîte pour l'éternité , disait-il avec
un sourire austère. Il prit une bêche dans un coin de la cha-
pelle et creusa sa fosse au pied du tombeau, où les dalles
avaient élé enlevées. — Je crains bien, dit-il en s'essuyant le
front, que la mort n'aille plus vite que moi. II déposa sa bêche,
prit sur l'autel les psaumes de David, se rapprocha du tombeau
et s'y coucha. Ce ne fut pas sans peine qu'il se coucha dans ce
lit funèbre où l'on a froid , où l'on est seul, mais où Ton dort,
lui qui s'était couché jadis si lestement dans tant de lits divers
d'un plus difficile accès. Tout en se couchant, il redit ces pa-
roles du cantique de saint Benoît : « Les passions m'ont envi-
ronné de toutes parts comme les abeilles ; elles m'ont attaqué
avec ardeur, comme un feu qui brûle dans les épines, et in
nomme Dominiquia ultus sum in eos »
Dancourt ouvrit les psaumes et lut avec recueillement celui
qui commence par Âd le. Domine, clamabo. Il sortit du lom-
REVUE DE PARIS. 21
beau et secoua ses épaules comme s'il y sentait les mains gla-
cées de la mort. Il se promena dans la chapelle , voulant con-
tinuer sa traduction des psaumes.
Bienheureux est celui qui ne s'égare pas
Sur le chemin où les impies ,
Loin du Dieu tout-puissant, s'en vont traînant leurs pas.
Le poëte, ne pouvant trouver de rime en îes j passa ù une
autre strophe.
Faites, ô seigneur Dieu, que saintement je meure,
Que je maudisse mes péchés ,
Que je trouve bientôt la céleste demeure
Où les archanges sont couchés.
— Hélas! dit Dancourt, ces archanges sont couchés pour la
rime. Mais entin ce n'est pas la bonne volonté qui me manque.
Quand il eut tant bien que mal traduit tout le psaume , il
alla se coucher lui-même à côté de sa bonne vieille qui , malgré
ses soixante-cinq ans , n'était pas encore aussi glacée que la
mort.
Dix-huit mois durant , Dancourt , affaibli d'âme comme de
corps , fit ce métier de trappiste. Tous ses derniers jours se
passèrent à peu près ainsi. Il mourut en catholique fervent,
assisté du vieil ermite qui le suivit de près. M"ie Dancourt
l'avait précédé chez les morts.
Sa fille Manon vint le veiller sur ses derniers jours. A l'heure
solennelle, Dancourt prit la main de sa fille , et se tournant vers
l'ermite :
— Mon père , croyez-vous que j'aille en paradis ?
— Les portes du paradis sont ouvertes à tous les pécheurs re-
pentants.
— Mais j'ai pris si peu de temps pour faire pénitence. Je suis
un grand pécheur 5 comme a dit saint Augustin : J'ai semé les
péchés à pleines mains.
— Mon père , dit Manon Dancourt , un homme qui meurt
bien est ù moitié sauvé.
2.
22 REVUE DE PARIS.
— La volonté de Dieu soit faite ! murmura Dancourt d'une
voix presque éteinte, ma fosse est creusée... mon dernier lit est
fait...
Dancourt , qui déjà n'y était plus, laissa dire sa bouche tant
habituée à la saillie :
— Oui, mon lit est fait: comme on fait son lit, on se
couche.
Quand sa fille raconta dans le monde cette fin étrange, on
eut peine à ajouter foi à ses paroles. — Dancourt ermite ! —
Dancourt mort en bon chrétien ! — Le diable , dit Voltaire, est
bien capable de lui avoir joué ce tour-là.
Dancourt mourant avait supplié sa fille de brûler ses comé-
dies et ses chansons. Mais, par un quiproquo des plus singuliers,
Manon Dancourt, qui n'y regardait pas de si près, brûla la tra-
duction des psaumes de David, le fruit poétique du repentir du
comédien.
Je ne sais si les révolutions ont respecté la tombe de Dan-
court; si par hasard, en passant au petit château de Courcelles-
le-Roi , vous voyez cette simple épitapbe sur une dalle de
marbre , ci gît un pécheur repentant , faites une prière pour
ce brave homme de comédien qui a fait rire vos aïeux aux dé-
pens de vos aïeules. Vous , madame , pardonnez-lui tout le
mal qu'il a dit de vous , car il a médit de toutes les femmes,
passées , présentes et à venir ; c'est là son plus grand péché.
IV.
Il y a encore quelques petites pages curieuses dans la vie de
Dancourt. Un jour, par exemple , il s'en va au théâtre tout en
rêvant à une petite comédie dont l'idée lui venait de Montfleury.
Arrivé au théâtre , il trouve les comédiens assemblés pour une
lecture à faire. Il y avait là un sieur de Maicoult, gentillâtre
sans pays, qui pour la douzième fois se voulait faire refuser.
11 supplia Dancourt de lire la pièce suivant la coutume. Dan-
court prit le manuscrit, le feuilleta un instant et se mit à lire.
A peine au début, le sieur de Marcoult se plaignit qu'il lisait
avec distraction. — Laissez-moi faire, dit Dancourt, et la
pièce sera reçue. Le gentillâtre n'osa plus rien dire , seulement
REVUE DE PARIS. 23
il ne put s'empêcher de marquer sa surprise à chaque nouvelle
scène. A peine Dancourt est-il au bout, que les comédiens,
malgré leur mauvaise opinion sur Tauleur , s'écrient que
c'est un chef-d'œuvre de gaieté. « Je le crois bien , dit Dan-
court , la pièce est de moi. » Dancourt avait lu couramment sur
le manusci'it de Marcault la petite comédie qu'il n'avait pas en-
core écrite.
Il lui arriva maintes fois de négliger d'écrire le rôle qu'il
devait jouer dans ses pièces ; une fois sur la scène , il s'aban -
donnait à l'inspiration , qui le servait toujours mieux que la
mémoire. Comme ancien avocat et comme comédien , il jiarlait
sans bégayer; mais il avait en outre une éloquence naturelle
des plus entraînantes, un certain tour original des plus pi-
quants. Aussi les comédiens le mettaient toujours en avant
pour haranguer les spectateurs ou les grands du royaume. Un
jour que Louis XIV sortait de la messe , Dancourt l'aborda pour
lui parler de la comédie. Arrivé sur la fin de son discours,
comme il marchait à reculons et qu'il se trouvait sur le bord
d'un escalier ; il allait faire une chute plus dangereuse que
celles du théâtre. Louis XIV le retint par le bras : — Prenez
garde, Dancourt , vous allez tomber. Et se retournant vers les
seigneurs de sa suite : — Cet homme parle bien , messieurs.
Louis XIV accorda aux comédiens ce que demandait le haran-
gueur. Avec le président de Harlay , Dancourt n'eut pas le
même succès. Il s'efforça en vain de prouver que les comédiens,
par les secours qu'ils apportaient aux hôpitaux , méritaient
d'être à l'abri de l'excommunication. Le président lui répondit :
«Dancourt, nous avons des oreilles pour vous entendre, des
mains pour recevoir les aumônes que vous faites aux pauvres,
mais nous n'avons point de langue pour vous répondre. »
Dancourt, donl la vie fut toujours agitée, n'eut pas à se
plaindre des aventures; une seule lui fut malencontreuse. On
jouait sa comédie l'Opéra de Fillaye; le marquis de Sablé y
vint un soir plus d'à moitié ivre ; il se plaça comme ses pareils,
sur une des banquettes de la scène. A travers les vapeurs de
l'ivresse, il écoutait avec sécurité; mais, ayant entendu ces
vers :
En parterre il boutra nos prés,
Choux et poireaux seront sables.
24 REVUE DE PARIS.
il s'imagina qiieDancourt avait voulu l'insulter; il se leva tout
furieux, courut vers le comédien et lui donna un soufflet
bruyant. Un comédien ne pouvait alors se couper la gorge avec
un marquis ; le pauvre Dancourt ne trouva d'autre parti à
prendre que de dire aux spectateurs, témoins de l'insulte : —
C'était dans la comédie.
On peut dire de Dancourt qu'il avait l'esprit entre deux vins,
cet esprit de la folle gaieté qui touche de plus près la farce que
la comédie. Sa verve était toute crue; il n'avait garde de
mener sa tête , il laissait aller sa tête à l'aventure. La farce
exige de l'extravagance, du feu, de l'ivresse et de la saillie.
Comme les Italiens, Dancourt était grand maître en ce genre. Il
y avait deux hommes dans Molière : le sublime comédien et le
magnifique farceur , celui qui ne raillait pas seulement pour le
plaisir de se moquer , mais pour flétrir ; celui qui riait çà et là
d'un franc éclat pour se reposer de la vie. Dancourt n'a été que
l'écho de cet éclat de rire; mais c'est déjà quelque chose. Vol-
taire disait de lui : « Ce que Regnard était à l'égard de Molière
dans la haute comédie , le comédien Dancourt l'était dans la
farce. >^ Il y a un peu d'injustice dans ce jugement ; car , sans
trop s'en douter, j'imagine, Dancourt, dans ses peintures
bouffonnes , s'est parfois élevé jusqu'à la vraie comédie par
quelque beau trait de gaieté et de philosophie.
Il y a toujours eu en France un refuge pour la gaieté. Avant
de jouer la comédie , la gaieté chantait ; la chanson bravait
tout en riant ; elle allait, abeille imprudente, bruire partout,
jusqu'à l'oreille de Mazarin. Molière venu , la gaieté prit avec
lui, de gré à gré , toutes les métamorphoses de la scène; ce fut
tantôt Scapin , tantôt Sganarelle, M. de Pourceaugnac , ou le
cocu imaginaire. Molière mort , la gaieté toute éclopée de ce
contre-temps fatal, s'en alla trouver Regnard et Dancourt
comme pis aller. Dancourt l'accueillit bravement : «• C'est ma
mie, c'est mon âme; je m'abandonne à elle sans souci; elle
fait de moi tout ce qu'elle veut ; elle m'a pris le peu d'esprit
que j'avais. Aussi, quand je parle ou que j'écris, c'est elle qui
conduit ma langue ou ma plume. Vous voyez que ce n'est pas
ma faute si quelquefois ma langue fourche et ma plume va de
travers. » Cependant Louis XIV touchait à son déclin; la for-
lune devenait rebelle à ses uiains caduques. Les malheurs du
REVUE DE PArvIS. 25
royaume , la face glaciale de M'"= de Maiuleuon , tout cela jetait
sut- les fronts, plutôt que sur les cœurs , un voile austère dont
l'hypocrisie filait sa bonne part. La galanterie , naguère si
brillante à la cour, était reléguée dans un confessionnal ; l'es-
prit, qui avait jeté tant d'éclairs autour du grand roi, venait
de s'affubler d'une robe de janséniste. La gaieté seule , grâce à
Dancourt , prenait encore ses ébats. Louis XIV , tout occupé de
son salut, laissait , comme on a dit, les profanes se damner
gaiement. — 11 faut bien qu'on rie quelque part , dit-il à Dan-
court pendant leur dernière entrevue. Le théâtre fut donc , vers
la fin du règne , le seul refuge de la gaieté , aussi s'en donnait-
elle à cœur joie avec son ami Dancourt. Elle mit de côtelés
délicatesses aimables et les gentillesses galantes de Benserade ;
elle redevint une franche gaillarde aux allures sans façon,
comme au temps de Hardi et de Duhamel. On la revit presque
aussi folle que dans les Galanteries du duc d'Ossone.
Mais Louis XIV fut à peine mort, que la gaieté abandonna
Dancourt pour le régent , la comédie pour la salurnale. Dan-
court n'y tenait plus guère ; il ne trouvait plus grand'chose à
dire ni à jouer. A son tour il allait songer à faire pénitence.
Comme David Teniers et Van Ostade , Dancourt, soit dans
son jeu , soit dans ses pièces , a su peindre la vérité avec je ne
sais quoi de piquant dans le trait et la couleur qui nous frappe
et nous plaît plutôt que la vérité elle-même. En effet , les bu-
veurs de Téniers et les caractères de Dancourt nous paraîtraient
assez insipides sans l'assistance du peintre et du poète. Dan-
court, qui, selon Baron, ne voyait pas plus loin que le bout
de son nez , n'a pu saisir , comme Molière , ces caractères dont
les grands traits sont tracés pour tous les siècles, il a restreint
son faible regard dans les travers de son temps. Aussi il y a
plus d'études à faire sur les mœurs du xvii^ siècle , dans les
farces de Dancourt, que dans les comédies de Molière. Plus
d'une scène des farces de notre comédien est un tableau à
prendre pour l'histoire de la bourgeoisie.
Le Chevalier à la mode , quoique flottant de çà de là entre
la comédie et la farce, a toujours été jugé comme le chef-
d'œuvre de Dancourt; c'est une pièce de caractère et d'intrigue.
Comme dans toutes les pièces de Dancourt , la gaieté en est
l'âme j elle va et vient d'un bout à l'autre , sans peine et sans
26 REVUE DE PARIS.
recherche. Le tableau à prendre pour l'historien dans cette
pièce , c'est l'empire de la noblesse pauvre sur les enrichis 5 ce
charme et cette magie dans les façons des grands seigneurs ,
qui donnaient de l'agrément et de la grâce à leur impertinence,
j^lme paiip ^ ]^| Serrefort , M. Migaut , sont de vrais personnages
bourgeois du temps de Louis XIV. M'"« Patin , qui veut cacher
son nom par tout l'orgueil de son entourage \ qui se promène
en carrosse doré au milieu d'une troupe de laquais galonnés;
x[ui éclabousse par ses chevaux superbes tous les bourgeois à
pied de la bonne ville de Paris , mais qui se laisse éclabousser
par une vieille baronne ruinée, dont les laquais sont en gue-
nilles, dont l'équipage délabré est traîné par d'horribles rossi-
nantes ; M. Serreforl, qui cache prudemment sa fortune d'hier,
qui craint le faste et l'éclat, à rencontre de sa sœur ; M. Migaut,
qui est conseiller au parlement depuis les pieds jusqu'à la tête,
ces trois caractères sont dignes de la comédie; mais le cheva-
lier de Villefontaine et la baronne descendent souvent jusqu'à
la farce : la gaieté n'y perd rien.
La Maison de campagne est une comédie faite au hasard ,
sans intrigue et sans caractère. C'est la satire des robins et l'a-
pologie des guerriers. Dancourt a toujours poursuivi de ses
saillies les tabellions, les avocats, les procureurs, les baillis,
le petit présidial et la petite sénéchaussée, mais il a toujours
eu un faible pour les soldats ; il les fait tous aimables, galants
et généreux; ils sont toujours en communauté de buffet, de
cave et de femme avec les robins, sans compter que les pauvres
diables sont batlus s'ils ne sont contents.
La Parisienne , dont Favart s'est souvenu pour la Cher-
cheuse d'esprit , est une comédie très-licencieuse, mais très-
jolie. La saillie et l'épigramme y sont répandues à pleines
mains. Dancourt n'a jamais eu tant d'esprit et tant d'enjoue-
ment. C'est une jolie Dancourade, a-l-on dit longtemps, comme
on disait du Moulin de Javelle: C'est une jolie paysannerie.
Par malheur , les femmes y sont fort maltraitées. En vrai
disciple de Molière , Dancourt n'a garde de respecter les
femmes; c'est souvent aux dépens des femmes que Molière
corrige les hommes; c'est toujours aux dépens des femmes
que Dancourt fait rire les hommes.
Je laisse dans l'oubli les soixante autres pièces de Dancourt ;
REVUE DE PARIS. 27
il y en n de toutes les formes et de tous les genres. Plus d'un
vaudevilliste de ce temps y a trouvé sa plus belle scène et son
plus beau mot ; nul n'y a pris garde : une œuvre où l'oubli a
passé appartient au premier venu. Dancourt a rimé dans ses
jours perdus une lamentable tragédie dont il n'y a rien à dire;
mais on a de lui quelques fables et quelques contes fort joli-
ment tournés, comme les Pots cassés et VOraisoti. Le conte
ne pourrait sans trop de licence s'encadrer ici , mais on me
saura gré de reproduire la fable.
LES POTS CASSES.
Les pots cassez font bruit : oyez comment?
Entiers et sains sur Ihumide élément,
Deux pots flottoienl différens de structure.
L'un de métal relevé d'encolure ,
Sans soin, sans peur, voguoit arrogamment.
L'autre, de terre, allolt plus humblement,
De son voisin craignant l'attouchement,
Et d'augmenter par une atteinte dure
Les pots cassez.
Du pot craintif voici l'enseignement.
Quand un petit s'allie imprudemment
Avec un grand pour trop haute aventure ,
Le grand en sort en fort bonne posture ;
Et le petit paye ordinairement
Les pots cassez.
Un dernier mot sur Dancourt : il a fait rire son monde pen-
dant un demi-siècle. Voilà son œuvre; il en est de plus tristes.
Il faut lui rendre mille actions de grâce, aujourd'hui surtout
qti'il n'y a plus personne pour nous faire rire.
ARSÈNE HOUSSâYE.
LONDRES.
CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE,
— Histoire de l'ordre de la Jarretière, par Beltz.— Publications
du club de Roxburgh et de la Société Shakspearienne. — Romaks.
—Le Tueur de Daims^ \\diV Coo\\e\\—Qux Faivkes, par H. Ain-
sworth. — L'Ancien régime. — Souvenirs de Famille.— -F ic-
Nic Fapers, etc.— Théâtres, Nouvelles, etc.
Sir Robert Comyn, un de nos premiers magistrats dans l'Inde,
a consacré récemment les rares loisirs de ses graves fonctions
à étudier les développements de la société européenne depuis
l'époque où Charlemagne reconstitua l'empire d'Occident, jus-
qu'à celle où Charles-Quint monta sur le trône. Entre ces deux
dates, sir Robert Comyn voit une période distincte du mouve-
ment social, une sorte de tutelle exercée sur la civilisation eu-
ropéenne par l'empire et la papauté. L'accession de Charles-
Quint ne peut-être considérée sans doute comme ayant éman-
cipé le monde; mais, à l'époque où elle eut lieu, les divers
éléments de la société moderne avaient pris une force qui met-
tait la marche des peuples au-dessus de toute direction hu-
maine. L'enfant brisait ses langes , l'esprit secouait une à une
toutes les entraves du dogme 5 il y avait émancipation sans ré-
volte, et par la seule force des choses.
REVUE DE PARIS. 29
Le rè^ne de Cliarlemagne, la lutte des empereurs el des pn-
pes, riiisîoire de la maison de Ilohenslauffen , celle de l'in-
fluence française en Italie , l'organisalion des municipalités
lombardes, le grand schisme d'occident et le concile de Con-
stance, les désordres de la chevalerie , rinstitulion des tribu-
naux wehmiques , les Borgia , les guerres d'Italie , le traité de
Cambrai, telle est à peu près la série de faits parcourue par sir
Robert Comyn, avec une grande rectitude de vues et une éru-
dition de bon aloi.
J'aime moins cette science excessive qui s'attache aux points
les plus raunitieux de l'histoire. Toutefois les antiquaires sau-
ront sans doute gré à M. Bellz, membre du collège héraldique
{collège of Arms)^ d'avoir, après Selden , Ashmole et le héraut
Anstis, écrit les annales ( memorials) de Tordre de la Jarre-
tièi'C. L'intérêt tout local d'une telle histoire nous dispense d'en
parler longuement ; mais nous ne saurions passer sous silence
la réfutation de l'erreur populaire qui se rattache à la fonda-
tion de cet ordre illustre par Edouard III. La version de Poly-
dore Virgile et de Froissart, cette anecdote si chevaleresque des
amours du roi pour la comtesse de Salisbury . est impitoyable-
ment effacée par la rigoureuse critique de M. Bellz , qui se
fonde principalement sur ce que la comtesse, à l'époque oii ses
charmes auraient dû faire sur le monarque une si vive impres-
sion , comptait un nombre de printemps tout à fait inconcilia-
ble avec celte hypothèse.
M. Bellz essaie d'en établir une autre, plus exacte peut-être
mais à coup sûr moins gracieuse. Edouard III , en adoptant la
jarretière comme symbole guerrier, se serait ressouvenu d'un
expédient employé par Richard I" lors de son expédition contre
l'île de Chypre , où , voyant ses soldats prêts à lâcher pied ,
tant ils étaient harassés de fatigue, il confia le soin de leur
rendre courage à un certain nombre des plus braves. Ceux-ci,
pour se distinguer d'abord , et pour perpétuer ensuite le sou-
venir de cette événement , imaginèrent d'attacher autour de
leurs jambes une jarretière ou courroie , qui resta longtemps
un insigne de mérile militaire,
A la bonne heure , mais que devient le sens de cette devise
mystérieuse : Hoîini soit gui mal x pense? — Et n'est-ce pas
lui donner un sens bien vague que d'y voir avec M. Bellz un
11 5
SO REVUE DE PARIS.
simple défi à quiconque penserait mal , soit de Tordre, soit des
chevaliers. Ne i)onrrait-on , tout en ôtant à la comtesse de Sa-
lisbury le rôle brillant que le naïf Froissart lui donna sur des
on dit plus ou moins authentiques , trouver une autre héroïne,
une autre jarretière, el conserver la tradition reçue?
Jusqu'au règne de Henri VIII, les dames étaient admises
dans l'ordre, et la suppression de ce privilège s'accorde mer-
veilleusement avec le mépris que devait professer pour le beau
sexe le sanglant époux de Catherine Howird. Sous la reine
Anne, il fut un instant question de rétablir l'ancien usage?
Pourquoi la reine Victoria ne serait-elle pas tentée de revenir
à cette idée? Le ruban et l'étoile seraient d'excellentes fiches
de consolation pour les grandes dames whigs que la dernière
crise ministérielle à éloignées de sa personne.
Le club de Roxburgh , modifiant depuis quelques années son
système de publications exclusives, a livré successivement au
public queUjues monuments assez curieux de littérature et
d'archéologie nationale. Le dernier volume édité par ses soins
est un des plus précieux de la collection. Il renferme trois ma-
nuscrits : 1° Le livre de dépenses de la comtesse Eleanor de
Leicester, troisième fille du roi Jean, et femme du célèbre
Simon de Montfort, qui fut tué à la bataille d'Evesham. Ces
comptes vont du 19 février au mois d'octobre 1265, et forment
le document le plus ancien sur la vie intérieure des nobles an-
glais. 2" Les comptes d'Eieanor de Castille , femme du roi
Edouard I", pendant l'année 1291. o" Enfin le livre-journal,
les Memoranda , de sir John Howard , depuis duc de INorfoIk
( le « Jocky of Norfolk « de Shakspeare ), de 1462 à 1471.
Le premier de ces manuscrits a été acheté en France, où il
existait depuis cinq cents ans, par les patrons du British Mu-
séum. On y trouve les plus curieux détails sur la cuisine et les
costumes du temps , le taux de la consommation quotidienne ,
les gages des domestiques, etc. Par le second, l'intérieur d'un
palais vers la fin du xiir siècle nous est révélé dans ses plus
menus détails. C'est ainsi qu'au chapitre des dépenses royales
nous trouvons 14 liv. sterling payées par Edouard l^r à sept
dames de la cour qui, le lundi de Pâques 1290, étaient allées
l'obséder dans sa chambre jusqu'à ce qu'il eût consenti à payer
l'amende pour recouvrer ce qu'on appelait alors « la paix du
IlEVUE DE PARIS. 51
roi. >■> Plus loin, nous voyons le même monarque racheler un
de ses chevaux favoris ù une simple lavandière qui le lui avait
gagné. Celait à Fringringhoe, dans le comté d'Essex. Edouard
parlait pour la chasse. Les piqueurs, les meules, remplissaient
la cour du château. Parmi les femmes accourues au bruit des
cors se trouvait une jolie fille nommée Malhilda Waltham, ou-
vrière à la buanderie. Le joyeux monarque, lui montrant un
des chevaux préparés pour sa suite, gagea qu'elle n'oserait le
mouler et suivre la chasse jusqu'à la mort du cerf. Malhilda
s'élance sur le noble animal qui formait Fenjeu de ce singulier
pari . et galope bravement ù côté du roi toute la journée du-
rant. Il en coûta 40 shellings à sa majesté. Notez bien que l'ai-
gent valait à celte époque quinze fois plus qu'aujourd'hui.
L'estime qu'on faisait de la poésie , dans ces temps reculés,
est aulhentiquement démontrée par le tableau des frais d'une
cour plénière tenue à Westminster et à New-Temple, lors des
fêtes de la Pentecôte, en 1506. Quatre-vingt-(iuatorze ménes-
trels y avaient été convoqués, presque tous Français , comme
leurs noms 1 indi(iuent : cinq d'entre eux avaient le litre de
roi. Il y avait le roi de Champaigne. le roi Capenny, etc. Cha-
cun d'eux reçut 3 livres 6 shellings 8 deniers (environ 1,500
francs de notre monnaie actuelle). En tout, ils coûtèrent plus
de 200 livres st. ce qui revient à dire environ 3,000 francs. Peu
de fêtes royales rapportent maintenant pareille somme à la
poésie. En revanche, la musique est mieux traitée de nos jours,
et M. Listz ou M. Batta ne se contenteraient pas du mince sa-
laire accordé à Janin le Lutour ou à Baudec le Tabourer, à
Guillaume Sanz-Manière ou à Gillolin Perle-dans-l'œil.
Avant de quitter l'archéologie pour des œuvres modernes ,
permettez-moi de signaler à vos collecteurs d'antiquités dra-
matiques la quatrième publication de la Société Shakspearienne.
Elle consiste en un gros volume de quatre à cinq cents pages,
intitulé le Jeu de Coventry {Ludiis Cove?itrlœ), et renfer-
mant quelques spécimens des mystères qu'on représentait aux
célèbres foires de celte ville. M. J. 0. Halliwell, qui a été
chargé de les éditer, y a joint d'utiles notes et un glossaire fort
étendu.
Un ouvrage de d'Israeli est la meilleure des transitions pour
arriver de l'érudilion pur sang à des conceptions sous ce rap-
52 REVUE DE PARIS.
port contestables ou nulles. D'Israeli n'est pas un savant dans
toute la vérité du mol j mais il a, outre le goût de la science,
l'esprit nécessaire pour se placer entre elle et le public. Il joue
chez nous, par rapport à la littérature érudite, le rôle réservé
chez vous à M. Arago par rapport à l'astronomie j il en est
le vulgarisateur le plus habile et le plus goûté. Ses Aménités
littéraires, comme ses Curiosités et ses Miscellanées, sont un
recueil de petits traités criticjues sur des sujets arbitrairement
choisis, tantôt dans l'histoire, comme les institutions' Druidi-
ques ou la Conquête Normande , tantôt dans les origines litté-
raires, comme ses chapitres sur les romans gothiques, la for-
mation de l'idiome anglais , sur Chaucer , Gower , Piers
Plowman, Occleve et Lydgate. On y trouve aussi des études de
mœurs, comme sa dissertation sur le Page, le Baron et le Mé-
nestrel; ou bibliographiques, comme sa thèse sur les origines
de rimprimerie. Mais il excelle surtout à réhabiliter les écri-
vains inconnus ou victimes d'un injuste ou!)li. Votre Charles
Nodier lui-même ne dépense pas à ce travail ingrat plus de
bon style et d'ingénieuse logique. La rie de Skeiton, poëte
lauréat sous Henri VIII , est sous ce rapport un véritable mo-
dèle. Les gens curieux de poésie et de rhylhme savent bien
chez nous que Skelton est sinon l'inventeur, du moins le meil-
leur modèle du mètre rapide qui a conservé son nom. Mais bien
peu se sont inquiétés des poèmes par lesquels le vers de six,
cinq et même quatre syllabes a été popularisé. Cependant la
renommée de Skelton avait des garanties peu ordinaires : ce
n'était pas un de ces vulgaires épigrammatisles, dont la li-
cence, protégée par leur obscurité, prend sa source dans une
indépendance pauvre et envieuse. Loin de là. De son temps
notre poëte était célèbre et adulé. Précepteur d'Henri VIII et
fort avant dans les bonnes grâces de ce roi lettré , complice
d'ailleurs de ses premiers efforts contre l'autorité du pape, et
l'un des ecclésiastiques qui, tout d'abord, rompirent les pres-
criptions catholiques relatives au célibat, il est appelé dans les
écrits d'Érasme « la lumière et l'ornement des lettres anglai-
ses. » Warton atteste l'étendue de ses connaissances classiques,
et son importance dans l'État se prouverait au besoin par la
rancune terrible que lui gardait le cardinal Wolsey, contre la
colère duquel Skelton fut obligé de chercher asile dans le sanc-
REVUE DE PARIS. 53
tuaire de l'abbaye de Westminster. En dépit de tout ce bruit
fait autour de lui durant sa vie , de ces éloges flatteurs , de ces
inimitiés puissantes, Skelton était aujourd'hui un être de rai-
son pour le vulgaire, et à peine un nom connu pour bien des
littérateurs. D'Israeli a réussi à lui rendre son rang et son im-
portance.
On ne peut se défendre d'un sentiment mélancolique en li-
sant les premières lignes de la préface placée en tête du recueil
qui nous occupe. D'Israeli , dont les débuts dans la carrière
des lettres (alors bien moins envahie) remontent à près d'un
demi-siècle , nous apprend que , « devenu aveugle , il ne lui
sera pas donné de lire une seule ligne de ce livre, presque en-
tièrement dicté à une main fidèle et revu par des yeux chéris.»
Cette allusion touchante désigne D'Israeli le fils, connu par
plusieurs ouvrages d'imagination.
Arrivons au roman 5 et d'abord , à tous seigneurs , tous hon-
neurs : saluons un chapitre nouveau par Cooper à la longue
histoire de son Bas-de-Cuir. Quatre romans ne lui ont pas
paru suffire pour épuiser ce type si fovorableraent accueilli; et,
bien qu'il eût enterré le vieux trappeur, il le complète en ré-
trogradant sans façon vers le début de sa poétique existence.
Le Tueur de Daims {the Deerslayer) nous montre, jeunes et
et superbes, Longue-Carabine et son ami Chingachgook. Ils
courent déjà les bois, suivis à la piste par les Mingos, esquivant
et rendant des coups de fusil et de tomahawk , toujours en
grand danger d'être pris ou scalpés , mais toujours de sang-
froid et prêts à rire — de ce rire silencieux que vous savez —
dans les plus dangereuses extrémités.
Voyez-les plutôt, lapis sur la lisière d'un bois, près d'un camp
de Hurons où la bien-aimée de Chingachgook est captive. Les
guerriers sont accroupis autour du feu, leurs formes athléti-
ques se dessinent en noir sur l'éclat des flammes. Derrière eux,
à quelques pas, se tient un groupe rieur déjeunes filles. Hist,
la prisonnière, est au milieu d'elles, et répond à des sarcasmes
lancés contre les Delawares par des plaisanteries aigres-douces
sur le peu de courage des Hurons. — « Les Delawares sont des
femmes; le daim ne fuit pas devant leurs chasseurs. Sait-on le
nom d'un jeune guerrier Delaware? lui avaient dit ses mo-
queuses compagnes.
34 REVUE DE PARIS,
« — En vérité , réplique Hist. Et Tamenund, lui qui mainte-
nant est vieux comme les pins de la montagne , n'aurait-il |)as
été jeune? Son nom n'a-t-il pas été répété depuis les bords du
Grand Lac salé jusqu'aux Eaux-Douces du coucliant. La fa-
mille d'Uncas est-elle inconnue? Bien que les Visages-Pâles
aient labouré ses sépultures et foulé aux pieds les os qu'elles
renfermaient, en connaissez-vous beaucoup d'aussi renommées?
Les aigles voient-ils aussi haut, les daims sont-ils plus rapi-
des, la panthère montre-t-elle plus de courage que les guer-
riers de cette race? Si les filles des Hurons tenaient leurs yeux
plus ouverts, elles verraient imi jeune homme appelé Chin-
gachgook, droit comme un frêne et solide comme le rocher,
qui passe tous ceux qu'elles connaissent.
» Lorsqu'il entendit la jeune fille se servir de cette figure de
rhétorique indienne : Fn ouvrant les yeux , vous verriez...,
le tueur de daims, couché derrière son ami le Delaware , lui
enfonça ses doigts dans les côtes et se mit à rire de tout son
cœur. Hist, en effet, ne croyait pas si bien dire.
n Le discours qu'elle venait de prononcer avait soulevé des
répliques passablement animées, et la conversation était deve-
nue bruyante, lorsque le Delaware, se dérobant de son mieux
derrière son ami , tira de ses lèvres un léger bruit parfaitement
semblable au cri des écureuils de la plus petite espèce. Ce son ,
familier aux oreilles des assistants, n'éveilla l'attention de per-
sonne; Hist cependant cessa aussitôt de parler, et resta com-
plètement immobile , conservant sur elle-même assez d'empire
pour ne pas même détourner la tête à ce signal bien connu ,
par lequel son amant lui avait plus d'une fois rappelé l'heure
des secrètes entrevues. Chingachgook ne douta plus que sa
présence ne lui fût révélée; et c'était, en attendant mieux, le
premier résultat à obtenir.
» Par bonheur, peu d'instants après, un des guerriers appela
la vieille femme qui était chargée de garder Hist, et lui de-
manda de l'eau pour élancher sa soif. Il y avait une excellente
source au nord de l'espèce de promontoire où les Indiens
avaient assis leur camp , et la vieille partit pour s'y rendre ,
une calebasse à la main , suivie de Hist (ju'elle ne voulait pas
perdre de vue et dont elle étreignait le joli bras avec une vigueur
RKVLE L»t l'AKlS. 35
presque liaiiu^use. An momiMit où les deux femmes passèienl
près de Tarbre qui cacliait Ciiinsachgouk el son ami, le pre-
mier chercha de la main son tomahawk pour fendre la léle
à la vieille sorcière; mais le tueur de daims, qui n'était pas
amoureux, vil d'un coup-d'œil toute Timprudence d un pareil
assassinat, le moindre cri de la victime pouvant mettre vingt
guerriers à leurs trousses. Il avait d'ailleurs, sur l'inutile effu-
sion du sang, des opinions particulières ; aussi retint-il la main
prèle à frapper.
» La vieille et Hist continuèrent à marcher, suivies de près et
à petit bruit par les deux an)js. Arrivées à la fontaine, la vieille
remplit sa gourde ; elle s'en revenait , tenant toujours la main
de la captive, lorsqu'elle se sentit saisir par le cou avec une
telle violence, qu'elle lâcha prise immédiatement sans pouvoir
faire entendre d'autre bruit qu'une sorte de gloussement étouffé.
Le Serpent passa son bras autour de la taille de son amie, et
tous deux s'élancèrent, au travers des broussailles, du côté de
la pointe oîi le canot était amarré.
'> Le luour de daims était demeuré près de la vieille Indienne,
s'appliquant à la laisser respirer, mais à comprimer exacte-
ment ses cris, ce qui demandait toules les ressources du doigté
le plus délié. Un organiste eût apprécié cette délicate manœu-
vre. Cependant l'infernale sorcière mettait à profit les courts
instants de répit qu'il lui accordait; si bien qu'avec un ou deux
éclats de voix, elle donna l'alarme au camp. On entendit bon-
dir sur le sol les gueriiers effarouchés, et, l'instant d'après, ou
en vit trois ou quatre courir sui' la cime du promontoire, se
dessinant en noir sur un fond vivement éclairé, semblables aux
étranges figures de la fantasmagorie. Le moment de la retraite
était venu pour notre chasseur. Donnant un vigoureux croc-en-
jambe à sa prisonnière, et, soit haine , soit politique , lui lais-
sant en<-guise d'adieux une dernière étreinie plus vigoureuse
que toutes les autres, il retendit à demi morte sur le gazon;
puis il se perdit dans le taillis, oii son fusil l'aidait à garder l'é-
quilibre, la tète haute et le regard en avant , comme le lion sur
ses gardes.
n Malgré tous les dangers qu'il courait , le lueur de dains
n'entra point sans hésiter dans le petit bois qui bordait le ri-
36 REYUE DE PARIS.
vage. Tous les détails de la scène qu'on vient de lire avaient
éveillé en lui des instincts de meurtre qui lui étaient encore
inconnus. Les quatre silhouettes humaines, qui se dressaient en
pleine lumière, lui offraient une occasion séduisante d'abattre
au moins un de ses ennemis. Ils étaient en effet immobiles ,
cherchant à distinguer dans l'obscurité l'endroit d'où partaient
les cris étouffés de la vieille Indienne. Un homme moins pru-
dent que notre chasseur n'aurait pas résisté à la tentation , et
la mort de l'un d'eux était inévitable. Il s'abstint , par bonheur,
et quoique son fusil semblât s'abaisser d'instinct vers le plus
rapproché des hommes qui lui donnaient la chasse, il ne tira
point, et, sans même le mettre en joue, il disparut dans le
fourré. Un moment suffit pour gagner la baie et en fairr^ le tour
jusqu'à l'endroit où Chingachgook et Hist , déjà installés dans
le canot, l'attendaient avec anxiété. Il leur jeta son fusil, et se
penchait pour imprimera la barqueun mouvement qui l'éloignât
du rivage, lorsqu'un indien, agile et robuste, franchissant tout
à coup les buissons , sauta sur ses épaules comme une pan-
thère. Le sort de l'aventure se trouvait remis en question, la
moindre indécision pouvait tout perdre. Avec une générosilé
qni eût illustré à jamais un guerrier romain , et qui se perd
dans l'obscurité de cette vie héroïque , le tueur de daims con-
centra tous ses efforts pour envoyer le canot , d'un seul élan ,
à cent pieds de lui. Entraîné par l'énergie de cette vigoureuse
impulsion , il tomba dans l'eau , la tête la première, et son an-
tagoniste l'y suivit forcément. L'eau , très-profonde un peu
plus loin , n'arrivait guère si près du bord qu'à la poitrine des
deux combattants. Cela suffisait, et de reste, pour compromet-
tre l'existence de notre chasseur, si malencontreusement tombé ;
mais ses mains étaient libres, et le sauvage, pour revenir à la
surface de l'eau, avait bien été contraint de lâcher prise. Pen-
dant une demi-minute, ce fut une lutte désespérée, comme celle
d'un alligator aux prises avec une énorme proie. Ensuite ils se
relevèrent tous deux et se saisirent les bras , seul moyen d'évi-
ter dans l'obscurité l'usage du couteau à scalper. On ne peut
savoir comment se fût terminé cet étrange duel, car une demi-
douzaine d'Indiens , survenus aussitôt , sautèrent dans l'eau
pour porter secours à leur ami. Le tueur de daims se rendit alors
prisonnier avec une dignité presque égale à son dévouement.
REVLE DE PARIS. 37
Nous ne voulons pas ùl'ci h notre vieil ami Bas-de-Ciiir foules
ses chances de succès en racontant la suite de ses aventures.
Ce qu'on vient de lire suffira pour prouver que Cooper, sur son
véritable terrain, est toujours ce romancier puissant , original
et vrai , qui se (it un nom dans les circonstances les plus diffi-
ciles, et en face de la plus écrasante rivalité , celle de Walter
Scott.
M. Harrison Ainsworth, avec un talent incontestable, ne
prendra place ni à côté de l'un , ni à côté de l'autre. Ses heu-
reux mélodrames, Jac/c Sheppard et les autres, semblent l'a-
voir tué. Il est ainsi bien des succès dont on se relève plus dif-
ficilement que des revers en apparence les plus funestes. Guy
Faickes, que cet écrivain vient de publier en volumes avec les
illustrations de George Cruicsliank , qui déjà le décoraient dans
le magazine, o\i il a fait sa première apparition, n'est qu'un
délayage démesurément long d'une vieille histoire trop connue
pour prêter utilement au drame et au roman ses personnages
populaires.
Monk Lewis (l'auteur du Moine), furieux de ce qu'on lui
reprochait un anachronisme dramatique, et voulant montrer à
quel point il tenait peu compte de pareilles erreurs, disait un
jour : « J'écrirai un drame sur la conspiration des poudres , et
j'y montrerai Guy Fawkes amoureux de la fille de l'empereur
Charlemagne. » M. Harrison Ainsworth a presque pris au sé-
rieux cette sortie bouffonne. Son Guy Fawkes est un papiste
consciencieux et dévot, naturellement mélancolique et super-
stitieux, mais en revanche plein d'honneur et de sensibilité.
Ceci ne Terapèche pas, lié qu'il est par un serment surpris à sa
religion , de tout préparer pour le meurtre du roi et du parle-
ment. Sur ces entrefaites, une noble damoiselle, fille et unique
héritière de sir William Radcliffe, s'éprend d'un amour plato-
nique pour le jeune conspirateur, et rejette, pour se conserver
à lui, une foule de partis avantageux, Guido reste assez froid
à ces preuves d'un amour qu'il semble vouloir ignorer, et la
belle Viviana prend alors un parti passablement original : c'est
de le traquer dans les profondeurs d'une forêt, où, seule avec
lui , elle lui pose très-franchement les questions les pins indis-
crètes, en demandant une réponse immédiate et affirmative. De
plus, et afin sans doute d'éviter tout fâcheux retour, elle a mené
11 4
58 REVUE DE PARIS.
avec elle un prêtre disposé à bénir l'union qu'elle veut voir
s'accomplir immédiatement. Guy Fawkes, ainsi cerné, se rend
à discrétion. Qui eût résisté? Une fois mariée, la belle Anglaise
lui impose un programme conjugal qui se résume en ce peu de
mots : « Je ne serai jamais votre femme, mais j ai voulu être
votre veuve. » Ce n'est pas la seule inconséquence à laquelle
l'amour entraîne Viviana. car elle livre à son époux la dispo-
sition de son immense fortune , « qu'il pourra, lui dit-elle, em-
ployer à ses projets contre l'État, « bien que , ces projets, elle
les juge gravement coupables.
Ainsi alimentée , la conspiration va son train , bien que con-
nue (selon M. Ainsworlh ) de plusieurs cbefs du parti protes-
tant. Le comte de Salisbury, entre autres, en est positivement
informé, et n'en retarde la découverte jusqu'au soir du 5 no-
vembre, que pour laisser, dirait-on , au roman tous ses effets,
toutes ses péripéties. Les incidents merveilleux , les opérations
de magie blanche et noire, les sorciers, les prédictions, encom-
brent ce roman, dont chaque chapitre ressemble à un dénoû-
ment de tragédie, tant il y meurt de braves gens par le fer,
le feu, le poison, les tortures. On est bien vite rassasié de ces
horreurs accumulées , et qu'un style prétentieux rend particu-
lièrement insupportable. Le mélodrame, pour être bon, doit
être naïf. Les raffinements littéraires ne font que l'affaiblir et
le gâter.
M. James, par exemple, — dont je m'étais bien promis de ne
vous parler jamais , — me vient trop naturellement à l'esprit,
ù propos de M. Ainsworth, pour que je m'abstienne d'un pa-
rallèle. M. James, dsns son dernier roman ( the Ancient Ré-
gime), a franchement abordé le genre où Victor Ducange et
Pixérécourtse sont illustrés. Une enfant trouvée, un grand sei-
gneur qui l'achète, un roi qui la vole, un ouvrier qui la sauve,
le tout sous la mystérieuse influence de la police, lui ont suffi
pour écrire une histoire qui se lit d'un bout à l'autre sans trop
de fatigue.
J'en dirai autant des trois petits romans réunis par lady
Charlotte Bnry sous le titre de Souvenirs de Famille {Records
of Familx). D.ins le genre adopté par miss Burney , et depuis,
avec plus de talent , \y<\v miss Edgeworlh , ces productions u\\
peu fades ne manquent pas diinc certaine vérité, d'une sorte
HliVLii; DE PARIS. §9
d'onction sentimenlale qui doit agir fortement sur des nerfs déjà
ébranlés par l'abus du thé. Chacjue œuvre a ses conditions de
succès 5 celles-là comme d'autres, et plus que d'autres peut-
être.
Les PiC'Nic Papers (ainsi nommés par un ressouvenir des
Pickwick Paper s, qui obtinrent, il y a quatre ans, un si grand
succès, et commencèrent la réputation de Dickens), ont paru
sous la j)rolection de ce nom |)opulaire. C'est un livre entre-
pris, comme le Livre des Cent-et-un , pour venir en aide, par
une souscription littéraire, à la famille d'un jeune écrivain,
mort sans laisser de quoi vivre à sa veuve et à ses enfants.
Nouvelles, essais, poésies même, tout est tombé péle-méle sous
la main de l'éditeur. Le rés iltat final de ces contributions vo-
lontaires est une de ces ollas podridas oij le médiocre do-
mine, selon l'usage, et d'où le très-mauvais n'est point exclu.
Le très-bon ne s'y fourvoie jamais, je ne sais pourquoi.
Ajoutons, pour mémoire, quelques simples titres à cette liste
déjà longue : un romcin sur le magnétisme animal {Slermer, a
Taie of Mesmerism)^ par Isabella F. Romer ; un autre sur
l'Italie au xvi* siècle , par l'auteur du Pape (ne confondez pas,
s'il vous plaît, ce dernier avec 31, de Maistre); (juelques contes
de miss Harriett Martineau [the Peaf^ant and the Prince^
Feats on the Fiords, etc. ), écrits spécialement pour la jeu-
nesse, et qui nous rappellent un joli peiit roman maritime du
capitaine Marryatt {Mastennan Readj), également à l'usage
des écoles de garçons.
A propos de romans, nous avons perdu l'un des hommes qui
faisaient le roman boufifon avec le plus de succès. Théodore
Hook, l'auteur de Sayinqs and Doings, est mort, il y a dix
à quinze jours. Esprit brillant et facile, il était en possession
d'amuser le public depuis qu'il avait atteint l'âge d'homme.
Vers improvisés , mysiificalions de société, calembourgs mon-
strueux, parodies, romans, pièces de théàire , il produisait
sans cesse et à la fois tout cela. En 1815 , ou eut le tort de le
prendre au sérieux et de l'envoyer avec une charge de trésorier
à l'ile Maurice. Cinq ans après, il revint en Angleterre chargé
de fers par ordre du gouverneur, et accusé d'un déficit assez
considérable. Il resta quelque temps en prison; puis, un beau
matin, la liberté lui fut rendue, sans qu'on ait jamais su à
40 REVUE DE PARIS.
quelle occasion , et sans que personne y ait regardé de fort
près, pas même , nous le croyons , ceux qui lui ouvrirent les
portes de Newgate. Sa vie de journaliste et d'écrivain recom-
mença presque aussitôt , et la mort est venue le surprendre
entre deux facélies.
Les admirateurs du talent de Wilkie se sont réunis dernière-
ment en assemblée solennelle, et sur la motion de sir Robert
Peel, appuyée chaudement par lord John Russell (ces graves
personnages se trouvant d'accord pour la première fois de leur
vie peut-être), on a volé qu'une statue lui serait élevée dans
la Galerie Nationale. En quelques heures , les souscriptions se
sont élevées à plus de 1.100 liv. sterl. (27,500 fr.).
Le mois de seplembie n'a pas été sans événements dramati-
ques. Nous avons eu d'abord la réouverture de Covent-Garden
avec la même directrice ( M"'« Vestiis ) et a peu près les mêmes
acteurs que l'an passé, moins toutefois la charmanîe miss Ellen
Tree. Miss Adélaïde Kemble est engagée comme prima donna,
et M. Charles Kemble pour les pères nobles, les oncles et les
Falstaffs. La composition de la nouvelle troupe de Covent-
Garden avait donné lieu à des bruits mystérieusement enregis-
trés par tous les journaux , sur le compte d'une jeune dame
aussi distinguée par ses charmes et son talent littéraire (>ne
par ses malheurs, et qui se préparait, disait-on, à débuter dans
la carrière dramatique. Il s'agissait tout simplement de mistriss
Norton, compromise naguère dans un procès fort singulier que
son mari avait intenté à lord Melbourne. Cette dame a répondu
par une lettre furibonde à ces insinuations perfides, où elle
pensait voir une attaque à sa réputation,- et tous les journaux,
l'un après l'autre, ont été contraints de venir protester de leur
profond respect pour la belle muse irritée. Si toutes ces génu-
flexions sont le résultat d'un piiff, vous conviendrez qu'il est
charmant.
Covent-Garden se propose de jouer l'opéra et la comédie.
MM. Sheridan Knowles, Leight Hunt, Peake et Bourcicault,
préparent des pièces promises à ce théâtre. En attendant, il a
TG\iv\s\(i Midsummer Niglit's Dream de Shakspeare, deux
ou trois comédies de Sheridan, et l'une des meilleures pièces
de Colley Cibber : She ivould and she icould not {Elle vou-
drait et ne voudrait pas). On annonce comme devant être
REVUE DE PARIS. 41
représentée fort incessamment une pièce en cinq actes intitu-
lée la Fanité , ou Qu'en dira-t-on?
Au liiéàtre de sa majesté {Italian Opéra house), nous avons
eu le Bénéfice de Balte , ce pauvre chanteur qui vient de se
ruiner en essayant de ressusciter l'opéra national. Une société
d'amateurs qui s'intitulent les Shakspea riens ont joué Othello,
après quoi on a entendu un brillant concert, où Julia Grisi,
Mario de Candia, le bénéficiaire et sa femme, ont rivalisé de
talent. La salle était comble.
Parmi les nouveautés qu'on a jouées à Hay-Market , une
farce , la Pension , a obtenu quelque succès. La reprise d'une
comédie de Massinger ( the Riches or the irife and widow),
en dépit des efforts de Macready {sir Luke) et de mistriss
Stirling (ladj- Traffîc), a passé presque inaperçue. On répète
avec activité un drame de M. Zouch Troughlou , intitulé Nina
Sforza, dans lequel Macready et miss Ellen Faucilt doiven.t
remplir les principaux rôles.
Le capitaine Marryatt a voulu s'essayer au théâtre. Un petit
acte de lui {The Cloak and the Bonnet) a complètement
échoué. Avis aux romanciers-vaudevillistes ou aspirant à le
devenir. Au même théâtre {English Opéra house), une plai-
santerie trouvée dans les papiers de Théodore Hook réussit ù
merveille. On ne pouvait lui faire de funérailles plus gaies et
plus en rapport avec sa vie. La chose s'appelle Pug. Pug est
un petit chien appartenant à une veuve , et que la mort vient
frapper sous ses jupons. Elle le pleure si amèrement que cha-
cun s'y trompe , et qu'on la croit naviée de la perte de sou
époux. De là une foule de quiproquos que vous voudrez bien
imaginer.
M. et mistriss Keeley, transfuges de Covent-Garden , attirent
la foule dans un de nos théâtres secondaires (IS'ew-Strand), où
ils ont fait revivre avec une grande verve de gaieté le vieux
personnage de Polichinelle.
Le Wauxhall se ferme définitivement , le Wauxhall , jadis si
célèbre, où se nouaient et se dénouaient tous les romans qui
ont fait pleurer nos grand'raères. Le génie de la spéculation,
qui s'abat au sein des grandes villes, partout où il voit quelques
arbres verts , ne pouvait épargner ces jardins, déchus de leur
ancienne splendeur. Ou bâtit déjà sur le sol dévasté.
4.
42 REVUE DE PARIS.
Une exhibition d'une nouvelle espèce a été riscfuée aux con-
certs d'été. Les Tableaux vivants, dont vous avez eu, je
pense, à Paris, quelques échantillons , consistent en un cer-
tain nombre de femmes, déformées par le corset , et qui vien-
nent éclater en public une maigreur à peine gazée, sous pré-
texte de groupes mythologiques. Beaucoup de gens ont trouvé
que cela n'était pas beau, et ils ont sifflé. D'autres, jugeant
qu'une indécence quelconque a toujours son prix, ont vigou-
reusement apj)laudi. Averti par ce conflit d'opinions, le direc-
teur des concerts, en homme bien avisé, a augmenté les drape-
ries et doublé les gazes. C'est presque aussi laid : c'est moins
indécent. Aussi le public a cessé d'applaudir et de siffler. Il
cesse même, peu à peu, d'aller aux concerts d'été, qui devien-
nent des concerts d'automne.
Voilà bien du bavardage, et bien frivole. Excusez les fautes
de votre correspondant.
0. N.
LA SYLVESTRINA.
Sur la rive gauche de l'Anio , un soir de mai, Tan 1482,
allaient au pas de leurs chevaux, et sur deux rangs, quatre
cavaliers se dirigeant vers Florence. Les deux cavaliers qui
ouvraient la marche étaient remarquables par l'élégance de
leurs cosUimes et par leur boniie mine. Jeunes et bien faits
ious deux, plantés sur leurs selles avec une grâce charmante ,
on les eût pris volontiers pour de grands seigneurs suivis de
leurs domestiques, s'ils ne se fussent de temps à autre retournés
vers les deux cavaliers qui suivaient à quelques pas de dis-
tance, leur adressant la parole de l'air d'une intime familiarité.
Mis avec moins de recherche , moins aisés dans leurs allures ,
ceux-ci cependant se distinguaient, à l'exemple des deux
autres , par une physionomie vive et fière , par l'aplomb du
langage et l'intelligence du regard. Antonio Boltraffio , Marco
Uggioni , tels étaient les noms des compagnons qui marchaient
derrière, peintres assez avantageusement connus dans Florence
comme élèves habiles de Léonard de Yinci.
Le plus grand , le p.lus robuste des deux premiers cavaliers
était Léonard de Vinci lui-même, récemment arrivé de Milan,
oii il avait exécuté son fameux tableau de la Cène, et beaucoup
moins joyeux qu'autrefois depuis son retour. En vain plusieurs
amis s'efforçaient de dérider le front du grand artiste , en vain
les parties de plaisir se multipliaient autour de Léonard, en
U REVUE DE PARIS.
vain les meilleurs vins prodiguaient leurs enivrants parfums , et
les plus belles femmes leurs doux sourires : complaisants amis,
jeunes femmes et vins généreux échouaient devant la tristesse
du Florentin. Les promenades à cheval étaient le seul genre de
distraction pour lequel il montrât quelque goût encore. Quant
au jeu , aux festins et aux amourettes , toutes choses qu'avant
son dernier voyage il semblait priser si fort, c'est à peine si
mainlenantil pouvait seulement en entendre parler sans fatigue.
Hors rheure qu'il consacrait à ses élèves, il passait habituelle-
ment ses journées entières enfermé chez lui. Et même , afin de
se mieux soustraire aux bienveillants efforts qu'on tentait pour
le ramener à ses habitudes anciennes, il avait pris le parti de
défendre sa porte à lout le monde 5 excepté, cependant, aux
deux peintres que nous venons de rencontrer en sa compagnie,
et à Francesco Loredano, jeune gentilhomme plein d'esprit et
de finesse , son inséparable compagnon depuis l'enfance, et à
côt^de lui au moment dont nous parlons.
Florence entière s'était d'abord creusé la tète, mais inutile-
ment, pour trouver une explication à la nouvelle manière de
vivre de Léonard. Les embarras pécuniaires ne pouvaient être
cause de cette réforme; car, à supposer que la paresse du
peintre l'eût mis dans la gêne , le grand-duc se fût fait un
vrai plaisir de l'en tirer. La jalousie de métier n'était pas non
plus un motif admissible; car, outre que, par caractère,
Léonard se montrait au-dessus de celte passion misérable, qui
perd de toute façon celui qui l'éprouve , puisqu'elle étouffe et
corrompt même le talent , d'un autre côlé, Michel-Ange ni
Raphaël n'ayant paru encore, Léonard se trouvait tout à fait
hors ligne et sans rival.
Quelques-uns des plus déterminés inquisiteurs, Francesco
Loredano entre autres, avaient bien fini par imaginer que
l'amour expliquerait celte énigme; mais le calme de Léonard
en présence des belles dames dont les charmes paraissaient le
plus capables de le séduire, son inaltérable sang-froid lors-
qu'on prononçait devant lui les noms qui autorisaient le mieux
la galante conjecture, mirent enfin un terme à toutes les diffé-
rentes suppositions qui se disputaient la i)référence, et l'on
accepta décidément Léonard comme un homme devenu mélan-
colique , ni plus ni moins.
KEVUE DE PAKiS. 45
A l'instant où commence cette histoire, arrêté sur une
éminence dont il ne reste plus trace aujourd'hui, et laissant
flotter la hride sur le cou de son cheval, Léonard , les deux
mains croisées avec indolence, regardait fixement, à travers
une brume légère , Florence se dessiner à l'horizon.
La lune, blanche et pâle, montait majestueusement dans le
ciel, éclairait d'un reflet magique ces vieux palais noircis par
le temps , ces vieilles tours crénelées , monuments contre les-
quels s'étaient inutilement ruées, depuis deux ou trois siècles,
tant de séditions populaires. Autour delà ville, comme une digue
naturelle aux flots de sang qui menacèrent si souvent de dé-
border de Florence, s'élèvent de charmantes collines, couvertes
de villas et mêlées à des massifs de vignes et d'oliviers, vers
lesquelles Léonard tourna tout à coup ses yeux pour y voir
lutter le jour et l'ombre. Un solennel silence régnait dans les
camjiagnes environnantes. Les oiseaux se taisaient au milieu
du feuillage, que le vent n'agitait plus.
Francesco Loredano, moins sensible que Léonard aux magni-
ficences d'une nuit de printemps, se mit alors à sifQer un air
de chansonnette, et ne réussissant pas par cet ingénieux moyen
ù tirer Léonard de sa distraction poétique, il l'interpella sans
plus de façons.
— Pardieu ! Léonard , s'écria-t-il, tu ne nous as fait encore
aucune espèce de confidence sur les passions inspirées par loi
aux belles dames de Milan. La soirée est admirable; aucun
indiscret n'est là pour t'entendre ; conte-nous un peu quelques-
unes de les amours.
Léonard , se retournant gravement vers Loredano , lui ré-
pondit d'une voix brève :
— Je n'ai rien à dire là-dessus. Mes aventures galantes se
sont bornées à dessiner çà et là quelques minois de jeune fille.
Voilà tout.
— Oh ! si tu fouillais bien dans ta mémoire , je gage que tu
trouverais...
— Loredano, interrompit Léonard, rends-moi le service de
ne jamais m'adresser de questions pareilles. J'ai maintenant
trop de sérieux dans le caractère, ajoula-l-il d'un ton qui
voulait être ironique , pour m'occuper des enfantillages que tu
crois.
46 REVUE DE PARIS.
— Allons ! murmura Loredano , il est impossible de rien
arracher à ce diable d'homme.
Puis , reprenant la parole :
— Léonard , soupira-t-il , tu es bien heureux d'être peintre ,
toi ! Quand tu t'ennuies, tu as une distraction toute prête. Une
palette et un pinceau, et adieu les idées noires ! As-tu l'esprit
tourné vers la pensée de la mort, tu peux mettre sur une toile
assez de diables et de cadavres pour opérer tout de suite une
réaction dans ton cerveau. Es-tu amoureux, ou plutôt — car
tu as maintenant trop de sérieux dans le caractère pour
t'occuper de semblables enfantillages , viens-tu de me dire , —
es-tu aiguillonné par certains désirs profanes contre lesquels
je ne pense pas que le sérieux du caractère soit un remède , tu
peux te procurer la satisfaction de créer un sérail magnifique ,
à faire le désespoir d'un Grand -Turc. Brunes , ou blondes, ou
rousses, toutes les femmes les plus diverses et les plus belles
sont obligées de descendre sur la toile à ton appel , comme le
Christ dans l'hostie à l'appel du prêtre ; avec cette différence
qu'elles ne se dérobent pas à tes yeux. Grandes ou petites,
grasses ou maigres, noires ou blanches, elles arrivent juste
comme lu les veux, et douées de l'avantage inestimable
d'être muettes. Ah ! Léonard , je voudrais être peintre comme
toi !
En achevant ces mots , Loredano détourna la tête pour
étouffer un éclat de rire , et ajouta en lui-même :
— Voilà, certes, un morceau d'éloquence pathétique dont je
peux raisonnablement espérer un bon effet.
— Loredano , répondit Léonard , je ne comprends rien du
tout à ce que tu viens de me dire.
— 0 ciel ! fit Loredano entre ses dents , serais-je donc obligé
de reconstruire mes périodes ? Le diable m'emporte si je m'en
rappelle le premier mot.
— Veux-tu soutenir, poursuivit Léonard , que la peinture est
l'art par excellence?
— C'est précisément mon intention , dit Loredano en se ren-
gorgeant , et s'eslimant fort heureux de n'avoir point lui-même
à trouver un sens à ses précédentes formules oratoires.
L'art par excellence, continua Léonard, c'est la sculpture.
Poin'ipjoi n'ai-jc pas passé ma jeunesse tout entière à tailler du
REVUE DE PARIS. 47
marbre? Je serais peut-être un Phidias, aujourd'luii. Com-
prends-tu ce que c'est que la sculpture , LoreJano ? ce que c'est
que de prendre une pierre informe, sale, inutile, et de la
fouiller si bien, de la dépouiller avec tant de fermeté et
d'adresse, que l'on en tire quelque chose de superbe devant
quoi les hommes s'agenouillent avec admiration? Un tableau
n'est qu'un taldeau , mon ami ; c'est un leurre pour l'œil . pas
davantage. Au moyen des couleurs, on réussit à simuler des
formes saillantes, à représenter une apparence de gorge ou
d'épaule, mais ce n'est là qu'une apparence. Approche un peu,
promène la main sur cela , et tu n'as plus qu'une étoffe plate et
huileuse qui salit tes doigts.
— Que la fièvre m'étouffe si je comprends un mot de ce qu'il
me débile avec tant d'assurance ! murmura Loredanoj il prend
bien sa revanche.
Cependant , ne voulant pas être au-dessous de la circonstance,
il ajouta d'un air incrédule :
— Eh! eh! permets-moi de l'avouer, mon très-cher, que
l'opinion est quelque peu insoutenable. Je ne prétends pas nier,
assurément, que la peinture ne soit tout à fait... Comment
dirai-je?... ne soit... lu m'entends. Mais ce n'est point une
raison pour affirmer que la sculpture... eh ! eh !
— La sculpture ! s'écria Léonard en bondissant sur la selle ,
mais c'est l'art qui rapproche le plus l'homme du créateur !
Regarde un beau marbre antique , et dis-moi , je te prie, si ce
marbre n'est pas de la chair , de la chair véritable , bien plus
difficile à faire ici que dans un tableau, puisqu'ici la couleur
manque. Dis-moi si sous cette chair, sous ce marbre, tu ne
vois pas des muscles, des nerfs, des veines, et sous ces veines
du sang, et si ce sang ne te semble pas rouge et chaud comme
celui d'une créature vivante! Deviens aveugle ; avec la main
tu pourras juger de la beauté du chef-d'œuvre, car tu toucheras
un bras , un dos, une jambe; tu sentiras les membres, l'un
après l'autre, palpiter sous ta main, tandis qu'un tableau,
qu'est-ce pour toi , si tu es aveugle?
— Fort bien ! dit Loredano avec le plus de sérieux possible ;
mais qu'est-ce pour moi qu'une belle statue , si je suis aveugle
et manchot?
Léonard, impatienté par cette ironique réponse, haussa les
48 REVUE DE PARIS.
épaules ef donna un coup de hoiissine ù son cheval , qui
devança les autres chevaux de quelques pas.
— Vous avez beau dire, messieurs, reprit Loredano, s'adres-
sant aux deux élèves de Léonard , il n'était pas ainsi avant son
voyage. Je persiste plus que jamais dans la pensée qu'il est
amoureux.
— - Je crois que vous vous trompez , dit Marco Uggioni; je
penserais plutôt qu'il s'ennuie, et qu'il ne sait à quoi employer
l'activité qui le dévore. La mobilité même de ses goûts est
la preuve de ce que j'avance. Connaissez-vous un homme
qui soit à la fois comme lui, et à des degrés supérieurs,
peintre et sculpteur , ingénieur et architecte , philosophe et
musicien ?
Léonard , qui , arrêté depuis un instant pour se laisser re-
joindre par ses trois compagnons, avait entendu le dernier mot
sorti de la bouche de Marco Uggioni , s'écria, presque d'un
ton décolère :
— Pour l'amour de Dieu ! messieurs , je vous en supplie , ne
parlez pas de choses sur lesquelles vous ne sauriez dire que des
sottises. Causez peinture, si vous voulez, architecture, si vous
le trouvez bon; philosophie même, à la rigueur; mais, de grâce,
respectez la musique.
— Allons ! dit Loredano à voix basse, il va rompre une lance
pour la musique, à présent. Je ne le vis jamais si disposé à la
controverse, ni de si mauvaise humeur que ce soir. — Léonard,
poursuivit-il à voix intelligible, je sais très-bien que lu es un
musicien habile , que tu chantes comme un oiseau , et que lu
rendrais des points à tous les instrumentistes de Florence, en
matière de jeu de harpe; mais, que diable! tu n'en es pas
moins pour cela un grand peintre, et il me semble que, la
peinture étant ta maîtresse, tout aussi bien que la musique, tu
devrais ne faire aucune différence entre elles et les aimer éga-
lement.
Léonard ne répondit que par un nouveau haussement d'épaules
qui exprimait éloquemment l'irapalience.
Loredano, souriant, reprit :
— Que dirais-tu, par exemple, si quelqu'un, s'autorisant
maintenant de tes paroles de tout à l'heure, soutenait contre
toi la prééminence, non pas de la peinture , qu'on sait que tu
REVUE DE PAUIS. 4!J
dédaignes îj rég'il d'une maîtresse de la veiile , mais de la
sculpture sur la musique ?
— Je dirais, répondit Léonard sèchement , que je ne perds
pas mon temps à réfuter des idées folles.
— Mais cependant....
— Mais cependant, Loredano , je te répète, moi, que la
musique est aussi au-dessus de tous les arts du monde, que ces
étoiles que nous apercevons à peine sont au-dessus de ces
arbres que nous touchons. Que t'apprend la sculpture, je te
prie? Que dit la sculpture à ton âme, à ton cœur? pas la
moindre chose! Ton esprit, s'il est observateur, y trouve son
compte; mais voilà tout. Tu dis : Ce marbre est taillé absolu-
ment comme telle ou telle femme que j'ai vue ; ce col semble
détaché des épaules de la marquise Leonora; voilà une main
dont, seule , la princesse Battista a la pareille. Ainsi des pieds,
des yeux, de la poitrine, des épaules. Tout cela paraît pris à
quelqu'un : assemblage de beautés volées et collées tant bien
que mal les unes avec les autres. Mais la vie ! la vie! où est-
elle ? Les membres sont saillants, il est vrai ; touche-les, ils sont
froids, froids et durs ; c'est de la pierre ! Ce col est immobile,
ct;lte main est insensible , ce pied est chaussé pour l'éternité
dans un socle, ces yeux ne vivent pas, cette gorge ne tressaille
pas sous le voile, ces épaules n'ont pas de frissons.
— Pardien ! dit Loredano , se penchant vers Marco Uggioni,
il est impossible de se mieux réfuter soi-même.
— Réalité, tout cela! Réalité mesquine, incomplète et
misérable! reprit Léonard. La musique, au contraire, c'est le
voile qui se lève entre un autre monde et celui que l'homme
habite; c'est l'aile blanche qui nous emporte au ciel. Visions
radieuses, célestes apparitions, créatures divines que le rêve
seul peut offrir, voilà le domaine de la musique. Triste, la
musique vous console ; heureux , elle vous charme ; malade ,
elle vous guérit. Tout lasse, tout épuise, en ce monde; tous
les métiers, tous les plaisirs, toutes les passions, finissent
pas amener dégoût et fatigue ; la musique seule plaît toujours,
parce que seule elle n'a rien de brutal , rien de sensuel ni de
palpable, parce qu'elle est comme une voix céleste que
l'on écoute sans jamais voir la bouche d'oii partent les
sons...
11 5
50 KliVUE DE PAKIS.
— Ouf! (lit Loredano; pourvu qu'il n'aille pas meltre sa
théorie en pratique.
— Moi , objecta Marco Ugfjioni, j'avoue , maUre , que c'est
un art sublime que la musique; toutefois, je suis loin de par-
tager votre exclusive admiration pour cet art , et bien loin
surtout de lui sacjifier la peinture. Vous m'appellerez matéria-
liste tant qu'il vous plaira. Voir et toucher ne me semblent
point des satisfactions aussi complètement méprisables qu'elles
vous le semblent à vous-même. Rêver, en de certains moments,
est sans doute un plaisir fort agréable. U est fort charmant
quelquefois , je ne veux pas le nier , de croiser ses bras et de
fermer ses yeux pour écouter gazouiller un oiseau , résonner
une harpe ou roucouler une jolie femme; mais admirer le plu-
mage de l'oiseau, s'extasier devant l'habileté et la magnificence
qui ont présidé à la confection de l'instrument^ baiser la bouche
rose et fraîche dont les mélodieux accents nous ont su ravir,
voilà des plaisirs , croyez-moi, qui, pour être matériels, en va-
lent bien d'autres.
— Fi! s'écria d'un faux air de mépris Loredano, s'adressant
à Marco Uggioni ; n'allez-vous pas bientôt soutenir que la pein-
ture vaut la musique ?
— Pourquoi pas?
— Laissez donc !
— Et qu'est-ce qui détermine votre préférence? dit Léonard
avec une inquiétude mal dissimulée.
— Ma foi ! maître, je vous dirai naïvement que je fais en ce
moment le poitrait de ma maîtresse, délicieuse fille que j'ido-
lâtre, et je prends à cette occupation un plaisir que la plus belle
musique du monde ne me saurait donner.
— Vous faites le portrait de votre maîtresse? dit vivement
Léonard.
— Oui, et , grâce à la peinture , ma maîtresse me devient
chaque jour plus chère, car je la trouve de plus en plus ado-
rable, à mesure que j'étudie sa belle figure et son beau corps.
En entendant ces mots, Léonard laissa tomber pesamment
sa tête sur sa poitrine. Pendant quelques instants, absorbé
dans ses pensées, il parut oublier le lieu et les témoins de celte
scène. Quelques gestes brusques et heurtés indiquaient seuls
qu'un violent orage soufflait en lui.
REVUE DE PARIS. 51
— Oh! j'en étais sûr, murmura-l-il enfin en hvant vers le
ciel un œil chargé de tristesse.
Puis, sassuraiit sur la selle :
— Messieurs, dit-il, nous soinmes encore à un mille de Flo-
rence. Au galoj) !
Et les trois cavaliers, sans rien comprendre à cette résolu-
tion subite, s'élancèrent sur les traces de Léonard.
II.
A l'entrée de la ville, Marco Ugfjioni et Antonio B.oltraffio
souhaitèrent le bonsoir à leurs compagnons . et s'éloignèrent
dans une direction différente de celle que prenaient Loredano
et Léonard. Ces deux derniers, leurs chevaux mis au pas,
s'avancèrent paisiblement au milieu dt^s rues de Florence. Dix
heures sonnaient à plusieurs églises, comme ils passaient
près du palais Strozzi , quartier complètement désert à cette
heure.
Léonard, depuis le moment où nous l'avons entendu pro-
noncer ces mots énigmatiques : J'en étais sûr ! n'avait pas
ouvert une seule fois la bouche. Eu vain Loredano avait fait
effort pour ranimer la conversation , Léonard s'était contenté
de répondre par des signes. Loredano commençait à prendre
son parti et à se résigner à une maiche silencieuse, lorsqu'il
se sentit saisi par derrière violemment. C'était Léonard qui,
une main sur le bras de son ami, et l'autre main étendue vers
une maison voisine , montrait à Loredano une femme assise sur
un balcon.
— Eh bien ! dit Loredano; qu'est-ce que cette femme?
— Silence ! réjjondit Léonard. Je crois la reconnaître.
— Tu es donc plus heureux que m.oi. mon ami. Malgré la
lumière éclataiJte de la lune, j'avoue que je serais jusqu'à de-
main matin à deviner le nom de la personiie que me désigne ton
doigt.
— Lorenado , soupira Léonard , c'est elle ! oh ! c'est elle !
— Ah ! ah! se dit Loredano à lui-même, mes conjectures
n'étaient donc pas si m-^l fond-^^s?
52 REVUE bE PARIS.
Et s'adressant à son compagnon :
— Oui? elle ! De qui et de quoi me veux-tu parler?
— Tais-loi ! reprit Léonard , entraînant son ami à quelques
pas de là, près d'une maison dont l'ombre prolongée pouvait ,
en les enveloppant, leur permettre de voir sans être vus.
La femme qui excitait si vivement l'inquiétude et la curiosité
du peintre , assise sur son balcon dans l'attilude de quelqu'un
qui rêve , n'avait pas paru prendre garde aux évolutions stra-
tégiques des deux cavaliers. Pas un seul mouvement n'indiquait
chez elle Tintenlion de rentrer dans son appartement. Étendue
sur son siège, plutôt qu'assise, un bras pendant, l'autre bras
posé horizontalement sur sa poitrine , la tèle renversée en
arrière , elle regardait le ciel. Ses cheveux dénoués flottaient
au vent, seul indice que la créature n'était pas de marbre.
Quoique la distance ne permît pas de distinguer nettement les
traits de son visage , on le voyait assez bien pour en admirer la
beauté d'ensemble. Le teint , mollement éclairé, et inondé de
reflets pâles , offrait une éblouissante blancheur. Quelque chose
de grand et de fier respirait autour de cette mystérieuse per-
sonne, apparition immobile qui fascinait.
Loredano, après quelques minutes d'un examen attentif, in-
terpella Léonard :
— Eh bien ! lui dit-il , ra'apprendras-tu enfin qui est cette
femme? A coup sûr, ce n'est pas à Florence que tu l'as vue?
— K'est-cepas? répondit Léonard j n'est-ce pas? Cette femme
n'est pas de Florence?
— Voilà une chose que je t'affirme. Il n'est pas une de nos
Florentines, vierge, épouse ou veuve, dont je ne sache le nom
et riiistoire sur le bout du doigt, et je t'assure que la personne
que nous voyons ne fait pas partie de mon catalogue.
— Attends ! dit Léonard en baissant la voix. Je crois qu'elle
se lève. Mon doute va cesser enfin.
La femme assise se leva en effet. Sa grande robe blanche lui
dessinait alors la taille. Elle se mit à marcher lentement , dans
une attitude toujours rêveuse , s'arrètant presque à chaque pas
sans remuer la tête, les bias croisés. On eût dit un fantôme.
Un instant elle sembla prête à se rasseoir, mais, passant tout
à coup une main dans ses longs cheveux, elle se tourna et dis-
parut.
I
REVUE DE PARIS. 53
— Ah! mon ami, soupira Léonard aussitôt, que je suis un
homme à i)laindre !
— Par les tibias de notre sainl-père, Léonnrd, fais-moi le
plaisir de l'expliquer, car je nage dans un océan d'incertitudes
les plus contradictoires du monde. Cette femme est-elle une de
tes parentes ou une de les maîtresses? Crains-tu ou cherches-lu
sa présence? Es-tu heureux ou malheureux de sa rencontre?
Te trahit-elle , ou l'as-tu trahie?
— Écoute, dit Léonard. Tu sais que , depuis mon retour de
Milan , je suis triste et n'ai de plaisir à rien ; tu sais que je né-
glige la peinture et même la musique , et que c'est à peine si la
société de mes meilleurs amis m'est supportable; lu sais que
les plus belles créatures de Florence me sont tout aussi indif-
férentes que les plus vieilles et les plus laides ; eh bien ! la
cause de mon insociabiiité et de mes dégoûts, de ma tristesse
et de ma paresse, c'est la femme que tu viens de voir !
— Impossible! s'écria Loredano jouant la surprise. Ah çà ,
mais tu le moquais donc de nous quand tu disais , tout à l'heure
encore , que lu étais désormais incapable de tout amour ?
— Oui , incapable d'amour , Loredano ; incapable d'amour
pour toute autre femme que la Sylvestrina.
— Quoi! c'est là cette Sylvestrina de qui j'ai entendu dire
tant de merveilles ? La plus célèbre courtisane de l'Italie !
— Courtisane ou non , je l'aime ? Je l'aime comme la ma-
done la plus chaste , et je donnerais mon dernier pinceau pour
devenir son amant.
— Ce serait là un plaisir payé bien cher, mon ami. Après
tout , comme il est probable que deux ou trois mois , peut-être
même deux ou trois jours de possession feraient Ion affaire,
sacrifie une certaine somme à ce caprice , et tout sera dit.
— Tu le trompes , Loredano. Je vois que lu connais mal la
Sylvestrina. Tu ne la connais que par les sottes histoires que
l'on débite sur elle.
— Je ne demande pas mieux que de changer d'opinion à son
égard. Tu me vois tout prêt à m'en rapporter à ta parole, eu
ce qui concerne la signora Sylvestrina. Je suis tout oreilles.
Seulement , comme ce n'est point ici un lieu convenable pour
faire ni pour écouter des confidences, oblige-moi de m'accom-
pagner jusqu'à mon palais.
5.
54 REVUE DE PARIS
— Volontiers! dit Léonard.
Dès que les deux cavaliers eurent perdu de vue le balcon où
était apparue la jeune femme , Léonard reprit en ces termes :
— La Sylvestrina , mon ami, il faut que tu le saches , est la
plus admirable créature qui soit au monde. Une beauté plus
parfaite, toi ni d'autres ne l'avez vue. Peintre ni poëte, per-
sonne n'a jamais imaginé un pareil assemblage d'attraits in-
croyables. A la dislance où elle s'est montrée à nous, tout à
l'heure, tu n'as guère pu juger que de sa tournure, qui est vé-
ritablement royale.
— J'avoue , interrompit Loredano , que sa taille est magni-
fique , et que bon nombre de reines et de princesses lui de-
vraient , sous ce rapport , céder le pas.
— Mais ce dont tu n'as pu juger , reprit Léonard, c'est le
détail de ses formes , prises l'une après l'autre. Si je croyais
qu'il y eût quelque part un pied comme celui de la Sylvestrina,
une main comme la sienne.... Et son col ! N'élait le mouvement
gracieux que de temps à autre elle lui imprime , on le dirait de
marbre et sorti des mains de quelque Praxitèle , tant il est d'un
dessin inimitable, d'une rondeur fine et ferme, et d'une
éblouissante blancheur! Je te dis, Loredano, qu'un peintre
ferait mieux de jeter à l'eau ses pinceaux et sa palette que
d'essayer d'atteindre aux perfections qui brillent dans la Syl-
vestrina. Ses cheveux, tu as vu qu'ils traînent presque à terre y
mais ce que tu n'as pas vu, c'est leur abondance et leur cou-
leur : cheveux que la plus solide résille enfermei-ait à peine ,
sur lesquels il n'est pas de ruban noir qui ne pâlit! Des traits
de visage, hélas ! je voudrais ne t'en point parler, mon ami :
un front calme, jamais couvert du moindre nuage de mélan-
colie , ni illuminé par le moindre éclair de joie ; un front tou-
jours pâle. Sa bouche , que te dire de sa bouche ? aussi rose
que le front est pâle, mais non moins calme et impassible;
lèvres qu'un imperceptible déuain effleure quelquefois, mais
que n'entr'ouvre jamais le sourire. Pour ce qui est de ses
yeux , la voiupié et rindilférence mêlées ensemble et cristal-
lisées.
— Malepesle! dit Loredano surpris , nous voilà un peu loin
du porlraiL que je m'étais laissé faire de celte femme. Que
Irouves-tu donc en ehe de si attrayant ?
REVUE DE VMWS. 55
— Je la trouve adorable de la tête aux pieds.
— A cause de ses yeux cristallisés et de sa bouche quelque
peu impeitinenle ? Cela me semble fort médiocrement sédui-
sant , s'il faut (|ue je te parle avec franchise.
— Tu ne comprends pas la beauté , Loredano.
— Cela est bien possible. Mais enfin la Sylveslrinaa-t-elle un
amant? ou vit-elle seule ?
— Elle avait pour amant, lors de mon séjour à Milan , un
certain comte Benvenu'.o Ridolfi, homme qui approche de la
cinquantaine , qui jouit d'une fortune incalculable et qui est à
moitié fou.
— Cinquante ans et à moitié fou? En voilà plus qu'il n'en
faut pour contrebalancer aux yeux d'une femme les avantages
de la fortune. Et quel genre de folie a cet homme ?
— Une folie foit innocente. Il est passionné pour les arts en
général , mais pour la peinture particulièrement, La peinture
est sa marotte. Il passe sa vie à s'occuper de peinture. Tout ta-
bleau qu'il voit , s'il le croit bon , il Tacheté; si bien qu'il s'est
formé une galerie considérable , au milieu de laquelle il vit ,
boit et mange , parle el dort.
— Pratique-t-il , au moins?
— Mon Dieu non ! el c'est précisément là ce qui le désespère.
Pour être un grand peintre , il donnerait , je crois, toutes ses
richesses. Malheureusement, malgré la meilleure volonté du
monde, il a toujours élé incapable de dessiner un œil. Aussi,
résigné à son impuissance , il se console en admirant , le plus
souvent à contre-sens , la puissance des autres. Maintes fois , à
Milan , je l'ai rencontré à pied , par les rues , s'arrétant devant
la première toile qu'il apercevait pendue à une muraille , el la
payant un prix exagéré. Il faut le voir, en ces moments d'ad-
miration effervescente , faisant lui-même les honneurs de ses
tableaux , s'extasiant devant tel coloris d'une crudité ou d'une
exagération déplorable , vantant outre mesure des jambes ou
des épaules impossibles, et ne souffrant pas d'objections; mais
aussi, en revanche, disant souvent de fort belles choses sur
l'avenir de l'art. Dès qu'il a parcouru du regard un certain
nombre de pages , son front se gonfle , ses yeux s'allument
comme ceux d'un homme saisi par la fièvre , et ii déraisonne
alors d'une façon qui touche tour à tour au ridic île el au su-
56 REVUE DE PARIS.
blime. Un tant soit peu de raison dans la cervelle , et cet homme
eût été assurément un puissant génie.
— Ce que je ne comprends pas dans ce Benvenuto Ridolfi,
c'est pourquoi il a une maîtresse.
— Par ton, d'abord, mon ami. Il est fier de la Sylvestrina
comme d'un beau meuble. De même qu'il est enchanté de pou-
voir se dire : Je l'ai emporté sur tels ou tels compéliteurs qui
me disputaient tel ou tel tabieau , croûte ou chef-d'œuvre 5 de
même la possession de la Sylvestrina le flatte comme s'il s'a-
gissait d'un objet de luxe d'un grand prix. Le duc de Milan se
mettrait en tête d'enlever à Ridolfi sa maîtresse , qu'il n'en vien-
drait pas à bout ; car Ridolfi , avec cette obstination qui carac-
térise les cerveaux dérangés, vendrait jusqu'à sa dernière che-
mise, s'il le fallait, pour l'emporter sur le grand-duc. La
Sylvestrina , je te le répète , n'est pour lui qu'un simple objet de
luxe, si la chronique secrète ne ment pas. Tu as beau hocher
la tête d'un air incrédule , je t'assure qu'il en est ainsi. Du
reste, moi qui te parle . j'ai vu , des yeux que voilà, le comte
baiser la main de la Sylvestiina avec plus de respect que si
c'eût été la main d'une reine. Il ressent pour elle une admira-
tion qui perce dans ses moindres paroles, et je crois , en vérité,
qu'il se ferait un cas de conscience de l'aimer moins platoni-
quemenl. Le même soin qu'il prend d'une toile de Cimabuë , il
le prejîd de sa maîtresse, désireux de conserver parfaitement
l'une et l'autre, la toile et la femme, et les aimant d'une même
même affection.
— Je vois , dit Loredano , que ce comte Ridolfi n'entend rien
de plus à l'amour qu'à la peinture.
— Qui sait? Il a peut-être de l'amour et de la peinture une
plus haute idée que nous ; c'est pour les respecter trop qu'il
n'a aucune part à leurs faveurs. Quoi qu'il en soit , mon ami ,
effet du respect ou de Tâge , le fait est que le comte Ridolfi
nourrit i)our la Sylvestrina la plus pure de toutes les passions.
— Mais alors , dit Loredano , l'occasion est belle pour les
jeunes godelureaux qui aiment à vider le verre des autres.
— Et voilà en quoi tu t'abuses ! reprit vivement Léonard. Il
n'est pas dans tous les États du pape un mari moins trompé par
sa femme légitime que le comte Ridolfi ne l'est par la Sylves-
trina. Certes, je ne veux point en faire à la Sylvestrina ua
RIÎVUE DE FAKiS. 57
mérite ; chez elle , c'est plutôt nature que vertu. Habituée jeune
au plaisir, elle trouve aujourd'hui le pliusir quelque chose de
parfaitement insipide , coinme une boisson dont on aurait
trop bu : là est tout le mystère. La Sylvesîrina est uue femme
qui a fait vite une longue roule , et qui se repose. Je ne vou-
drais pas parier qu'au fond de son indifférence actuelle, ne
se cache point un profond mépris de l'espèce humaine en gé-
néral.
— Vertubleu! ce que lu dis n'a pas lieu de me surprendre,
si elle n'a jamais eu affaire qu'à des hommes comme son Ben-
venuto Ridolfi. Mais toi . par les ballants de cloche de notre
cathédrale! comment n'as-tu pas cherché à lui donner de
notre sexe une meilleure opinion ? Quoi ! lu es amoureux d'elle,
et tu n'a pas supplanté mille fois pour une le Ridolfi?
— Hélas! mon pauvre Loredano , sois sûr qu'il n'y a pas eu
en ceci de ma faute. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour être aimé;
je n'ai pas réussi.
— Tu t'y seras pris avec maladresse.
— Je te le répète : j'ai fait ce que j'ai pu. La première fois
que je vis celte femme , cela veut dire dès que je devins amou-
reux d'elle , mes yeux lui exprimèrent ma flamme par des
éclairs d'une éloquence non équivoque. Les regards ne réusis-
sant pas , je pris le parti d'écrire. Ce que j'employai alors de
phrases ardentes, ce que je dépensai de métaphores incendiaires,
tu ne saurais en avoir la moindre idée. Mes letîres demeurant
sans réponse, je parlai enfin. Toutes tentatives inutiles ! mou
pauvre Loredano. J'eus beau me conduire avec l'emportement
convenable , mettre eu jeu mes différentes ressources : j'échouai
de la manière la plus triste et la plus humilante, je dois te
l'avouer. La Sylvestrina n'eut d'abord pas l'air de me com-
prendre, lorsque j'ouvris la bouche ; et, à mesure que mes dé-
clarations devinrent de plus en plus positives , elle me montra
plus de froideur et d'insensibilité.
— Preuve qu'elle se défiait d'elle-même , ô ami candide!
— Je crus alors cela comme toi, Loredano; la preuve en
est qu'un jour , je résolus de triompher d'elle par l'audace. Mais
je n'étais seulement pas à genoux . les mains tendues vers mon
idole , que mon idole m'échappait en me jetant au nez quelques
mots de dédain el un méprisant éclat de rire.
58 KEVUE DE PxVRIS.
— Et lu ne tentas pas une seconde fois l'aventure?
— Non , par la raison exceliente ([ue je reçus le lendemain ,
de la Sylveslrina, une lettre dans laquelle elle me racontait ,
avec de grands détails, ce que je viens de te rapporter sur la
disposition de son cœur, sur ses goûls , sur son caractère;
lettre à laquelle se (rouvaient jointes les sept ou huitdéclarations
écrites que je lui avais adressées , et dont la première seule avait
été ouverte.
— Et c'est la réception de cette lettre , sans doute , qui te dé-
cida brusquement à revenir à Florence ?
— Pas tout à fait , mais voici. Comme j'étais , deux ou trois
jours après la réception de cette lettre , à me lamenter dans
mon appartement , le comte Ridolfi entra chez moi. II venait ,
pour la millième fois depuis qu'il avait fait ma connaissance,
me conjurer d'entrej)rendie le portrait de sa maîtresse. Quel-
ques-uns de mes tableaux lui avaient plu , et il voulait à toute
force avoir dans sa galerie la Sylvestrina peinte par moi.
— Pour le coup , l'occasion était belle!
— Et en quoi , Loredano ?
— Il me semble qu'enfermé tête à tête avec la Sylvestrina
durant des heures entières, ainsi que tu aurais été obligé de
l'être, tes affaires fussent allées bon train.
— Avec une autre femme , peut-être j mais non pas avec
celle-là. Sa lettre était trop explicite, mon ami. Jusqu'alors ,
j'avais refusé de condescendre au vœu du comte , parce qu'au-
paravant je voulais savoir défînilivement à quoi m'en tenir sur
les dispositions de sa maîtresse à mon égard; cette fois , je
refusai encore, parce que je savais trop bien à quoi m'en
tenir.
— Et voilà , s'écria Loredano avec une sorte de violence , à
quoi je reconnais que tu es véritablement amoureux de cette
femme ! car il n'y a qu'im amour sincère pour inspirer des ré-
solutions aussi stupidesjje le demande pardon du mot. Sur
mon honneur! je commence à craindre pour l'équilibre de la
cervelle. Est-ce bien toi , Léonard , toi que j'ai vu si entrepre-
nant auprès des plus grandes dames ; est-ce bien toi qu'une
courtisane réussit à intimider? Pour la gloire des artistes de
Florence , mou cher , je t'engage à ne mettre personne autre
que moi d.ins la confiJeiicc de ton aventure. La conduite que
REVUE bE PARiS. 59
tu as tenue en cette circonslance est quelque chose de non
moins incompiéhensibie que déshonorant.
— Mon Dieu î Loredano , tu parles bien comme un homme
dont le cœur n'a jamais été troublé par une passion sérieuse !
ÎS''as-tu donc pas entendu Marco Uggioni convenir tout à l'heure
que, depuis qu'il fait le })ortrait de sa maîtresse . il l'aime da-
vantage? Eh bien ! voilà précisément ce que je craignais. Au-
tant il doit être doux et plein de charmes d'étudier minutieuse-
ment un corps et une figure admirables, quand il s'agit d'une
femme de qui on est aimé, autant ce doit être un supplice
douloureux et horrible , quand il s'agit d'une femme que l'on
aime et à qui l'on a la persuasion d'être indifférent! Te fais-tu
bien une idée du martyre que j'aurais souffert, obligé de
plonger mes yeux dans les yeux de la Sylvestrina, d'examiner
attentivement ses belles formes pour les rendre le plus fidèle-
ment possible? Ima[;ines-tu l'aideur de mon sang et les batte-
ments de mon cœur d^ns ma poitrine, pendant qu'il m'aurait
fallu, seul avec elle, retenir les aveux brûlants prêts à s'é-
chapper de mes lèvres , attacher à une toile froide mes mains
fiévreuses? Et crois-tu que j'eusse été capable de tracer une
ligne , ou de distinguer une couleur d'une autre . en de tels mo-
ments ? Non , non , mon ami ! De toute façon , la tâche était au-
dessus de mes forces. A cette heure encore , je me félicite d'avoir
refusé.
Loredano, ne trouvant rien à répondre à ce dernier raison-
nement du peintre, prit le parti de siffler entre ses dents,
selon son habitude toutes les fois qu'il voulait, soit entamer
une conversation , soit la terminer.
Comme il approchait de son palais , cependant , il reprit :
— Bonne nuit! et tâche de rêver à la Sylvestrina. C'est bien
le moins que tu la voies sans crainte en songe , puisque , le
jour , sa présence a le pouvoir de t'effrayer. Je te souhaite bien
du plaisir avec son ombre.
— Loredano , répondit froidement Léonard , c'est la dernière
fois de ma vie que je t'aurai fait l'honneur d'une confidence.
— Allons ! allons! dit Loredano; trêve de plaisanteries, si
les plaisanteries te déplaisent. Me voici arrivé chez moi; je ne
te quitterai cependant pas que tu ne m'aies dit ce que tu es ré-
solu à faire durant le séjour de la Sylvestrina à Florence.
60 REVUE DE HATUS.
— Je siiis jcsoUi à qiîHfer Florence dès demain malin, pour
n'y revenir que quand la Sylveslrina n'y sera plus.
— Quoi ! sans tenter de reprendre les négocations? sans l'in-
former si ce ne serait pas le désir de te rejoindre , par
exemple , qui l'attire ici ?
— Je suis trop sûr du contraire.
— Quel autre but supposes-tu donc à son voyage?
— Mille, plutôt que celui-là.
— Comment ! En es-tu donc venu à oublier l'inconséquence
des femmes ? à ne plus savoir que le caprice les pousse aujour-
d'hui , bien souvent , à ce qu'elles paraissaient dédaigner la
veille ? Nies-tu la fantaisie ?
— Je ne sais rien, je ne nie rien. Je dis simplement , mon
ami , que, dans le cas où un piège me serait tendu par la co-
quetterie ennuyée d'une femme, j'aurais la prudence de n'y pas
tomber.
— Mais , encore une fois , qui t'affirme... ?
— Au revoir ! dit Léonard , sans laisser à Loredano le temps
d'achever sa phrase. Je serai demain en route pour Gênes, où
j'attendrai un mot de toi avant de revenir.
Et il pressa les flancs de son cheval , qui partit d'un pas ra-
pide.
— Bon voyage donc ! lui cria Loredano.
III.
En rentrant chez lui, Léonard apprit que quelqu'un l'atten-
dait. Le domestique de Léonard ne put rien répondre aux ques-
tions de son maître à propos de cette visite, sinon que le
visiteur avait refusé de dire son nom et déclaré qu'il attendrait
le seigneur Léonard la nuit tout entière s'il le fallait. Et là-
dessus , l'inconnu s'était installé sans façon dans l'atelier du
peintre, d'où il n'avait bougé depuis trois grandes heures au
moins.
Léonard, quelques ordres donnés, allait pousser la porte
de son atelier pour savoir à quel homme il avait affaire, quand
des paroles prononcées à voix très-haute l'arrêtèrent tout à
REVUE DE PARIS. 61
coup. Il écouta un instant, espérant saisir au passage un mot
qui le mît tout de suite au courant de l'aventure; mais, des
sons à peu près inintelli^îibles arrivant seuls à son oreille, il
entra brusquement. Il vit alors, à la clarté vacillante d'une
lampe près de s'éteindre, un homme qui, le dos tourné du
côté de la porte , et accroupi sur ses genoux, examinait de
Irès-près une esquisse accrochée à la muraille. L'attention de
cet homme était si complètement absorbée, qu'il ne changea
pas d'attitude, n'ayant pas entendu entrer Léouard.
Le comte Benvenuto Ridolfi, car c'était lui-même, faisait
avec son bras droit, en ce moment, le geste d'un peintre tra-
çant une ligne arrondie sur une toile. 11 se rendait évidemment
compte d'un contour particulier à l'objet qu'il avait sous les
yeux.
— Cela est admirable! disait-il, continuant le monologue
dont le sens était resté pour Léonard à l'état problématique.
Voilà qui est net et ferme, et qui accuse tout à la fois aplomb
et science dans le pinceau. La peinture est en bon chemin,
guidée par un tel homme. Énergie et grâce, patience et ardeur,
sobriété et abondance; il y a de tout cela dans ce talent. Voilà
donc un artiste à la fois inspiré et habile !
Comme la toile qui provoquait à ce point l'enthousiasme du
comte portait la signature de Léonard, le peintre, cédant à un
mouvement de modestie, ouvrait déjà la bouche pour annoncer
sa présence à son hôte ; mais celui-ci , se redressant alors , les
yeux toujours tixés sur l'esquisse, poursuivit en phrases cou-
pées et énigmatiques son monologue interrompu.
— L'avenir de l'art est là! Il est là tout entier! Quoi qu'on
dise et quoi qu'on fasse, il faudra bien finir par avouer que le
beau ne consiste pas dans ces longues lignes maigres qui n'ex-
altent l'esprit qu'aux dépens du corps. L'esprit est bon en soi,
qui en doute? Mais, s'il vous plaît, pour qu'il y ait rapport
entre lui et la peinture , quelle est sa forme? et de quelle cou-
leur est-il ? — Beauté ! beauté ! déesse brune et charnue, quand
te débarrasseras-tu de l'épaisse et lourde robe où les rêveurs te
tiennent enfermée comme une pierre précieuse dans un sac? —
Dire que la peinture , jusqu'à ce jour, s'est complue dans l'imi-
tation de figures livides et creuses , de tailles contrefaites , de
corps décharnés ! Comme si c'était une grande conquête , pour
11 6
62 UEVUE DE PARIS.
Tart , fl'ajiîster des os et de reproduire des squelettes! — Gibier
de cimetière , tout cela ! — Oh ! l'ardente jeunesse! fraîche et
souple , vigoureuse et souriante ! La vie , enfin , la vie ! où donc
est-elle ? — Honte et pitié !
Se retournant en cet instant avec un geste d'impatience hau-
taine, le comte aperçut Léonard. Son front ridé s'épanouit.
— Maître ! lui dit-il , pardonnez-moi mes blasphèmes , si j'ai
blasphémé et que vous m'ayez entendu.
— Votre indulgence pour moi est tellement grande , comte,
répartit Léonard , qu'il y aurait de ma part maladresse autant
qu'ingratitude à ne pas être de votre avis.
— Ah! ah ! fit le comte en souriant, vous étiez là pendant
que j'admirais votre tête de Vierge ? Tant mieux ! Tant mieux ,
surtout , que mon opinion vous inspire quelque reconnaissance,
car j'ai précisément une grâce à vous demander.
— Voyez en moi, je vous prie , un homme tout à votre ser-
vice. De quoi s'agit-il?
— 11 s'agit toujours de la même chose, Léonard; de ce por-
trait de la Sylvestrina que vous me refusez depuis si longtemps
avec la plus rare obstination.
A ces mots , la physionomie de Léonard se rembrunit, et il
répondit d'une voix émue :
— Je croyais m'être expliqué assez clairement avec vous sur
cette matière, comte , pour que nous n'eussions plus à y re-
venir.
— Et c'est là ce qui vous trompe , reprit Benvenuto Rifoldi
en frappant amicalement sur l'épaule du peintre. Je me suis
fait à moi-même le serment de vaincre tôt ou tard votre résis-
tance , et vous savez qu'un noble ilalien ne manque pas à un
serment. Donc , n'espérez de moi ni paix ni trêve, tant que vous
ne m'aurez point octroyé la faveur insigne que je sollicite.
D'autant plus , Léonard , ([ue vos refus réitérés me semblent les
plus inconcevables du monde , s'il faut que je vous le confesse
sans détour. Quoi ! vous, un peintre ! vous faire tirer l'oreille
pour employer d'une façon utile à l'art et à votre gloire le plus
admirable modèle de femme qui ait été jamais ! C'est impos-
sible. Un écolier ne serait certes pas si gauche que de laisser
échapper une occasion pareille; comment donc pourrais-je
croire que vous, le plus grand artiste de votre siècle , vous ne
REVUE DE PARIS. (53
brûliez pas de la saisir? Allons ! que cette plaisanterie ait un
terme. Convenez-en : si vous avez mal accueilli ma demande
jusqu'à ce jour, c'était chez vous simple caprice , ou désir,
peut-être , de me faire bien sentir tout le prix de la grâce que
vous me voulez accorder.
— Détrompez-vous , comte. Si j'avais pu céder à votre prière,
je l'eusse fait tout d'abord. Je vous répéterai donc aujourd'hui
la réponse que vous avez obtenue de moi à dix reprises diffé-
rentes : il m'est impossible de faire le portrait de la Sylves-
trina.
— Impossible ! Qu'est-ce à dire ? Ce mot , dans votre bouche,
doit-il prendre pour moi un sens auquel je n'avais point songé
encore? Signifierait-il , d'aventure , que la Sylvestrina est à vos
yeux une beauté trop parfaite, à l'imitation de laquelle vous
désespérez d'arriver ?
— Peut-être! dit Léonard.
Benvenuto Rifoldi se mordit la lèvre. Il avait cru , parais-
sant mettre en doute le talent de Léonard , piquer au vif l'ar-
tiste, et obtenir ainsi de lui, au moyen d'une ironie adroite,
ce qu'il n'en pouvait obtenir par les sollicitations les plus
pressantes. Cette manœuvre étant déjouée , il fit soudain volte-
face et essaya de la flatterie.
— Bah ! s'écria-t-il avec le plus aimable sourire , à qui donc
espérez-vous faire croire , Léonard , que votre pinceau tremble
d'entrer en lutte avec la nature ? Ne savons-nous pas bien, au
contraire, par vingt preuves que nous vous devons à vous-
même , tout ce que la nature gagne d'éclat et de charme à
être interprêtée par vous! Tâchez d'appuyer votre refus sur
quelque raison meilleure. Quant à moi , si votre résolution était
vraiment irrévocable, je ne pourrais me l'expliquer que d'une
manière , en imaginant que je me suis rendu coupable envers
vous de quelque offense involontaire , pour laquelle vous nour-
rissez contre moi une secrète inimitié.
— Toute occasion de vous prouver le contraire, autre que
celle dont il est question en ce moment, je la saisirais avec
joie, seigneur comte. Mais, au nom du ciel! ne reparlons
plus de ce portrait. Aussi bien , demain de grand matin je pars
pour Gênes. Les circonstances mêmes se prononcent contre
votre désir, vous le voyez !
(ji REVUE DE PARIS.
— Par la mule du pape ! dit vivement le comte, j'aurai raison
de vous , des circonstances , et de Dieu le père lui-même , s'il
se mêle d'entraver mon projet. Vous partez demain malin pour
Gênes, dites-vous? Je vous suivrai à Gênes. Dussiez-vous aller
au bout du monde , .j'irai aussi. Sachez-le enfin , Léonard , ma
présence ici a pour but unique de vaincre votre résolution sin-
gulière. Pour avoir un portrait de la Sylvestrina peint par vous,
je ne reculerai , m'entendez-vous bien , devant aucune dé-
marche, devant aucun sacrifice. Temps, argent, fatigues, rien
ne m'arrêtera. On pourra juger ainsi qui de nous deux a le
plus de caractère et de persévérance. C'est un défi que vous
me portez ; je l'accepte, par Dieu ! et de grand cœur. Ne pensez
pas avoir affaire à un homme d'une volonté incertaine et chan-
celante. Je suis de ceux, Léonard, qui, dès qu'ils ont une idée
en tête, marchent à la réalisation de cette idée par tous les
chemins. Je dis par tous les chemins, Léonard; méditez cette
parole. Cela signifie , poursuivit-il d'un ton d'emportement qui
allait presque jusqu'à la colère , que, si vous m'y contraignez,
après avoir tendu à mon but par la prière et par des offres de
toute nature , j'y tendrai par la violence. Oui , s'il le faut abso-
lument, je vous ferai enfermer de vive force dans un de mes
châteaux, d'oïl vous ne sortirez, je vous le jure, qu'ayant
satisfait ma fantaisie.
Pendant cette tirade du comte, Léonard s'était étendu dans
un fauteuil avec toute la nonchalance distraite d'un homme qui
n'écoute pas ce qu'on lui dit.
Outré d'une telle indifférence , Ridolfî ajouta :
— Vous m'avez compris , j'espère ! Je crois m'expliquer assez
clairement, de la sorte. A tout prix il me faut le portrait que
je vous demande. A tout prix.
Ces derniers mots parurent faire impression sur le peintre,
absorbé jusqu'alors dans ses réflexions.
— A tout prix! dit-il en regardant fixement le comte. Savez-
vous bien à quoi cette parole vous engage, et ne la rétractez-
vous pas ?
— Non certes! Je la répéterais plutôt cent fois de suite.
— Quoi! le portrait de la Sylvestrina terminé, vous seriez
prêt à m'en donner le prix que je désignerais moi-même?
— Or ou argent, diamants ou terres, n'importe la monnaie,
I
REVUE DE PARIS. 65
n'importe la somme, vous aurez ce qui vous plaira. Dût-il m'en
coliter la moitié de ma fortune, je ne reviendrai pas sur la
parole que je vous donne. Ma fortune tout entière , si vous la
voulez, vous l'aurez.
Léonard demeura quelques instants sans répondre. Tout à
coup il se leva et se mit à marcher à pas précipités dans l'ap-
partement, comme un homme en proie à une idée folle. S'ar-
rêtant brusquement enfin, il agita ses cheveux d'une main
fiévreuse et dit :
— Comte , réfléchissez encore à l'offre que vous me faites.
Ne prévoyez-vous point de cas où vous pourriez vous repentir
d'avoir pris un si solennel engagement?
— Aucun. Ma vie exceptée, bien entendu ;— car , à quoi mn
servirait, si j'étais mort, le plus beau chef-d'œuvre de la terre?
— ma vie exceptée , je tiens à votre disposition tout ce que je
possède , en échange de ce que j'attends de vous.
L'incertitude et l'anxiété de Léonard croissaient à mesure
que les réponses du comte devenaient plus affirmatives.
— Ainsi , reprit-il , une fois que j'aurais mis la dernière main
à mon ouvrage et que je réclamerais l'exécution de voire pro-
messe, vous vous acquitteriez avec moi, de telle nature que
fussent mes exigences , sans hésitation, sans objection?
— Sur Dieu et l'honneur, je vous le jure! Et je joindrais
même au prix du marché toute la reconnaissance imaginable.
— Eh bien ! soupira Léonard , que votre volonté s'accom-
plisse ! Je ne partirai pas pour Gênes. Envoyez-moi la Sylves-
Irina demain matin.
IV
Dès que le comte fut parti, Léonard appela son domestique
et, lui désignant tour à tour du doigt plusieurs objets :
— Jeronimo , dit- il, tu vas cacher tout cela dans quelque
coin du palais, oîi tu voudras; api es quoi, tu transporteras ici
mes plus beaux meubles, les tableaux les plus estimés de ma
galerie , mes tapisseries les plus précieuses. Il faut que cet ap-
partement , 011 rè^ne à celle heure un si gronj désordre, soit
6.
66 REVUE DE PARIS.
une merveille de propreté et d'élégance dans quelques instants.
Me comprends-tu ? Une chapelle ! Je veux que mon atelier soit
une chapelle digne d'être habitée par un ange du paradis.
Le malheureux Jeronimo, tombant de sommeil, cherchait
en vain à interrompre par des bâillements prolongés les ordres
de son maître ; celui-ci continua :
— Avant deux heures , songes-y bien , il faut que tout soit
préparé selon mon désir. Du courage ! Ouvre les yeux, et tâche
de commencer promptement la besogne. Et surtout , n'oublie
pas d'étendre ici le tapis oriental dont le grand-duc me fit
cadeau l'an passé.
— Quoi! seigneur, s'écria Jeronimo, éveillé tout-à-fait par
cette dernière parole ; le tapis que voilà n'est-il pas bien assez
beau , même pour les pieds d'une duchesse? Est-ce donc l'em-
pereur que vous devez recevoir?
— Ne va pas oublier non plus , poursuivit Léonard , les
rideaux de soie cramoisie, bordés de franges d'or, que j'ai fait
venir de France. Tu les disposeras en dais au-dessus de ce
fauteuil.
— Un dais ! seigneur. Est-ce donc le pape qui vous doit faire
visite?
— Le riche coussin que la duchesse de Milan a brodé pour
moi de sa propre aiguille, tu le placeras aux pieds du fauteuil.
Mais je n'ai pas besoin de m'expliquer plus au long , j'imagine?
Vite ! Pendant que tu seras à chercher ce qui est nécessaire ,
moi je vais décrocher du mur ces misérables peintures inache-
vées , bonnes tout au plus à orner une antichambre. Hâtons-
nous.
Ayant ainsi parlé, Léonard se mit à l'œuvre avec tant de zèle,
en efîet , qu'au bout de deux heures, aidé par son domestique ,
il eut transformé son atelier en une véritable petite chapelle,
ainsi qu'il avait dit. L'opération terminée, il jeta quelques
regards préoccupés autour de lui ; puis, se frappant le front
comme un homme qui lient une idée poursuivie longtemps :
— Jeronimo , dit-il, le soleil ne va pas tarder à se lever; il
doit y avoir déjà bon nombre de marchands sur la grand'place;
va-Ten m'acheler tout de suite les plus belles fleurs que tu
pourras trouver. Tu passeras en même temps chez Giacomo,
le joueur de harpe , et lu lui diras qu'il me vienne voii à Tins-
REVUE DE PARIS. •!
stant même. J'ai à m'eiilendre avec lui pour des sérénades à
donner sous les fenêtres de mon jardin.
Jeronimo de retour, les fleurs disposées dans l'apparteraent,
elles conditions faites avec le joueur de harpe , Léonard en-
voya son domestique au lit ; non sans lui avoir expressément
recommandé de le dire parti pour un long voyage, tout le
monde devant le croire hors de Florence, excepté une femme
jeune et belle qui demanderait à le voir pour un portrait.
Resté seul enlin , après une nuit remplie par tant d'émotions
et de fatigues diverses, le peintre leva vers le ciel un regard
qui exprimait à la fois l'angoisse et Tespérance. Il se promena
d'abord quelques instants dans une attitude inquiète, puis il
ouvrit machinalement sa fenêtre aux premiers rayons du jour.
Des groupes de joyeux oiseaux, voltigeant de brandies en
branches, faisaient entendre en ce moment leurs matinales
chansons, et une fraîche petite brise courait follement au mi-
lieu des feuilles tressaillantes. Involontairement attristé par un
speciacle si en désaccord avec ce qui se passait dans son âme,
Léonard s'accouda sur son balcon. On fiisson brûlant agita
bientôt tous ses membres; mais, insensible à cette douleur
physique , il ne songea qu'à la douleur morale qu'il aurait à
subir dans quelques heures , et dont l'approche l'épouvantait.
Comment supporterait-il la présence de la Sylvestrina? Reste-
rait-il assez maître de lui-même pour remplir une tâche impru-
demment acceptée ? Quelles paroles dirait-il qui pussent déguiser
son trouble? — L'arrivée de la Sylvestrina le surprit plongé de
plus en plus dans ces réflexions.
Le costume de la jeune femme était aussi original, pour le
temps où se passe cette histoire, que simple et avantageux à sa
personne, tu robe noire et un voile noir, rien de plus. Mais,
soit par sa disposition , soit par sa forme, ce vêtement faisait
admirablement ressortir les proportions raagnitiques du corps
qu'il couvrait. Large et flottante dans le bas, à partir des
hanches, presque étroite à la ceinture, la robe, laissant à la
Sylvestrina la liberté de ses beaux gestes et de son imposante
démarche, lui dessinait le buste avec une fermeté qui en révé-
lait toute la souplesse merveilleuse et en trahissait les plus dé-
licatc-s perfections. Négligemment attaché derrière la tête , le
voile tombait sur des épaules si blanches , qu'il ne réussissait,
68 REVUE DE PARIS.
pour ainsi dire , qu'à en doubler l'éclat. Quant à la poitrine de
la jeune femme, quoique dégagée de la robe, comme ses
épaules , elle restait cependant invisible, enfouie qu'elle était
sous une double avalanche de cheveux noirs descendant en
boucles épaisses le long d'un cou éblouissant.
En voyant entrer la Sylvestrina, le premier mouvement de
Léonard fut un mouvement d'admiration , car il la retrouvait
plus belle quMl ne l'avait jamais vue. Il voulut parler, impos-
sible; aller au devant d'elle pour la recevoir, ses jambes va-
cillantes refusèrent de le porter, et il dut appuyer sa main
droite sur le dossier d'un siège , crainte de fléchir.
Ne paraissant point remarquer l'émotion du peintre , la jeune
femme marcha d'un pas lent et noble jusqu'au milieu de l'ap-
partement, d'où elle promena avec lenteur autour d'elle un re-
gard froid et dédaigneux. Pas un mot, du reste, qui indiquât
chez elle le moindre élonnement du silence gardé par Léonard;
pas un geste de satisfaction pour les apprêts dont elle ne pou-
vait douter qu'elle fût la cause ; pas un signe auquel fût recon-
naissable l'impression particulière sous laquelle elle se trouvait
au moment présent. Après deux ou trois minutes d'examen
muet , elle monta sur la petite estrade oii était posé le fauteuil
préparé pour elle; et, avec la dignité d'une reine sur son
trône, elle dit à Léonard en s'asseyant :
— Commençons.
Balbutiant alors quelques tardives paroles de bienvenue,
auxquelles la Sylvestrina ne daigna pas prendre garde, Léo-
nard se mit devant sa toile et tira d'une boîte crayons et pin-
ceaux. Une sueur glaciale mouillait son visage; ses dents s'en-
trechoquaient derrière ses lèvres serrées et pâle; sa main était
moite et tremblait. Il leva enfin les yeux sur son modèle ,
voulant lui indiquer une posture a prendre ; mais la Sylvestrina
était admirablement bien posée. A demi renversée dans son
fauteuil, un de ses bras tombant majestueusement le long de
son corps , tandis que l'autre soutenait la tête avec grâce, les
sourcils rapprochés comme par l'effet d'une méditation dou-
loureuse , elle attachait sur les arbres du jardin un regard fixe
et rêveur.
Après avoir tracé, puis effacé à mesure, plusieurs esquisses
du visage qu'il entreprenait de reproduire, Léonard , un peu
m: VUE DS PARIS. 69
remis de son trouble, el désirant, d'ailleurs, modifier le ca-
ractère de plus en plus sérieux que prenait la physionomie de
la jeune femme , hasarda une question sur le molif qui amenait
la Sylvestrina à Florence et sur le temps qu'elle comptait y
passer.
— Je ne sais, dit-elle sans changer d'attitude. Cela regarde
le comte Ridolfi.
En toute autre occasion, ou du moins sous l'empire d'un
sentiment moins exalté, Léonard n'aurait sans doute pas
manqué de répondre à ces paroles par quelque aimable et spi-
rituel persitlage ; il aurait certainement loué avec un léger
accent de raillerie ce désintéressement de toutes choses , ce dé-
vouement absolu ù un amoureux d'âge si respectable. Sérieu-
sement ému comme il l'était, l'idée même ne lui en vint pas.
— Hélas ! madame, dit-il d'un ton pénétré , dois-je vous fé-
liciter ou vous plaindre d'une pareille indifférence? N'y a-t-il
donc plus rien au monde qui vous attire? aucune main qui re-
grette la vôtre ? aucun rivage aimé que vous soyez impatiente
de revoir?
— Toute main est glacée et tout rivage désert pour moi , dit
lentement la Sylvestrina. Ici ou ailleurs , la vie m'est partout
égale. Une fois déracinée, qu'importe à la fleur sauvage où la
promène le vent?
Pendant qu'elle prononçait ces phrases funèbres, la jeune
femme devenait presque souriante, et son front s'éclaircissait.
On eût dit qu'elle trouvait du soulagement à laisser entrevoir
les blessures de son âme , et qu'elle puisait des forces nouvelles
dans l'aveu amer de son mystérieux désespoir. Quant à Léo-
nard , n'essayant pas de pénétrer une énigme pour lui depuis
longtemps inexplicable, il ne songea qu'à mettre à profit l'heu-
reuse révolution qui venait de s'opérer sur la physionomie de
son modèle, et il reprit au plus vite le portrait plusieurs fois
interrompu.
Il travaillait depuis quelques minutes avec une ardeur crois-
sante, cherchant évidemment à s'étourdir , quand tout à coup
les sons agréablement mariés d'une harpe , de deux flûtes et
d'une mandoline , montèrent du jardin dans l'appartement.
C'était Giacomo qui commençait sa sérénade. L'air exécuté par
le petit orchestre en plein vent était Tun des plus populaires de
70 REVUE DE PAHIS.
celte époque ; très-simple, doux et grave en même temps. Tout
en prêtant une oreille avide aux premières mesures, Léonard
se félicitait intérieurement d'avoir imaginé cet agréable moyen
de distraction pour la Sylvestrina; mais quel ne fut pas son
étonnement, lorsqu'il reporta son regard sur elle , de lavoir
penchée en avant et le visage bouleversé.
— Qu'esl-cela ? murmurait-elle d'une voix tremblante.
Et comme le peintre s'apprêtait à répondre :
— Silence ! ajouta-t-elle plus bas et en élevant un doigt à la
hauteur de ses lèvres.
Tout en elle décelait la plus violente agitation : son teint
animé , ses yeux ardents , sa bouche entr'ouverte , sa poitrine
soulevée par une respiration bruyante et irrégulière. Devant ce
spectacle, auquel il n'avait pas dû s'attendre, Léonard demeu-
rait interdit. Cédant enfin à une impulsion soudaine et irrésis-
tible , la Sylvestrina se leva rapidement et s'élança vers la fe-
nêtre où, la tête enfouie dans ses deux mains , elle resta debout
et muette jusqu'à ce que la musique eût cessé. Léonard ayant
voulu alors la rappeler à elle-même et l'engager à continuer la
séance :
— A demain, lui dit-elle d'une voix sombre. Et surtout,
point de musiciens !
On peut deviner le redoublement de surprise dans lequel
cette dernière scène jeta l'artiste , et combien s'en accrut sa cu-
riosité sur le compte de l'étrange créature. Eh quoi! si froide
et si calme ! si dédaigneuse de la vie et de tout ce qui provoque
les sympathies et les ambitions humaines? et pourtant si faible,
que les sons d'un instrument suffisent à ébranler son âme ! si
facile au trouble et à l'émotion ! A force de méditer sur ce mé-
lange de facultés en apparence inconciliables , Léonard , que
l'insomnie avait entraîné au milieu de la nuit sous les arbres
de son jardin, finit par renaître à une lointaine espérance.
— Non, se dit-il, si la musique a tant de pouvoir sur elle,
ses désirs ne sont pas tout à fait éteints encore. Il lui reste
assurément au fond du cœur quelque germe mal étouffé de
tendresse, qu'elle ne se soupçonne plus à elle-même, peut-
être, mais qui , d'un jour à autre, peut se développer et
fleurir.
En conséqut'ncp de ce r.iisonnpm'^nt , dès le lendem^iin .
REVUE DE FARIS. 71
s'éîanl rpmis y la besogne, non s.ms (juehiues-unes des hésita-
tions pénibles de la veille, Léonard, après deux ou trois phrases
quelconques d'entrée en matière, prit tout d'un coup la mu-
sique pour sujet de conversation et se mit à vanter outre me-
sure la salutaire i/ifluence de cet art sur les âmes, même les
plus insensibles et les plus refroidies. Un léger sourire effleura
les lèvres de la Sylvestrina, qui devinait l'intention secrète de
son interlocuteur.
— Votre avis n'est pas le mien , dit-elle. Oui , sans doute , la
musique est une puissance, mais cruelle, comme toutes les
puissances du monde, en proportion de l'action qu'elle exerce.
L'esprit qu'elle remue le plus fortement est celui qu'elle torture
davantage. La musique est un i)oison qui envenime les blessures
et rouvre les plaies fermées.
— Ah! dites plutôt, madame, qu'elle adoucit et ferme les
blessures ouvertes, répartit Léonard. Rai)pelez-vous l'efîel que
produisait la harpe du jeune David sur le roi Salii.
— Tant pis pour le roi Saiil ! dit ironiquement la Sylves-
trina. Cela prouve qu'il ne sentait pas la musique. Elle l'en-
dormait , tout simplement.
— Et quel meilleur baume que le sommeil , pour la souf-
france ?
— Vous avez raison; si l'on ne se réveillait pas...
— Mais , en ce cas , ce serait la mort ?
— Eh bien oui ! la mort. Qu'a donc ce mot de si terrible,
que vous le prononcez avec une sorte d'épouvante? Puisque le
sommeil vous semble un bien , pourquoi ne pas aimer la mort,
qui est le repos sans interruption et sans mélange d'aucune fa-
tigue? — Mais tenez, Léonard , laissons là ces questions inu-
tiles. Que la musique endorme celui-ci , pendant qu'elle rend
les veilles de celui-là plus douloureuses , qu'elle ralentisse ou
accélère l'agonie humaine, que nous importe? Savez-vous ce
qui est sage? C'est de n'alimenter d'aucune façon la IBamme
dévorante qui est en nous ; c'est de la laisser se consumer elle-
même lentement et en silence, et, en attendant qu'elle s'é-
teigne, de sacrifier à une divinité plus réelle et plus bienfai-
sante que toutes celles qu'ont jusqu'à ce jour inventées les
hommes , à l'Oubli.
Impossible , on le voit, de transformer un sujet de conversa-
72 KLVIJE DE PARIS.
lion avec plus d'cidresse. Décidément , la Sylveslrina détruisait
comme à plaisir toutes les combinaisons et tous les calculs de
Léonard. Au milieu des pièges où l'artiste essayait de la sur-
prendre , elle demeurait aussi impénétrable et aussi libre que
si elle eût eu affaire à un enfant. Plus découragé que jamais
par les mauvais résultats et l'inégalité de la lutte , Léonard
prit donc une fois encore la détermination de se tenir désor-
mais bouche close devant ce sphynx femelle dont il ne pouvait
être que le jouet. Plusieurs séances succédèrent en effet aux
deux premières, sans qu'il y eût entre la jeune femme et le
peintre autre chose que d'insignifiantes paroles échangées.
Un jour, cependant, le portrait étant presque achevé, Léo-
nard voulut retoucher aux yeux , dont il se disait mécontent ;
mais en vain le pinceau se promena , patient et souple, à la
place où l'attachait obstinément la volonté du maître , la cor-
rection ne se réalisa pas dans la mesure où Léonard la souhai-
tait. L'impatience de l'artiste était à son comble. Une nouvelle
tentative lui ayant paru moins heureuse encore que les précé-
dentes j il ne put réprimer un mouvement de colère contre lui-
même , et sa palette vola en éclats.
— Non ! non ! s'écria-t-il; je ne tenterai pas d'avantage ce
qui est irréalisable. Le moyen de donner l'âme à ce grossier
morceau de toile , à moins d'être un dieu !
L'exclamation devait paraître d'autant plus singulière, que
rien ne l'avait fait pressentir. La Sylvestrina ne s'en émut
pourtant pas. Son regard indiqua seul qu'elle attendait une ex-
plication.
— Madame, reprit Léonard accablé, pardonnez-moi tant
d'instants précieux que je vous ai fait perdre. La tâche que j'ai
acceptée était au-dessus de mes forces ; je le sens mieux que ja-
mais , à cette heure, et je vous demande en grâce de ne pas
exiger que je l'accomplisse jusqu'au bout.
Parlant ainsi , il repoussait loin de lui l'œuvre inachevée et
promise, selon toute apparence, à une prochaine destruction.
Un geste de la Sylvestrina l'arrêta.
— Léonard, dit-elle du ton le plus sérieux, le décourage-
ment est déshonorant pour un homme. Il y a de la prudence,
j'en conviens , à ne pas entreprendre une chose dont la diffi-
culté inquiète et l'esprit l'effraiej mais â ne pas l'achever, une
REVUE DE PARIS. 73
fois entreprise , il y a de la làclielé. Ne Inissez point fléchir
votre volonté dans les petites occasions , si vous ne voulez pas
qu'elle vous fasse défaut dans les grandes. Eh ! mon Dieu ! de
(juoi s'agit-il ici ? de tempérer un peu Tardeur de votre cer-
veau, atin de voir plus clair,- pas davantage ! Le mal vient de
ce que vous avez la folle ambition de peindre un ange, tandis
que c'est une femme qui pose devant vous.
— Une femme ! une femme ! s'écria Léonard avec une intra-
duisible expression de souffrance et d'angoisse. Oh ! madame ,
que ne dites-vous vrai ? je ne serais pas si malheureux.
Un léger froncement de sourcils témoigna du mécontentement
de la Sylvestrina, qui évita de faire à ces paroles une réponse
directe.
— Le propre du génie , dit-elle sèchement et comme s'adres-
snnt à elle-même , c'est d'être calme. Il n'y a que l'impuissance
qui soit fiévreuse.
— Eh! madame, répartit Léonard , génie et impuissance,
grands mots qui disent peu de chose! J'aime et ne suis pas
aimé, voilà tout. Vous avez raison: la fièvre, une fièvre ardente
me dévore. Oui, ma poitrine est embrasée, ma main tremblante,
mon front brûlant. Mais à qui la faute , sinon à vous ?
L'œil de la jeune femme lança un éclair rapide.
— Oui, continua Léonard avec une sorte de délire, à vous,
madame , à vous seule ! A vous , dont un mot pourrait changer
mon martyre en ravissement céleste, et qui vous taisez ; à vous,
dont un sourire dissiperait les ténèbres étouffantes oii s'éteint
mon âme, et qui restez froide et morne comme une statue
d'airain ; à vous , qui , sachant bien que vous êtes la cause
unique de ma souffrance, prenez plaisir à vous montrer
impitoyable et faites parade de votre insensibilité. Ahî ne vous
étonnez pas que je vous tienne ce langage. Étonnez-vous , au
contraire, que je ne vous l'aie pas tenu plus tôtj car, depuis
longtemps déjà, depuis bien longtemps, le joug me pèse, et
ma haine couve.
Loin d'irriter la Sylvestrina, ainsi qu'il était probable , cette
biulale apostrophe parut l'émouvoir. Soit que l'exaltation de
Léonard lui inspirât quelque crainte, soit compassion instinc-
tive , la jeune femme laissa paraître tout à coup sur son visage
les signes d'une indulgente bonté, La tête mollement inclinée
11 7
74 REVUE DE PAHJS.
elle regard presque humide, elle tendit mie de ses mains à
Léonard,
— Croyez-moi : je ne mérite pas plus votre haine que votre
amour, lui dit-elle.
Elle n'avait pas achevé sa phrase, que Léonard était à ses
pieds , baisant avec ivresse la blanche main tendue et murmu-
rant d'ardentes excuses entrecoupées de larmes et de sanglots.
La crise passée, enhardi par la tournure imprévue que la
scène venait de prendre, il ouvrit entin toute son âme à la
Sylvestrina, qui, cette fois, le laissa parler sans l'interrompre.
De sa bouche enflammée sortirent alors les plus tendres aveux,
les plaintes les plus déchirantes , les plus adorables supplica-
tions. Il conta ses cruelles insomnies, les révoltes inapaisables
de son esprit et de sa chair , la faiblesse de sa raison contre
son cœur; entremêlant sa confidence, tantôt d'incohérentes
réflexions sur le bonheur de deux êtres qu'attachent l'un ù
l'autre une foi et un dévouement sans réserve, tantôt de cris
sourds et désespérés. Quoique diffuse , sa parole fut éloquente
et sublime, comme toute parole que dicte un sentiment profond
et vrai.
— Léonard, lui répondit la Sylvestrina, que ce discours pas-
sionné avait rendue à sa tristesse habituelle; votre amour pour
moi, dont j'ai ri autrefois, parce que j'en doutais, aujourd'hui
je le crois sincère; mais à quoi vous aura servi de me con-
vaincre d'erreur? Le passé est-il révocable, et ce qui est mort
peut-il revivre? — Hélas! poursuivit-elle en se frappant la
poitrine , il n'y a plus là qu'un peu de poussière ; qu'en feriez-
YOUS ?
Puis, remar,quant la consternation oii ces derniers mots plon-
geaient de nouveau le peintre, elle ajouta, en s'efforçant de
sourire :
— Qui sait, cependant? A Dieu rien n'est impossible. Eh
bien ! s'il lui plaît un jour de retirer du néant le cœur de sa
servante , ce cœur vous appartiendra.
Pour vague que soit une promesse, elle ne laisse pas que
de consoler un peu celui qui la désirait sans l'espérer. Aussi,
retrouvant soudain son courage, Léonard se résolut-il à ter-
miner de son mieux, sans plus attendre, le portrait de la Syl-
vestrina.
REVUE DE PARIS. 75
Et dès cet instant, chose étrange! à mesure qu'il approchait
du ferme , sa main , plus décidée et plus sûre , trahissait chez
lui je ne sais quelle secrète satisfaction.
L'incertaine perspective si récemment ouverte devant lui ,
suffirait-elle à expliquer ce miracle? ou bien, faut-il en cher-
cher la cause dans l'idée du prix qu'il s'était réservé de mettre
lui-même à son œuvre ? Deux conjectures entre lesquelles on
sera libre de choisir, avant qu'il soiî peu. Pour le moment, le
seul fait qu'il soit permis de consigner ici avec certitude, c'est
qu'une heure à peine après la séance reprise, Léonard donnait
son dernier coup de pinceau.
Toutf^fois , comme elle s'apprêtait à partir, la Sylvestrina
ayant demandé à jeter un regard sur la toile , ce dont elle
s'était jusqu'alors abstenue , le peintre la supplia de n'en rien
faire d'un jour ou deux encore, objectant quelques détails d'a-
justement qui voulaient être tinis à loisir.
V.
Quand le comte Ridolfi, tout palpitant d'impatience, fut
admis enfin à voir le portrait de sa maîtresse, il pâlit d'abord
et poussa un cri; après quoi il entra dans une contemplation
voisine de la stupeur. Les jambes écartées, les mains pendantes
et jointes , le buste renversé et le menton collé à la poitrine, il
eût certainement passé, aux yeux d'un inconnu, pour un homme
pris de vertige ou pétrifié.
Mais voilà qu'une contraction joyeuse anime soudain son
visage, et il se précipite dans les bras de Léonard.
— Maître ! s'écrie-t-il d'une voix hésitante entre le rire et
les larmes, maître ! que vous avais-je prédit? Un chef-d'œuvre !
un chef-d'œuvre inimitable ! Ah ! c'en est donc fait, la nature
est domptée : victoire ! Victoire ! vous dis-je. Salut à vous ,
maître, à vous par qui la nature n'a plus de secret pour l'art.
Vive la beauté , maintenant, car elle laissera ici-bas , désor-
mais, une trace immortelle. — Joie et triomphe! Le ver de
terre ne sera plus le roi unique de la création. Non , non , ce
n'est plus lui qui aura le dernier mot ds la forme humaine.
76 REVUK DE PARIS.
Qu'il ronge os et chair tout à son aise : la ligne divine, Tombre
impalpable subsistera.
L'enthousiasme du comte allait croissant ; l'exclamation se
multipliait sur ses lèvres.
— 0 grâce ! ô énergique souplesse et majesté simple ! ô har-
monie! ô grandeur ! s'écriait-il. Nommez-la moi, Léonard, la
déesse dont vous avez sucé les saintes mamelles. — Quoi ! n'a-
t-elle point fait un signe? Sa voix ne vient-elle pas de se faire
entendre? Oui, c'est moi , votre amant , signora Sylvestrina.
— Mais où m'égaré-je? Excusez-moi , Léonard, de confondre
certaine dame de mes amies avec une si céleste créature. —
Holà ! cependant : que mes valets soient appelés au plus vite
pour m'emporter en lieu sûr ce précieux trésor.
Et le vénérable comte, dans son ivresse, s'élançait déjà vers
la fenêtre afin d'y répéter son ordre; Léonard se plaça devant lui.
— Seigneur comte , dit-il d'une voix résolue et calme, avant
que ce tableau ne sorte de ma demeure, souffrez que je vous
rappelle mes conditions.
— Je me les rappelle à merveille , Léonard , et suis prêt à
vous le prouver séance tenante. Quelles prétentions sont les
vôtres ? Parlez hardiment; ma fortune est à vous.
En proie à une agitation qu'il ne dissimulait qu'avec peine ,
Léonard ne répondait pas.
— Allons donc! point tant de cérémonies, reprit le comte.
Douteriez-vous de ma munificence ou de ma parole ? Je sais la
valeur des choses aussi bien que personne au monde ; retenez
ceci. Le prix d'un chef-d'œuvre ne me semblera jamais trop
fort , à moi, quelque élevé qu'il puisse être; et pour ma part ,
j'estime que votre tableau vaut mille fois son pesant d'or , tout
au moins.
— Il ne s'agit de rien de pareil , répondit le peintre. Gardez
votre or , seigneur comte. Je n'en veux pas.
— Est-ce à dire que la somme est insuffisante ? Je la double ,
et n'en parlons plus.
Léonard regarda en face son interlocuteur, comme pour
s'exciter au courage.
-- L'argent ni l'or n'ont rien à faire ici, dit-il d'un ton ferme ;
je vous le répète , seigneur. Puisqu'il faut que je m'explique
sans feinte, eh bien !. J'aime la Sylvestrina.
REVUE DE PARIS. 77
Le bonhomme resta ébahi à cet aveu qu'il n'attendait guère ;
il se gratta l'oreille sans souffler mot; puis , ne parvenant pas
à deviner le sens sache dans la phrase du peintre :
— De grâce , balbutia-t-il, quel rapport voyez-vous Mais,
je vous prie , allons au but promptement.
— Je ne demande pas mieux, repartit Léonard, qui, le pre-
mier pas fait , sentait en lui une énergie surhumaine. — Vous
souvient-il, comte, qu'à Milan j'ai refusé, et cela vingt fois
plutôt qu'une, de faire le portrait de votre maîtresse? Vous
souvient-il qu'ici, à la place même où vous êtes, je le refusais
encore , il y a quelques jours? La cause de ma résistance, vous
la taxiez alors d'inexplicable; vous la comprendrez peut-être
mieux aujourd'hui. La cause, c'était un amour que je voulais
étouffer , au lieu de le laisser croître. Qui s'est jeté à la tra-
verse de mon projet, cependant? qui m'a suivi à Florence? qui
a pris à tâche de vaincre mes scurpules? qui m'a persécuté sans
paix ni trêve , jusqu'à ce qu'il m'eût tiré de ma réserve ? Vous
et pas un autre, seigneur. Grâce à vous, cet amour dont j'es-
pérais triompher par le temps et par l'absence, il a grandi par
le rapprochement, au contraire, et s'est développé dételle
sorte , qu'à l'heure où je vous parle, raison ni volonté ne peu-
vent plus rien contre lui. Oui, à l'heure où je vous parle, comte
Ridolfi, la pensée de la Sylvestrina est en moi souveraine et
dominante. Ce n'est pas là , comprenez-le bien, un de ces sen-
timents à fleur de tète qu'on noie dans la première larme
venue ou au fond d'un verre ; c'est une passion folle , une idée
fixe, une obsession insupportable, un rêve lourd et sinistre
dont je suis victime nuit et jour. Plus de plaisirs possibles pour
moi, plus d'amitié, plus de travail, plus d'espérance; tout
m'est un fardeau et une peine; ma vie est perdue. Et quand
l'obligation de satisfaire un de vos caprices m'a réduit seule à
cet état pitoyable, vous pensez être quitte envers moi parce que
vous m'aurez offert quelques pièces d'or pour salaire? JNon pas,
s'il vous plaît ! C'est mon cœur qui souffre , et non ma
poche. Le remède qui doit me guérir n'est pas dans un coffre-
fort.
Pendant ce discours de Léonard, le comte Ridolfi avait ouvert
ses deux oreilles le plus possible, mais inutilement. La fin de la
harangue ne l'ayant pas instruit plus que l'exorde, il leva les
7.
78 REVUE DE PARIS.
yeux au ciel comme pour y chercher une réponse triomphante,
qu'il ne trouva pas. Son maintien résigné était celui d'un hrave
et digne homme dont on méconnaît à plaisir les honnêtes inten-
tions.
— Au nom de toutes les vierges du paradis , articula-t-il
enfin d'un ton paternel, je vous conjure, Léonard, de vous
expliquer plus clairement que vous ne faites. Je consens à jeter
dans l'Arno les plus belles toiles de ma galerie, si j'entends un
traître mot à vos raisonnements. Qu'est-ce que l'amour a de
commun avec l'affaire qui nous occupe? et en quoi diable mes
façons d'agir sont-elles si criminelles? Par les mânes de Zeuxis
et d'Apelles , je n'en sais rien.
Doublement irrité de n'être point compris à demi-mot et de
n'oser, pourtant, formuler ses idées d'une manière explicite ,
Léonard frappa du pied le parquet.
— Écoutez ceci , dit-il brusquement au comte. — Cléopâtre,
qui régnait sur l'Egypte il y a seize siècles , cherchait surtout
dans les voluptés amoureuses la variété et l'imprévu. Chaque
soir , un amant , des bras duquel elle devait s'échapper le jour
suivant comme une apparition mystérieuse, lui était secrète-
ment amené. Or, un matin que la royale courtisane congédiait
à petit bruit son favori de la veille , elle fut reconnue , en dépit
de ses précautions prudentes, par un soldat qui nourrissait de-
puis longtemps pour elle une funeste passion. — Oh ! murmura
cet homme à voix basse , en attachant sur la reine un regard
(.h flamme ; une nuit pareille , et mourir ! — Avide comme elhi
était d'émotions violentes , Cléopâtre ne pouvait manquer de
recueillir une telle parole. Elle sourit doucement au soldat sans
lui rien dire : l'offre était acceptée dans son cœur, et le marché
déjà conclu. Et le lendemain , en effet , un peu avant que le
soleil ne dissipât l'ombre, des esclaves jetaient à la mer un corps
brisé de débauche; et Cléopâtre, demi-nue et couronnée de
roses mourantes, contemplait, du haut d'une tour solitaire,
l'affreux spectacle que le partage de sa couche venait de
payer.
— Abominable femme ! s'écria le comte.
— Heureux soldat! dit Léonard.
— Mais où donc en voulez-vous venir avec cette hisloire?
reprit le comte.
REVUE DE PARFS. 79
Poussé dans ses derniers retranchements, Léonard répondit
en montrant convulsivement du doigt le portrait de la Sylves-
Irina :
— A vous dire que voilà ma Cléopâtre, et que je donnerai tout
au monde pour une heure de son amour.
Et il sortit à ces mots, les deux mains sur son visage, laissant
le respectable comte abasourdi de la conclusion.
VI.
Le soir du même jour, la maîtresse de Ridolfi vint chez Léo-
nard, el. d'une voix brève et sévère, demanda que son portrait
lui fût montré. En se voyant si belle, la coquetterie, ce vivace
instinct qui ne meurt jamais complélement chez les femmes ,
lui arracha un signe d'approbation. iN'éanmoins, apiès une
rêverie de quelques secondes, elle soupira.
— Hélas ! dit-elle . celle image n'est pas la mienne. Elle
offre ridée de ce que je pourrais être , et non pas de ce que je
suis.
Le peintre allait se récrier avec chaleur sur la supériorité du
modèle el l'indignité de l'ouvrage ; la Sylveslrina lui imposa
silence par un geste, puis elle s avança vers une lable où ce
<iu'il fallait pour écrire se trouvait disposé. Haletant d'inquié-
tude el de crainte. Léonard la regardait faire. La jeune femme
se rapprocha bientôt de lui, un i)a{)ier à la main.
— Lisez celle lettre, lui dit-elle, et envoyez-la au comte avec
mon portrait.
Tandis que Léonard lisait, elle ajouta :
— Dieu veuille que ce jour ne soit pas bientôt pour vous une
source de regrets amers!
L'ivresse de Léonard, cependant, en quels termes l'exprime-
rais-je? Qu'on se la figure, s'il est possible, d'après ces trois
phrases dont se composait la missive destinée au comte : «
Soyez heureux, Benvenuto; vos souhaits sont réalisés. Il esta
vous, ce chef-d'œuvre auquel vous n'imaginez rien de préfé-
rable; quant à moi, vous ne me reverrez plus. Une femme
peut se donner, sachez-le bien, mais non se prêter, sans
80 llEVCl' DE PAUIS,
devenir à ses propres yeux abjecte et méprisable ; je prends
donc, pour vous plaire et raériter votre reconnaissance, le seul
parti que je puisse prendre sans m'avilir : Je me donne ! —
Adieu. »
A moins que la joie ne lui eût tout à fait tourné la cervelle,
pensera-t-on peut-être , Léonard aurait dû s'apercevoir qu'un
dépit orgueilleux perçait seul dans cette épître laconique , et
qu'il ne s'y rencontrait pas à son adresse l'ombre d'un mot
flatteur. — Prenez garde! Vous oubliez que le petit dieu
Cupidon tient beaucoup moins aux mots qu'aux choses, sous
prétexte qu'il aies mains libres et les yeux bandés.
Trois jours après la scène qui précède, Léonard et la Sylves-
frina partirent de Florence, où Léonard revint seul au bout
d'un an.
Quel fut le but de leur voyage, et, durant ce voyage, quels
avaient été les accidents de leur existence? on n'en sut rien.
Le champ resta ouvert aux conjectures. Seulement, on observa
que le nom de la Sylvestrina, chaque fois que Francesco Lore-
dano ou tout autre Florentin le prononçait en présence de Léo-
nard , amenait inévitablement sur le visage de ce dernier une
pâleur livide. Tant qu'il vécut, Léonard, pour son compte, ne
parla jamais de cette femme, en bien ni en mal.
Une seule fois, Loredano, dans le courant d'une conversation
sur l'amour, s'étant avisé de désirer une maîtresse dont le
cœur, bien que jeune encore, eût été mûri par quelque amèrc
expérience , Léonard sourit tristement.
— Un cœur flétri, dit-il, est une matière plus dure qu'un
bloc de marbre vierge ; et telle femme qui marche et qui parle
est moins vivante que la statue de Pygmalion.
Loredano crut, non sans raison, voir dans ces paroles
une allusion à la Sylvestrina. Ce fut, du reste , la première et
la dernière.
Quant à la Sylvestrina , elle quitta l'Italie à l'époque de sa
rupture avec Léonard, selon toute apparence. Pour aller où ?
question ni plus ni moins difficile à résoudre que toutes les
questions qui la concernent. On ne connaissait pas son origine,
on ne connut pas sa fin. Et comme si l'Oubli , seul dieu qu'elle
eût adoré , la réclamait tout entière , son image même disparut
REVUE DE PARIS. 81
du milieu des hommes. A la mort du comte Ridolfi , la galerie
du défunt ayant été mise en vente , Léonard fit racheter secrè-
tement le portrait de la belle courtisane et le brûla dans son
jardin.
J. CflAUDES-AlGCES.
POESIE
HYMNE A LA FAMILLE.
J'ai chanté la pairie en citoyen pieux;
Je cliante la famille en fils religieux.
Patrie et puis famille : est-il pour une lyre
Une plus sainte muse , un plus noble délire ?
Pour unir les mortels en robustes faisceaux
Est-il des noms plus doux et des liens plus beaux?
L'antiquité l'a dit, — nourrice qu'on délaisse , —
Et de sa bouche d'or ruisselait la sagesse.
Mais pourquoi remonter dans les âges anciens?
Rappelons-nous ce cri des sauvages Indiens ,
Ce cri du cœur, jeté par un peui)!e unanime,
Aux vainqueurs étonnés de le trouver sublime ;
a Dirons-nous donc aux morts : Ossements, levez-vous;
» Ossements paternels, marchez et suivez-nous? »
Mourons pour le pays , vivons pour la famille ;
A nos foyers divers que ce double feu brille!
Qu'il enflamme l'enfant, ranime le vieillard,
Fasse battre le cœur et luire le regard!
Comme un bois résineux alimente la flamme.
Que sans cesse l'amour vienne éiectriser l'âme!
Resserrons , il est temps , les nœuds trop relâchés ;
Ramenons dans leur lit les fleuves épanchés :
KEVUK DE PAHIS. 83
Se dilater épuise , et se mêler altère 5
Famille et nation meurent par l'adultère.
Femmes, qui pouvez tout pour le bien ou le mal,
Vous , dont un seul regard nous lie au sol natal ,
Qui d'un mot , d'un sourire, et souvent d'un caprice ,
Enfantez la vertu, l'héroïsme ou le vice;
Femmes qu'on peut nommer providence ou destin,
Tant votre empire est grand sur le bonheur humain j
Pressez-vous à l'entour du foyer domestique;
Nous y suivrons en chœur votre grâce pudique;
Nous y rattacherons nos vœux et notre orgueil ,
Qu'un mirage tromi)eur égara loin du seuil.
Les vertus sont des sœurs qu'une harmonie enchaîne :
La famille est le gland , la patrie est le chêne.
— Femmes . de la famille enchantez le lien ,
Car toujours le bon fils sera bon citoyen !
HYMNE A L'ART.
Pour orner la patrie et charmer la famille,
Que l'art , fleur du génie , éclate , embaume et brille !
Poursuivant l'idéal d'un regard éternel,
Que l'artiste inspiré lève les yeux au ciel !
Comme Apollon conduit par les muses décentes ,
Qu'il enchaîne à ses pas les foules frémissantes ;
Qu'il soit religieux , grave , doux , vénéré :
L'art est un sacerdoce , et l'artiste est sacré.
Pour lui seul la nature, aux profanes voilée,
Détache sa ceinture et rayonne étoilée ,
Comme la Nuit pudique, ombrageant son contour.
Se découvre sans crainte aux veux chastes d'.i Jour.
84 REVUE DE PARIS.
— Dans quel ravissement l'œil ardent du génie
Perçoit la forme alors, la couleur, l'harmonie!
0 lévites élus ! contemplateurs du beau,
Qui vous courbez sur lui comme sur un flambeau,
Craignant qu'un souffle impur n'en altère la flamme,
Et, pour la protéger, l'aspirant dans votre âme;
0 lévites élus ! tout ce qui tend au ciel,
Mais rampe, hélas ! sans aile en cet exil mortel.
Tous les élans divins que le corps vil comprime
Ont, pour planer vers Dieu, votre extase sublime.
Vous servez d'interprète entre son peuple et lui,
Comme autrefois Moïse, aux flancs du Sinaï,
' Montait à Jéhovah , et de l'ardente nue
Descendait, le front ceint d'une flamme inconnue.
Marchez donc couronnés de gloire et de respect j
Que le passant ému s'incline à votre aspect;
Qu'il sente , électrisé d'une subite flamme,
Qu'un éclair de votre âme a jailli dans son âme;
Au foyer, sur l'autel, par toute la cité,
Allumez un rayon de sévère beauté.
Sculpteur, que ta statue à l'œil qui la contemple
Dans un marbre vivant étale un noble exemple!
Peintre , que de Platon le précepte honoré
Te guide ; que le beau soit la splendeur du vrai !
Et vous, musiciens, que votre doux génie
Excite le travail aux sons de l'harmonie !
Et toi , du grand concert la plus puissante voix,
Poète, chante à tous , avec tous à la fois!
Pour orner la patrie et charmer la famille,
Que l'art , fleur du génie, éclate, embaume et brille :
Poursuivant l'idéal d'un regard éternel,
Que l'artiste inspiré lève les yeux au ciel ;
Comme Apollon conduit par les muses décentes ,
Qu'il enchaîne à ses pas les foules frémissantes;
Qu'il soit religieux, grave, doux, vénéré :
L'art est un sacerdoce , et l'artiste est sacré.
N. Martin.
A
LE SPERONARE.
VI (1).
lE PESCE SPADO.
Je trouvai la roule de la Pace charmante ; elle côtoie d'un
côlé la montagne, et de l'autre la mer. C'était jour de fête : on
l)romenait la châsse de saint Nicolas, je ne sais dans quel but,
mais tant il y a qu'on la promenait et que cela causait une
grande joie parmi les populations. En passant devant l'église
des jésuites, qui se trouve à un quart de lieue du village de la
Pace, j'y entrai. On disait une messe. Je m'approchai de la cha-
pelle, et je retrouvai tous nos matelots à genoux, le capitaine
on tête. C'était la messe promise pendant la tempête et qu'ils
acquittaient avec un scrupule et une exactitude bien méritoires
pour des gens qui sont à terre. J'attendis dans un coin que
l'office divin fût fini; puis , quand le prêtre eut dit Vite missa
est , je sortis de derrière ma colonne et je me présentai à nos
gens.
Il n'y avait point à se tromper à la façon dont ils me reçu-
rent : chaque visage passa subitement de l'expression du re-
cueillement à celle de la joie; à l'instant même mes deux
mains furent prises et bon gré mal gré baisées et rebaisées.
(1) Voyez tome X, page 119.
11 8
86 REVUE DE PARiS.
Puis je fus présenté à ces dames, ot à !?î femme -.lu capitaine
en parliculier. Elles étaient plus ou moins jolies, mais presque
toutes avaient de beaux yeux, de ces yeux siciliens, noirs et
veloutés, comme je n'en ai vu qu'à Arles et en Sicile, et qui,
pour Arles comme pour la Sicile , ont , seUm toute probabilité,
une source commune : l'Arabie.
J'arrivais bien : le capitaine allait partir pour Messine à mon
intention. Il voulait me ramener à la Pace, pour me faire voir
la fête; je lui avais épargné les trois quarts du chemin.
Nous arrivâmes chez lui : il habitait une jolie petite maison,
pleine d'aisance et de propreté. En entrant dans un petit sa-
lon, la première chose que j'aperçus fut le portrait de M. Pep»
pino,qui faisait face à celui du comte de Syracuse, ex-vice-roi
de Sicile. C'étaient, avec sa femme, les deux personnes que
notre capitaine aimait le mieux au monde. Ce grand amour
d'un Sicilien pour un vice-roi napolitain ra'étonna d'abord,
mais plus tard il me fut expliqué, et je le retrouvai chez tous
les compatriotes du capitaine.
Je vis le capitaine en grande conférence avec sa femme, et
je compris qu'il était question de moi. Il s'agissait de m'offrir à
déjeuner, et ni l'un ni l'autre n'osait porter la parole. Je les
tirai d'embarras en m'invitant le premier.
Aussitôt tout fut en révolution : M. Peppino fut envoyé pour
ramener le pilote, Giovanni etPietro. Le pilote devait déjeuner
avec nous , et c'était moi qui l'avais demandé pour convive;
Giovanni devait faire la cuisine, et Pietro nous servir. Maria
courut au jardin cueillir des fruits, le capitaine descendit dans
le village pour acheter du poisson , et je restai maître et gar-
dien de la maison.
Comme je présumais que les apprêts dureraient une demi-
heure ou trois quarts d'heure, et que ma personne ne pouvait
que gêner ces braves gens, je résolus de mettre le temps à pro-
fit , et de faire une petite excursion au-dessus du village. La
maison du capitaine était adossée à la montagne même. Un
petit sentier, aboutissant à une porte de derrière, s'y enfonçait
presque aussitôt, paraissant et disparaissant à différents inter-
valles, selon les accidents du terrain. Je m'engageai dans le
sentier, et commençai à gravir la montagne au milieu des cac-
tus, des grenadiers et des lauriers-roses.
REVUh DF l'ARIS. S"
A mesure que je moulais, le paysage, borné au sud par
Messine et au nord par la pointe du Piiare, s'agrandissait de-
vant moi , tandis qu'à l'est s'élendait, comme un rideau tout
bariolé de villages, de plaines, de forêts et de montagnes, cette
longue chaîne d^'S Apennins, qui, née derrière Nice, traverse
toute l'Italie et s'en va mourir à Reggio. Peu à peu , je com-
mençai à dominer Messine, puis le Piiare; au-delà de Messine
apparaissait, comme une vaste nappe d'argent étendue au so-
leil, la mer d'Ionie ; au delà du Ph^re, se déroulait plus étroite,
et comme un immense ruban d'azur moiré, la mer Tyrrhé-
nienne; à mes pieds j'avais le détroit que j'embrassais dans
toute sa longueur, dont le courant était sensible comme celui
d'un fleuve, et qui m'indiijuait , par un bouillonnement parfai-
tement visible , ces gouffres de Charybde, si redoutés des an-
ciens, et qu'Homère dans TOdyssée place à un trait d'arc de
Scylla , quoiqu'ils en soient effectivement à treize milles.
Je m'assis sous un magnifi<;ue ciiàlaignier, avec cette singu-
lière sensation de Phomme qaî se trouve dans un pays qu'il a
désiré longtemps parcourir, et qui doute qu'il y soit réellement
arrivé; qui se demande si les villages, les caps et les montagnes
qu'il a sous les yeux, sont réellement ceux dont il a si souvent
entendu parler, et si c'est bien à eux surtout que s'appliquent
tous ces noms poétiques, sonores, harmonieux, dont l'ont bercé
dans sa jeunesse le grec et le latin , ces deux nourrices de l'es-
prit, sinon de l'âme.
C'était bien moi, et j'étais bien en Siciie. Je revoyais les mê-
mes lieux qu'avaient vus Ulysse et Énée, et qu'avaient chantés
Homère et Virgile. Ce village pittoresque, près d'une roche
élevée et surmontée d'un château fort, c'était Scylla qui avait
tant effrayé Anchise. Cette mer bouillonnant à mes pieds et
qu'il avait fallu tant de siècles p(mr calmer, c'était le voile qui
me couvrait l'implacable Charybde, où Frédéric II jeta cette
coupe d'or que tenta vainement d'aller ressaisir, élancé pour la
troisième fois dans le gouffre, Colas il Pesce, poétique héros
de la ballade du Plongeur de Schiller. Enfin j'étais adossé à ce
fabuleux et gigantesque Etna , tombeau d'Encelade, qui touche
le ciel de sa léte , lance des pierres brûlantes jusqu'aux étoiles,
et fait trembler la Sicile lorsque le géant enseveli , vivant dans
son sein , essaie de changer de côté. Seulement l'Etna , comiue
88 REVUE DE PARIS.
Charybde, était fort calme; et de même que le gouffre, au lieu
d'engloutir l'eau, de la rejeter au ciel, toute souillée de son
sable noir, n'a plus que le léger bouillonnement dont j'ai parlé,
l'Etna n'a plus qu'une légère fumée qui annonce que le géant
est endormi , qui prévient en même temps qu'il n'est pas mort.
J'en étais là de ma rêverie , lorsque je vis, à la fenêtre de sa
maison, le capitaine, qui me fit signe que le couvert était mis,
et que l'on n'attendait plus que moi. Je lui répondis de même
que je montais jusqu'à une espèce de petit monument que j'a-
percevais à une cinquantaine de pas au-dessus de ma tête, et
que je redescendais aussitôt. Il me répondit par un geste qui
signifiait que j'étais le maître de me passer cette fantaisie. Je
profitai aussitôt de la permission.
C'était une petite colonne ronde, de huit ou dix pieds de haut
et de trois ou quatre pieds de tour; elle était évidée par le mi-
lieu , et des tablettes de pierres la partageaient en trois ou
quatre niches superposées. Dans ces niches je croyais voir de
grosses boules , et je ne comprenais pas le moins du monde ce
que cela pouvait être , lorsqu'en m'approchant je m'aperçus
peu à peu que sur ces boules étaient dessinés des yeux , un
nez , une bouche. Je fis quelques pas encore , et je reconnus
que c'étaient tout simplement trois têtes d'hommes proprement
détachées de leur tronc, et qui séchaient au soleil. Un instant
je voulus douter, mais il n'y avait pas moyen : elles étaient au
grand complet, avec cheveux, dents, barbe, et sourcils. C'é-
taient bien trois têtes.
On comprend que ma première parole en descendant fut
pour demander au capitaine ce que faisaient là ces trois têtes.
L'histoire était on ne peut plus simple. Un équipage calabrais
s'était approché des côtes de Sicile pour faire la contrebande,
quoiqu'on fût en temps de choléra, et qu'il fût défendu de met-
tre pied à terre sans patente. Trois de ces malheureux avaient
été pris, jugés, condamnés à mort, décapités, et leurs têtes
avaient été mises là pour servir d'épouvantail à ceux qui se-
raient tentés de faire comme eux. Cela me rappela que , moi
aussi, j'étais en Sicile en contrebandier, qu'au lieu de dix-huit
jours que j'aurais dû passer à Rome pour achever ma quaran-
taine , j'en étais parti au bout de quatorze , et qu'il restait une
quatrième niche vide.
REVUE DE PARIS. 89
Mon pauvre capitaine s'était mis en frais, et Giovanni avait
fait des merveilles. Il y avait surtout un certain plat de
poisson qui me parut un chef-d'œuvre ; je demandai le nom de
cet honorable cétacé, que je ne connaissais point encore, et
qui cependant me paraissait si digne d'être connu : j'appris
que j'avais affaire au pesce spado.
Je me rappelais avoir lu dans ma jeunesse de fort belles
descriptions de la manière dont le poisson à épée, autrement
dit l'espadon, profitant de l'arme effroyable dont la nature
avait armé le bout de son nez, attaquait parfois la baleine,
lui livrait de rudes combats, puis , bondissant hors de l'eau et
se laissant retomber sur elle la tête la première, la transperçait
de son dard , qui ordinairement a quatre ou cinq pieds de long;
mais là s'arrêtaient les renseignements du naturaliste. Je m'é-
tais donc contenlé jusque-là d'estimer l'espadon sous le rapport
de son aptitude à l'escrime, et voilà toutj mais je vis que M. de
Buffon lui avait fait tort, qu'il possédait, comme poisson, des
qualités inconnues non moins estimables que celles dont son
historien s'était fait l'apologiste , et qu'il méritait d'avoir dans
la Cuisinière Bourgeoise un article nécrologique aussi im-
portant que l'article biographique qu'il possédait déjà dans
l'histoire naturelle.
Le dessert n'était pas moins remarquable que le déjeuner :
il se composait de grenades et d'oranges magnifiques, aux-
quelles était joint un fruit qui ne m'était pas moins inconnu
que le poisson sur lequel je venais de recueillir de si précieux
renseignements. Ce fruit était la figue d'Inde, cette manne éter-
nelle et intarissable, que la Sicile offre si largement à la sen-
sualité du riche et à la misère du pauvre. En effet, dès qu'on
sort des portes d'une ville, on voit surgir de tous côtés d'im-
menses cactus tout chargés de ces fruits. La figue d'Inde est de
la grosseur d'un œuf de poule, enveloppée dune pulpe verte,
et défendue par de petits bouquets d'épines dont la piqûre
amène une longue et douloureuse démangeaison ; aussi il faut
une certaine élude pour arriver à éventrer le fruit sans acci-
dent. Cette opération faitî;, il sort de la blessure un globe à la
chair jaunâtre, doux, frais et fondant, qu'on commence d'a-
bord par déguster avec une certaine froideur, mais dont, au
bout de huit jours, on finit par se faire une nécessité. Les Sici-
90 REVUE DE PARIS.
liens adorent ce fruit , qui est pour eux ce que le cocomero est
pour les Napolitains , avec cette différence que le cocomero a
besoin d'une certaine culture el qu'on ne peut se le procurer
jïratuitement, tandis que la figue d'Inde pousse partout, dans
le sable, dans les terres grasses, dans les marais, dans les ro-
chers, et jusque dans les fentes des murs, et ne donne que la
peine de !a cueillir.
Ce déjeuner, l'un des plus instructifs que j'aie certainement
fait de ma vie , terminé , le capitaine m'offrit de venir voir la
fêle de la châsse de saint Nicolas. On comprend que je me gar-
dai bien de refuser une pareille proposition. Nous nous mîmes
en roule en continuant de remonter le chemin qui conduit au
Phare. Bientôt nous nous engageâmes , à gauche, dans de pe-
tits mouvements de terrain qui nous firent perdre de vue la
mer j enfin , nous nous trouvâmes au bord d'un petit lac isolé,
bleu , clair, brillant comme un miroir, encadré, à gauche, par
une rangée de maisons, à droite, par une suite de montagnes
qui empêche celte jolie coupe de s'épancher dans le détroit.
C'était le lac de.Pantana. Ses bords présentaient l'aspect d'une
fête de campagne réduite à sa i)lus naïve simplicité, avec ses
jeux où il est impossible de gagner, ses petites boutiques jchàr-
gées de fruits, et ses tarentelles.
Ce fui là que j'eus pour la première fois l'occasion d'exa-
miner celle danse dans tous ses détails. C'est une merveilleuse
danse, el la plus commode que je connaisse, pourvu qu'on ait
le musicien, et encore, à la rigueur on peut chanter ou siffler
l'air soi-même. Elle se danse seul, à deux, à quatre, à huit,
et indéfiniment, si l'on veut, homme à homme, femme à
femme , qu'on se connaisse ou qu'on ne se connaisse pas : la
chose n'y fait rien, à ce qu'il paraît, et ne semblait nullement
inquiéter les danseurs. Quand un des spectateurs à envie de
danser à son tour, il sort du cercle des assistants, entre dans
l'espace léservé au ballet, saute alteriialivement sur un pied et
sur un autre, jusqu'à ce qu'une autre personne se détache et
se mette à sauler vis-à vis de lui. Si le partner tarde et que le
monologue ennuie l'acteur, il s'approche en mesure du couple
qui danse déjà , donne un coup de coude à l'homme ou à la
femme qui danse depuis le plus longtemps , l'envoie se reposer
el prend sa place, sans que la galanterie lui fasse faire aucune
REVUE DE PARfS. 91
différence de sexe. II est vrai de dire aussi que les Siciliens ap-
précient tous les avantages d'une gigue si indépendante : la
tarentelle est une véritah>le maladie chez eux. J'étais arrivé sur
les bords du lac avec le caj)itaine, sa femme. Nunzio, Gio-
vanni, Pietro et Peppino. Au bout de dix minules, je me trou-
vai absolument seul , et libre de me livrer à toutes les réflexions
que je jugerais convenable de faire. Chacun sautillait à qui
mieux mieux, et il n'y svait pas jusqu'au fils du capitaine qui
ne se trémoussât en face d'une espèce de géant, qui n'offrait
d'autre différence avec les cyclopes , dont il me paraissait des-
cendre en droite ligne, que Taccidenl qui lui avait donné deux
yeux.
Quant à la musique qui donnait le branle à toute cette popu-
lation, elle n'éiait pas, comme chez nous, réunie sur un seul
point, mais disséminée au contraire sur les bords du lac; l'or-
chestre se composait en général de deux musiciens. Tun jouant
de la flûte, et l'autre d'une espèce de mandoline. Ces deux ins-
truments réunis formaient une mélodie assez semblable à celle
qui chez nous a le privi!é[;e de faire exclusivement danser les
chiens et les ours. Les musiciens étaient mobiles et cherchaient
la pratkpie, au lieu de l'attendre. Lorscju'ils avaient épuisé les
forces du groupe qui les entourait , et que la recette, abandon-
née à la généreuse appréciation du public , était épuisée, ils
se mettaient en marche, jouant l'air éternel, et ils n'avaient
pas fait vingt pas , que sur leur passage un autre groupe se
formait et les forçait de faire une nouvelle halte chrorégra-
phique. Je comptai soixante-dix de ces musiciens, qui tous
avaient plus ou moins d'occupation.
Au plus fort de la fête, et vers les trois heures à peu près,
la châsse de saint Nicolas sortit de l'église oîi elle était enfer-
mée ; aussitôt les danses cessèrent ; chacun accourut , prit sa
place dans le cortège, et la piocession commença de faire le
tour du lac, accompagnée de l'explosion éternelle d'un millier
(le boites. Ce nouvel exercice dura à peu près une heure et de-
mie, puis la châsse rentra dans l'église avec les prêtres, et la
foule s'éparpilla de nouveau autour du lac.
Comme il se faisait tard et que j'avais vu de la fête tout ce
que j'en voulais voir, je pris congé du capitaine, qui fît un
signe àPieiro et à Giovanni, lesquels aussitôt ijuilLèreut leurs
92 REVUE DE PARIS.
danseuses sans leur dire un seul mot et accoururent : leur in-
tention était de me faire reconduire par mer avec la barque du
speronare , atin de m'épargner les deux lieues qui me sépa-
raient de Messine. J'essayai de me défendre, mais il n'y eut pas
moyen, et Giovanni fit tant d'instances et Pietro tant de ca-
brioles, tous deux mirent à un si haut prix l'honneur de re-
conduire son excellence, que son excellence, qui , au fond du
cœur , n'était aucunement fâchée de s'en aller couchée dans
une bonne barque au lieu de piétiner sur des jambes assez fa-
tiguées de l'avoir portée, par une chaleur de 55 degrés, depuis
huit heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, finit par ac-
cepter, se promettant, il est vrai, de dédommager Pietro et
Giovanni du plaisir perdu. Nous nous en allâmes donc tout en
bavardant jusqu'au village de la Pace, eux me parlant sans
cesse le chapeau à la main, et moi n'ayant d'autre occupation
que de leur faire mettre le chapeau sur la tète. Arrivés en face
de la porte du capitaine , ils détachèrent une barque ; je sautai
dedans, et , comme le courant était bon , nous commençâmes,
sans grande fatigue pour ces braves gens, à descendre le dé-
troit, tout en laissant à notre droite des bâtiments d'une forme
si singulière qu'ils finirent par attirer mon attention.
C'étaient des chaloupes à l'ancre, sans cordages et sans ver-
gues, du milieu desquelles s'élevait un seul mât d'une hauteur
extrême : au haut de ce mât , qui pouvait avoir vingt-cinq ou
trente pieds de long , un homme , debout sur une traverse pa-
reille à un bâton de perroquet, et lié par le milieu du corps à
l'espèce d'arbre contre lequel il était appuyé, semblait monter
la garde , les yeux invariablement fixés sur la mer ; puis , à
certains moments, il poussait des cris et agitait les bras : à ces
clameurs et à ces signes, une autre barque plus petite, et
comme la première d'une forme bizarre, ayant un mât plus
court à l'extrémité duquel une seconde sentinelle était liée,
montée par quatre rameurs qui la faisaient voler sur l'eau ,
dominée à la proue par un homme debout et tenant un harpon
à la main, s'élançait rapide comme une flèche et faisait des
évolutions étranges, jusqu'au moment où l'homme au harpon
avait lancé son arme. Je demandai alors à Pietro l'explication
de cette manœuvre ; Pietro me répondit que nous étions arrivés
à Messine juste au moment de lu pèche du jjesce spadOj et que
REVUE DE PARIS. 93
c'était cette pêche à laquelle nous assistions. En même temps,
Giovanni me montra un énorme poisson que l'on tirait à bord
d'une de ces l)arques , et m'assura que c'était un poisson tout
pareil à celui que j'avais mangé à dîner et dont j'avais si bien
apprécié la valeur. Restait à savoir comment il se faisait que
des hommes si religieux , comme le sont les Siciliens, se li-
vrassent à un travail si fatigant le saint jour du dimanche;
mais ce dernier point fut éclairci à l'instant même par Gio-
vanni, qui me dit que, le pesce spado étant un poisson dt;
passage, et ce passage n'ayant lieu que deux fois par an et
étant très-court, les pêcheurs avaient dispense de l'évèque pour
pêcher les fêtes et dimanches.
Cette pêche me parut si nouvelle, et par la manière dont elk*
s'exécutait et par la forme et la force du poisson duquel on
avait affaire, qu'outre mes sympathies naturelles pour tout
amusement de ce genre, je fus pris d'un plus grand désir en-
core que d'ordinaire de me permettre celui-ci. Je demandai
donc à Pietro s'il n'y aurait pas moyen de me mettre en rela-
tion avec quelques-uns de ces braves gens , afin d'assister à
leur exercice. Pietro me répondit que rien n'était plus facile,
mais qu'il y avait mieux que cela à faire : c'était d'exécuter
cette pêche nous-mêmes , attendu que l'équipage était à notre
service dans le port comme en mer, et que tous nos matelots ,
étant nés dans le détroit , étaient familiers avec cet amusement.
J'acceptai à l'instant même, et comme je comptais, en suppo-
sant que la santé de Jadiu nous le permît, quitter Messine le
surlendemain, je demandai s'il serait possible d'arranger la
partie pour le jour suivant. Mes Siciliens étaient des hommes
merveilleux qui ne voyaient jamais impossibilité à rien 5 aussi ,
après s'être regardés l'un l'autre et avoir échangé quelques
paroles, me répondirent-ils que rien n'était plus facile, et que,
si je voulais les autoriser à dépenser deux ou trois piastres
pour la location ou l'achat des objets qui leur manquaient , tout
serait prêt pour le lendemain six heures; bien entendu que,
moyennant cette avance faite par moi, le poisson pris devien-
drait ma propriété. Je leur répondis que nous nous entendrions
plus tard sur ce point. Je leur donnai quatre piastres et leur
recommandai la plus scrupuleuse exactitude. Quelques minutes
après ce marché conclu, nous abordâmes au pied de la douane.
9î PvEVlIE DE PARIS.
La vue de ce bâtimenl me rappela le pauvre Cama que j'avais
parfaitement oublié. Je demandai à mes deux rameurs s'ils en
savaient quelque chose, mais ni l'un ni l'autre n'en avait en-
tendu parler : c'était jour de fête , il était donc inutile de s'en
occuper le même jour. Le lendemain matin, nous nous mettions
de trop bonnne heure en mer pour espérer que les autorités
seraient levées. Je dis à Pietro de prévenir le capitaine de m'at-
tendre à l'hôtel vers onze heures du matin , c'est-à-dire au re-
tour de notre pêche , attendu qu'en ce moment nous ferions en-
semble les démarches nécessaires à la liberté du prisonnier. Au
reste, ayant payé à Cama, en partant de Naples, son mois d'a-
vance, j'étais moins inquiet sur son compte; avec de l'argent
on se tire d'affaire partout , même en prison.
Je trouvai Jadin aussi bien qu'il était permis de le désirer; il
avait renvoyé son médecin, en lui donnant trois piastres et en
l'appelant vieil intrigant. Le médecin, qui ne parlait pas fran-
çais, n'avait compris que la partie de la harangue qui se tra-
duisait par la vue , et avait pris congé de lui en lui baisant les
mains.
J'annonçai à Jadin la partie de pêche arrangée pour le len-
demain, puis je fis mettre les chevaux à une espèce de voiture
que notre hôtelier eut l'audace de nous faire passer pour une
calèche, et nous allâmes faire un tour sur la Marine.
Il y a vraiment dans les climats méridionaux un espace de
temps délicieux ; c'est celui qui est compris entre six heures du
soir et deux heures du matin. On ne vit réellement que pendant
celte j)ériode de la journée ; au contraire de ce qui se passe dans
nos climats du nord , c'est le soir que tout s'éveille. Les fenêtres
et les portes des maisons s'ouvrent, les rues s'animent , les pla-
ces se peuplent. Un air frais chasse cette atmosphère de plomb
qui a pesé toute la journée sur le corps et sur l'esprit. On relève
la tête, les femmes reprennent leur sourire, les fleurs leurs
parfums , les montagnes se colorent de teintes violâtres , la mer
répand son acre et irritante saveur ; enfin , la vie , qui semblait
près de s'éteindre, renaît, et coule dans les veines avec un
étrange surcroît de sensualité.
Nous restâmes deux heures à faire corso à la Marine ; nous
passâmes une autre heure au théâtre , pour y entendre chanter
la Norma. Je me rap(»elai alors ce bon et ciier Bellini , qui, en
REVUK DE PARIS. 95
me remettant au momeiil de mon (lé|!arl de France des lettres
pour Kaples, m'avait fait promettre, si je passais à Catane, sa
patrie, d'aller donner de ses nouvelles à son vieux père. J'étais
bien décidé à tenir religieusement parole, et fort loin de me
douter que celles que je donnerais à son père seraient les der-
nières qu'il en devait recevoir.
Pendant l'entr'acte , j'allai remercier M"^ Schultz du plaisir
qu'elle m'avait fait le soir de mon arrivée à Messine, lorsqu'elle
était passée près de ma barque en jetant à la brise sicilienne
cette vague mélodie allemande . que Bellini a prouvé ne lui être
pas si étrangère qu'on le croyait.
Il était temps de rentrer. Pour un convalescent, Jadin avait
fait force folies ; il voulait absolument repasser par la Marine,
mais je tins bon, et nous revînmes droit à l'hôtel. Nous devions
nous lever le lendemain à six heures du matin, et il était près
de minuit.
Le lendemain, à l'heure di(e, nous fûmes réveillés par Pietro,
qui avait quitté ses beaux habits de la veille pour reprendre son
costume de marin. Tout était i)rêt pour la pèche, hommes et
chaloupes nous attendaient. En un tour de main, nous fûmes
liabillés à notre tour ; notre costume n'était guère plus élégant
que celui de nos matelots ; c'était , pour moi , un grand cha-
peau de paille , une veste de marin en toile à voiles, et un pan-
talon large. Quanta Jadin, il n'avait pas voulu renoncer au
costume qu'il avait adopté pour tout le voyage , il avait la cas-
quette de drap , la veste de panne taillée à l'anglaise, le panta-
lon demi-collant et les guêtres.
Nous trouvâmes dans la chaloupe Vincenzo, Filippo, Anto-
nio, Sieni, et Giovanni. A peine y fûmes-nous descendus, que
les quatre premiers prirent les rames : Giovanni se mit à l'avant
avec son harpon, Pietro monta sur son perchoir, et nous allâ-
mes, après dix minutes de marche , nous ranger au pied d'une
de ces barques à l'ancre qui portaient au bout de leurs mâts un
homme en guise de girouette. Pendant le trajet , je remarquai
qu'au harpon de Giovanni était attachée une corde de la gros-
seur du pouce , qui venait s'enrouler dans un tonneau scié par
le milieu, qu'elle remplissait ijresque entièrement. Je deman-
dai quelle longueur pouvait avoir cette corde, on me répondit
qu'elle avait cent vingt brasses.
9G REViJE DE l'ARIS.
Tout auLoiir de nous se passait une scène fort animée :
c'étaient des cris et des gestes inintelligibles pour nous , des
barques qui volaient sur l'eau comme des hirondelles ; puis, de
temps en temps , faisaient une halte pendant laquelle on lirait
à bord un énorme poisson muni d'une magnifique épée. Nous
seuls étions immobiles et silencieux; mais bientôt notre tour
arriva.
L'homme qui était au haut du mât de la barque à l'ancre ,
poussa un cri d'appel , et en même temps montra de la main un
point de la mer qui était, à ce qu'il paraît , dans nos parages à
nous. Pielro répondit en criant : Partez ! Aussitôt nos rameurs
se levèrent pour avoir plus de force, et nous bondîmes plutôt
que nous ne glissâmes sur la mer, décrivant, avec une vitesse
dont on n'a point d'idée, les courbes, les zigzags et les angles
les plus abrupts et les plus fantastiques, tandis que nos mate-
lots , pour s'animer les uns les autres , criaient à tue-tête :
TtUti do! tutti do! Pendant ce temps, Pietro et l'homme de
la barque à l'ancre se démenaient comme deux possédés, se ré-
pondant l'un à l'autre comme des télégraphes, indiquant à
Giovanni , qui se tenait roide , immobile , les yeux fixes et son
harpon â la main , dans la pose du Romulus des Satines ^ l'en-
droit où était le pesce spado que nous poursuivions. Enfin , les
muscles de Giovanni se roidirent, il leva le bras; le harpon,
qu'il lança de toutes ses forces, disparut dans la mer; la barque
s'arrêta à l'instant même dans une immobilité et un silence
complets. Mais bientôt le manche du harpon reparut. Soit que
le poisson eût ,élé trop profondément enfoncé dans l'eau , soit
que Giovanni se fût trop pressé, il avait manqué son coup. Nous
revînmes tout penauds prendre notre place auprès de la grande
barque.
Une demi-heure après, les mêmes cris et les mêmes gestes
recommencèrent, et nous fûmes emportés de nouveau dans un
labyrinthe de tours et de détours ; chacun y mettait une ardeur
d'autant plus grande qu'ils avaient tous une revanche à pren-
dre et une réhabilitation à poursuivre. Aussi, cette fois, Gio-
vanni fit-il deux fois le geste de lancer son harpon , et deux
fois se retint-il ; à la troisième , le harpon s'enfonça en sifflant ;
la barque s'arrêta , et presqu'aussitôt nous vîmes se dérouler
rapidement la corde qui était dans le tonneau ; cette fois , l'es-
REVUE DE PARIS. 97
padon élait frappé et emportait le harpon du côté du Phare , en
s'enfoncent rapidement dans l'eau. Nous nous mîmes sur sa
trace , toujours indiquée par la direction de la corde ; Pietro et
Giovanni avaient sauté dans la barque et avaient saisi deux au-
tres rames qui avaient été rangées de côté ; tous s'animaient les
uns les autres avec le fameux tutti do. Et cependant , la corde,
en continuant de se dérouler, nous prouvait que l'espadon ga-
gnait sur nous; bientôt elle arriva à sa fin, mais elle était
arrêtée au fond du tonneau ; le tonneau fut jeté à la mer, et
s'éloigna rapidement, surnageant comme une boule. Nous nous
mîmes aussitôt à la poursuite du tonneau, qui bientôt, par ses
mouvements bizarres et saccadés , annonça que l'espadon était
à l'agonie. Nous profitâmes de ce moment pour le rejoindre. De
temps en temps de violentes secousses le faisaient plonger,
mais presqu'aussitôt il revenait sur l'eau. Peu à peu les secous-
ses devinrent plus rares . de simples frémissements leur succé-
dèrent, puis ces frémissements même s'éleignirent. Nous atten-
dîmes encore quelques minutes avant de toucher à la corde.
Enfin Giovanni la prit et la tira à lui par petites secousses,
comme fait un pêcheur à la ligne qui vient de prendre un pois-
son trop fort pour son hameçon et pour son crin. L'espadon ne
répondit par aucun mouvement, il était mort.
Nous nageâmes jusqu'à ce que nous fussions à pic au-dessus
de lui. Il était au fond de la mer , et la mer , nous en pouvions
juger par ce qu'il restait de corde en dehors, devait avoir, à
l'endroit oîi nous nous trouvions , cinq cents pieds de profon-
deur. Trois de nos matelots commencèrent à tirer la corde dou-
cement, sans secousses, tandis qu'un quatrième la roulait au
fur et à mesure dans le tonneau pour qu'elle se trouvât toute
prête au besoin. Quant à moi et Jadin, nous faisions, avec le
reste de l'équipage , contrepoids à la barque , qui eût chaviré
si nous étions restés tous du même côté.
L'opération dura une bonne demi-heure; puis Pietro me fit
signe d'aller prendre sa place , et vint s'asseoir à la mienne. Je
me penchai sur le bord de la barque , et je commençai à voir,
à trente ou quarante pieds sous l'eau, des espèces d'éclairs.
Cela arrivait toutes les fois que l'espadon, qui remontait â nous,
roulait sur lui-même , et nous montrait son ventre argenté. Il
fut bientôt assez proche pour que nous puissions distinguer sa
11 9
98 ÎIKVUI' DE PARIS.
forme, il nous par.iissait monstrueux; eniin il arriva à ia sur-
face de Teau. Deux de nos matelots le saisirent , l'un par le pic ,
l'autre par la queue, et le déi)Osèrent au fond de la barque. Il
avait de longueur, le pic compris, près de dix pieds de France.
Le harpon lui avait traversé tout le corps , de sorte qu'on dé-
noua la corde , et qu'au lieu de le retirer par le manche , on le
relira par le fer, et qu'il passa tout entier au travers de la dou-
ble blessure. Cette opération terminée , et le harpon lavé ,
essuyé, hissé, Giovanni prit une petite scie et scia l'épée de
l'espadon au ras du nez ; puis il scia de nouveau cette épée six
pouces plus loin , et me présenta le morceau ; il en fit autant
l)0ur Jadin ; et aussitôt , lui et ses compagnons scièrent le reste
en autant de parties qu'ils étaient de rameurs , et se les distri-
buèrent. J'ignorais encore dans quel but était faite cette distri-
bution , quand je vis chacun porter vivement son morceau à sa
bouche, et sucer avec délices l'espèce de moelle qui en formait
le centre. J'avoue que ce régal me parut médiocre; en consé-
quence, j'offris le mien à Giovanni , qui fit beaucoup de façons
pour le prendre, et qui enfin le prit et l'avala. Quant à Jadin ,
en sa (jualité d'expérimentateur , il voulut savoir par lui-même
ce qu'il en était ; il porta donc le morceau à sa bouche, aspira
le contenu , roula un instant les yeux , fit une grimace , jeta le
morceau à la mer, et se retourna vers moi en me demandant
un verre de muscat de Lipari, qu'il vida tout d'un trait.
Je ne pouvais me lasser de regarder noire prise. Nous étions
assurément tombés sur un des plus beaux espadons qui se pus-
sent voir. Nous regagnâmes la grande barque avec notre prise ,
nous la fîmes passer d'un bord à l'autre , puis nous nous apprê-
tâmes à une nouvelle pêche. Après deux coups de harpon man-
ques, nous prîmes un second pesce spado, mais plus petit que
le premier. Quant aux détails de la capture, ils furent exacte-
ment les mêmes que ceux que nous avons donnés , à une seule
exception près : c'est que, le harpon ayant frappé dans une
portion plus vitale, et plus rapprochée du cœur, l'agonie de
notre seconde victime fut moins longue que celle de la première,
et qu'au bout de soixante-dix ou quatre-vingt brasses de corde
le poisson était mort.
Il était onze heures moins un quart, j'avais donné rendez-
vous à onze heures au capitaine; il était donc temi)s de rentrer
I
REVUE DE PARIS. 99
en ville. Nos matelots me demandèrent ce qu'ils devaient faire
des deux poissons. Nous leur répondîmes qu'ils n'avaient qu'à
nous en garder un morceau pour notre dîner, que nous revien-
drions faire à bord sur les trois heures, après quoi , sauf le bon
plaisir du vent, nous remettrions à la voile pour continuer notre
voyage. Quant au reste du poisson , ils n'avaient qu'à le vendre,
le saler ou en faire cadeau à leurs amis et connaissances. Cet
abandon généreux de nos droits nous valut un redoublement
d'égards, de joie et de bonne volonté qui, joint au plaisir que
nous avions pris , nous dédommagea complètement des quatre
piastres de première mise de fonds que nous avions données.
Nous trouvâmes le capitaine qui nous attendait avec son exac-
titude ordinaire. Jadin se chargea de régler les comjjtes avec
notre hôte , et de faire approvisionner par Giovanni et Pietro le
bâtiment de fruits et de vin. Je m'en allai ensuite avec le capi-
taine faire ma visite au chef de la police messinoise.
Nous trouvâmes, contre l'habitude, un homme aimable et
de bonne compagnie. Il était d'ailleurs lié avec le docteur qui
avait traité Jadin et qui lui avait parlé de nous très-favorable-
ment. Nous lui racontâmes l'aventure de Cama , comment il
avait oublié son passe-port pour me suivre plus vite dès qu'il
avait su que j'étais un digne appréciateur de Roland, et com-
ment enfin son refus de changer de nom , qui indiquait au reste
la droiture de son âme, avait amené son arrestation. Le chef
de la police fit alors donner au capitaine sa parole d'honneur
que Cama , pendant tout le voyage , resterait à bord du spero-
nare et ne descendrait point à terre. Je me permis de faire
observer à l'autorité que j'avais pris un cuisinier pour me faire
la cuisine , et non comme objet de luxe. J'ajoutai que , comme ,
du moment où il mettait le pied à bord du bâtiment, il était
pris du mal de mer , sa société me devenait parfaitement inutile
tout le temps que durait la navigation , et je lui avouai que
j'avais compté me rattraper de ce sacrifice pendant notre voyage
de terre; mais j'eus beau faire valoir toutes ces raisons, en
appeler de Philippe endormi à Philippe éveillé , la sentence était
portée, et le juge n'en voulut pas démordre. Il est vrai qu'il
m'offrait un autre moyen ; c'était de laisser Cama en prison
pendant tout le voyage, et de ne le reprendre qu'à mon retour,
époque à laquelle il me donnerait un certificat qui, constatant
100 REVUE DE PARIS.
que mon cuisinier était resté à Messine par une cause indépen-
dante de ma volonté, et qui ne pouvait être attribuée qu'à sa
propre faute, me dispenserait de le payer. Mais j'eus pitié du
pauvre Cama. Le capitaine donna sa parole , et le chef de la po-
lice , en échange ^«me remit l'ordre de mise en liberté du pri-
sonnier. Je laissai au capitaine le soin de faire sortir Cama de
prison; je lui recommandai d'être à trois heures juste en face
de la Marine, et je rentrai à l'hôtel.
Je trouvai Jadin en grande discussion avec l'aubergiste , qui
voulait lui faire payer les déjeuners qu'il n'avait pas pris , sous
prétexte que nos chambres étaient de deux piastres chacune ,
nourriture comprise; en outre, il présentait un compte de
18 francs pour limonade, eau de guimauve, etc. Après une
menace bien positive d'aller nous plaindre h l'autorité d'un pa-
reil vol , il fut convenu que tout ce qui avait été pris , de quel-
que façon que l'absorption se fût faite , passerait pour nourri-
ture. Il en résulta que Jadin paya son eau de guimauve et sa
limonade comme si c'eût été des côtelettes et des beefsteaks ,
moyennant quoi notre hôte voulut bien nous tenir quittes , et
nous pria de le recommander à nos amis.
A trois heures, nous vîmes arriver Pietro et Giovanni, qui
s'étaient constitués nos serviteurs, et qui venaient chercher nos
malles. Le vent était bon, et le bâtiment n'attendait plus que
nous pour mettre à la voile. La première personne que nous
aperçûmes en montant à bord , fut Cama. La prison lui avait
été à merveille; ses yeux étaient déboufïis et ses lèvres désen-
flées, de sorte qu'il avait retrouvé un visage à peu près humain.
L'incarcération, au reste, l'avait rendu on ne peut plus traita-
ble, et il était prêt désormais à prendre tous les noms qu'il me
plairait de lui donner. Malheureusement cette abnégation pa-
tronimique lui venait un peu tard.
Au reste , avec sa santé , Cama réclamait ses droits ; il s'était
revêtu de son costume des grands jours pour imposer à quicon-
que tenterait d'usurper ses fonctions. Il avait la toque de per-
cale blanche , la veste bleue , le pantalon de nankin , le tablier
de cuisine coquettement relevé par un coin , et il appuyait fiè-
rement la main gauche sur le manche du couteau passé dans sa
ceinture. Giovanni n'avait ni toque de percale , ni veste bleue ,
ni pantalon de nankin, ni tablier drapé, ni couteau de cuisine
REVUE DE l'ARIS. 101
coqueltement passé au côté , mais il avait des antécédents res-
pectables, et parmi ces antécédents , le déjeuner qu'il nous avait
fait faire la veille chez le capitaine. Aussi ne paraissait-il aucu-
nement disposé à faire la moindre concession. Il avait d'ailleurs
un auxiliaire puissant : c'était Milord , qui Kavait reconnu jus-
qu'à présent pour le véritable destiibuteur d'os et de pâtée, et
qui était parfaitement disposé à le soutenir. Je vis que la chose
lournait tout doucement à mal ; j'appelai le capitaine , et ne vou-
lant mécontenter ni l'un ni l'autre de ces fidèles serviteurs , Je
lui dis que nous ne dînerions que dans une heure et demie, et
que , puisque le vent était bon , je le priais de ne pas perdre de
temps pour mettre à la voile. Aussitôt tous les hommes furent
appelés à la manœuvre, Giovanni comme les autres. Isous levâ-
mes l'ancre , nous dépliâmes la voile , et nous commençâmes à
marcher. Quant à Cama, il descendit triomphalement sous le
pont.
Un quart-d'heure après, Giovanni, en descendant à son tour,
le trouva étendu tout de son long près de ses fourneaux. Ce
que j'avais prévu était arrivé. Le mal de mer avait fait son effet.
Cama ne réclamait plus lien qu'un matelas et la permission de
se coucher sur le pont.
L'exigence du chef de la police, qui avait fait promettre au
capitaine que Cama ne mettrait point pied à terre , lui promet-
tait, comme on le voit, un voyage bien agréable.
Giovanni triompha sans ostentation. A l'heure où nous l'avions
demandé, le dîner fut prêt et se trouva excellent. Le capitaine
le partagea avec nous , et il fut convenu , une fois pour toutes,
qu'il en serait ainsi tous les jours. Au dessert , je m'aperçus que
M. Pe|)pino n'avait point encore paru , et je m'informai de lui.
J'appris que sa mère l'avait gardé près d'elle. En outre, Gaë-
tano, retenu par une espèce d'ophtalmie, était récité â terre-
Pendant le dîner , le capitaine nous donna des nouvelles de la
tempête. Ce n'est pas sans raison qu'elle avait effrayé sa femme :
six bâtiments s'étaient perdus pendant les dix-huii heures qu'elle
avait duré.
Jusqu'à la nuit , nous suivîmes le milieu du détroit à égale
distance à peu près des côtes de Sicile et des côtes de Calabre.
Des deux côtés, une végétation luxuriante, qui venait baigner
ses racines jusque dans la mer , luttait de force et de richesse.
9.
102 REVUE DE PARIS.
Nous passâmes ainsi devant Contessi, Reggio, Pistorera, Sainte-
Agathe ,' enfin, dans les brumes du soir, nous vîmes apparaître
le pittoresque village de la Scaletta , dont !e nom indique l'as-
pect, et où le capitaine avait eu son duel avec Gaëtano Sferra.
Puis la nuit vint, une de ces nuits délicieuses , limpides et par-
fumées , comme on n'a point d'idée qu'il en puisse exister nulle
part quand on n'a pas quitté le Nord.
Nous tirâmes nos matelas sur le pont , nous nous jetâmes des-
sus, et nous nous endormîmes, bercés à la fois par le mouve-
ment des vagues et par le chant de nos matelots, qui, sur les
dix heines, sentant tomber le vent, s'étaient remis bravement
à la rame.
Lorsque nous ouvrîmes les yeux, il était quatre heures du
matin , et nous étions à l'ancre dans le port de Taormine.
VII.
CATAWE.
L'aspect de Toarmine nous plongea en extase. A notre
gauche, et bornant l'horizon , s'élevait l'Etna , cette colonne du
ciel , comme l'appelle Pindare, découpant sa masse violette
dans une atmosphère rougeâtre tout imprégnée des rayons
naissants du soleil. Au second plan, en se rapprochant de nous,
étaient accroupies, aux pieds du géant, deux montagnes fauves
qu'on eût dit recouvertes d'une immense peau de lion , tandis
que, devant nous , au fond d'une petite crique , et se dégageant
à peine de l'ombre, s'élevaient au bord de la mer, pareilles ti
un miroir d'acier bruni , quelques chétives maisons dominées
à droite par l'ancienne ville naxienne de Tauromenium. La
ville est dominée elle-même par une montagne, ou plutôt par
un pic au haut duquel se groupe et se dresse le village sarrasin
de la Mola, auquel on n'arrive que par une échelle de pierre.
Lorsque nous eûmes bien considéré ce spectacle si grand , si
magnifique, si splendide, que Jadin ne pensa pas même à en
faire une esquisse, nous nous retouriiàuhs vers l'est. Le soleil
se levait lenltment et majeslu.'useinent derrière la pointe de la
REVUE DE PARIS. 103
Calabre, et enflammait le sommet de ses montagnes , tandis
que tout leur versant occidental demeurait dans la demi-
leinle, et que, dans celle demi -teinte , on distinguait les cre-
vases, les vallées et les ravins à leur ombre plus toiicée, elles
villes et les villages, au contraire, à leur teinte blanche et
maie. A mesure qu'il s'élevait dans le ciel , tout changea de
couleur, montagnes et maisons j la mer brune devint écla-
tante , et lorsque nous nous retournâmes , le premier paysage
que nous avions vu avait perdu lui-même sa teinte fantastique
pour rentrer dans sa puissante et majestueuse réalité.
Nous mîmes pied à terre, el après une montée d'une demi-
heure, assez rapide , et par un chemin étroit el pierreux , nous
arrivâmes aux murailles de la ville , composées de laves noires ,
de pierres jaunâtres et de briques rouges. Quoique, au premier
aspect , la ville semble mauresque, l'ogive de la porte est nor-
mande. Nous la franchîmes , et nous nous trouvâmes dans une
rue sale et étroite , aboutissant à uneplace au milieu de laquelle
s'élève une fontaine surmontée d'une étrange statue ; c'est un
busle d'ange du xiv^ sièle greffé sur le corps d'un taureau an-
tique. L'ange est- de marbre blanc , et le taureau de granit
rouge. L'ange lient de la main gauche un globe dans lequel
on a planté une croix, et de l'autre un sceptre. Une église
placée en face présente deux ornements remarquables; d'abord
les six colonnes en marbre qui la soutiennent, ensuite les
deux lions gothiques qui, couchés au pied des fonts baptis-
maux, supportent les armes de la ville , qui sont une centau-
resse : celte seconde sculpture donne l'explicalion de celle de
ta place.
En sortant de l'église, nous rencontrâmes un malheureux
qui , de son état , était tailleur , et que la munificence du roi de
Naples avait élevé aux fondions de cicérone. Aux premiers
mots que nous échangeâmes avec lui , nous vîmes à qui nous
avions affaire j mais , comme nous avions besoin d'un guide,
nous le prîmes à ce tiire , afin de ne pas être volés. Eu effet, il
nous conduisit assez direclement au théâtre, tout en nous
faisant passer devant une maison qu'une ceinture de lettres go-
ihi(iues faisant corniche désignait comme ayant servi de re-
traite à Jean d'Aragon ai>rès la défaite de son armée par les
Frai.çais. A qualre-viiigls pas de celle maison à peu près, sont
104 REVUE DE PARIS.
les ruines d'un couvent de femmes , dont il ne reste qu'une
tour carrée percée de trois fenêtres gothiques et dominée par
un mur de rocher, au pied duquel poussent des grenadiers,
des orangers et des lauriers-roses. Du milieu de ce groupe
d'arhres s'élancent deux palmiers qui donnent à toute celte
petite fabrique un air africain qui ne manque pas d'une cer-
taine apparence de réalité sous un soleil de trente-cinq degrés.
Nous arrivâmes enfin aux ruines du théâtre 5 avant qu'on eût
découvert ceux de Pompeïa et d'Hercuianum , et quand on ne
connaissait pas celui d'Orange, c'était, disait-on, le mieux con-
servé. Comme à Orange , on a profité de l'accident du terrain
en faisant une incision demi-circulaire dans une montagne ,
pour tailler dans le granit les degrés sur lesquels étaient assis
les spectateurs : le théâtre Tauromenium pouvait en contenir
vingt-cinq mille.
Au reste, ce théâtre bâti en briques n'offre que des ruines
sans grandeur ; le voyageur venu là pour visiter ces ruines s'as-
sied , et ne voit plus que l'immense horizon qui se déroule de-
vant lui.
En effet , à droite l'Etna se développe dans toute l'immensité
de sa base qui a soixante-dix lieues de tour, et dans toute la
majesté de sa taille qui a dix mille six cents pieds de haut ,
c'est-à-dire deux mille pieds de moins seulement que le Mont-
Blanc , et six mille deux cents pieds de plus que le Vésuve. A
gauche, la chaîne des Apennins va s'abaissant derrière Reggio,
et , pareille à un taureau agenouillé , étend sa tête et présente
les cornes à la mer qui se brise au cap dell' Armi. A l'horizon,
la mer et le ciel se confondent; puis, en ramenant, par la
droite , ses regards de l'horizon le plus éloigné à la base du
théâtre , on découvre un rivage tout échancré de ports, tout
parsemé de villes , et de villes qui s'appellent Syracuse , Augusta
et Catane.
Quand on a vu ce magnifique spectacle une heure, la curio-
sité, je l'avoue, manque pour tout le reste ; aussi fut-ce par
acquis de conscience que, pendant que Jadin faisait un cro-
quis du théâtre et du paysage , je visitai la naumachie, les pis-
cines , les bains , le temple d'Apollon et le faubourg du Ra-
battOf mot sarrasin qui constate l'occupation arabe en lui
survivant.
riF.YUî: DE PARIS. 103
Après deux heures île course dans les rochers , les vignes , et
qui pis est dans les rues de Toarmine , après avoir compté cin-
quante-cinq couvents , tant d'hommes que de femmes , ce qui
me parut fort raisonnabltî pour une poi)ulation de quatre mille
cinq cents âmes, je revins à Jadin, tourmenté d'une faim fé-
roce, et le retrouvai dans une disposition qui, malgré sa ma-
ladie récente, ne le cédait en rien à la mienne. Comme il ne me
restait à visiter, pour compléter mon excursion archéologique,
que la voie des tombeaux , et que la voie des tombeaux était
juste au-dessous de nous, au lieu de retraverser toute la ville ,
nous descendîmes moitié glissant , moitié roulant, par une es-
pèce de précipice couvert d'herbes desséchées sur lesquelles il
était aussi difficile de se maintenir que sur la glace j contre
toute attente , nous arrivâmes au bas sans accident , et nous
nous trouvâmes sur la voie sépulcrale.
C'est le même système d'enterrement que dans les cala-
combes : des sépulcres de six pieds de long et de quatre pieds
de profondeur sont creusés horizontalement , et de petits murs ,
en façon de contre-forts , séparent ces propriétés mortuaires
les unes des autres : il y a quatre étages de tombeaux.
On comprend qu'il n'était nullement question de déjeuner dans
les infâmes bouges qui s'élèvent, sous le nom de maisons, au
bord de la mer. Nous fîmes signe au capitaine, que nous re-
connaissions sur le pont , et qui ne nous avait pas perdus de
vue, de nous envoyer la chaloupe. Nous soldâmes notre cicé-
rone , et nous retournâmes à bord.
Décidément , Giovanni était un grand homme : il avait deviné
qu'après une excursion de cinq heures dans des régions fort
apéritives , nous ne pouvions manquer d'avoir faim. En con-
séquence, il s'était mis à l'œuvre, et notre déjeuner était
prêt.
Voyageurs qui voyagez en Sicile , au nom du ciel prenez: un
speronare. Avec un speronare, et surtout, si cela est possible,
celui de mon ami le capitaine Arena , dans lequel on est mieux
que dans aucun autre , avec un speronare , vous mangerez
toutes les fois que vous n'aurez pas le mal de mer 5 dans les
auberges , vous ne mangerez jamais. Et que l'on prenne ceci à
la lettre : en Sicile on ne mange que ce qu'on y porte j en Si-
cile ce ne sont iK)int les aubergistes qui nourrissent les voya-
106 REVUE DE PARIS.
geurs, ce sont les voyageurs qui nourrissent les aubergistes.
En attendant , e( tandis que le capitaine allait chercher à terre
sa patente , nous fîmes un excellent dcl^jeuner. A midi , le capi-
taine étant de retour , nous levâmes l'ancre. Nous avions un
joli vent qui nous permettait de faire deux lieues à l'heure, de
sorte qu'au bout de trois heures à peu près , nous nous trou-
vâmes à la hauteur d'Aci-Reale, oii j'avais dit au capitaine que
je comptais m'arrêter. En conséquence, il mit le cap sur une
espèce de petite crique d'où partait un chemin en zigzag qui
conduisait à la ville , laquelle domine la mer d'une hauteur de
trois à quatre cents pieds.
Ce fut une nouvelle patente à prendre , et un retard d'une
heure à souffrir; après quoi, nous fûmes autorisés â nous
rendre à la ville. Jadin me suivit de confiance, sans savoir ce
que j'allais y faire.
Aci me parut assez belle et assez régulièrement bâtie. Ses
murailles lui donnent un petit air formidable dont elle semble
toute fière 5 mais je n'étais pas venu pour voir des murailles et
des maisons, je cherchais quelque chose de mieux, je cherchais
le fils de Neptune et de Thoosa. Je pensais bien qu'il ne vien-
drait pas au-devant de moi , je m'adressai ^ un monsieur qui
suivait la rue dans un sens opposé au mien. J'allai donc à lui ;
il me reconnut pour étranger , et, pensant que j'avais quelques
renseignements à lui demander, il s'arrêta.
— Monsieur , lui dis-je , pourrai-je sans indiscrétion vous de-
mander le chemin de la grotte de Polyphème?
— Le chemin de la grotte de Polyphème ? Ho ! ho ! dit le mon-
sieur en me regardant , le chemin de la grotte de Polyphème?
— Oui , monsieur.
— Vous vous êtes trompé , monsieur, de trois quarts de lieue
à peu près. C'est au-dessous d'ici en allant à Catane. Vous recon-
naîtrez le port aux quatre roches qui s'avancent dans la mer et
que Virgile appelle cxclopea saxa et Pline scopuli cxclopum.
Vous mettrez pied à terre dans le port d'Ulysse , vous mar-
cherez en droite ligne en tournant le dos à la mer , et entre le
village d'Aci San Filippo et celui de Nizeti, vous trouverez la
grotte de Polyphème.
Le monsieur me salua et continua son chemin.
— Eh bien , jnrus voil;"^ un monsieur qui me semble posséder
FiEVth î)h rAl;iS. 107
assez bien son cyclope , nie dit Jadin , et ses rv-nseigiiemenls me
paraissent positifs.
— Aussi, à moins que vous n'ayez quelque chose de particu-
lier à faire ici , nous retournerons à bord si vous le voulez bien.
— Apprenez, mon cher, me dit Jadin , que je n'ai jamais
rien à faire là où il y a quarante degrés de chaleur, que je ne
suis venu que pour vous suivre , et que désormais, quand vous
ne serez pas plus sur de vos adresses, vous me rendrez service de
nous laisser où nous serons, moi et Milord. Nest-ce pas, Milord?
xMilord lira d'un demi-pied une langue rouge comme du feu ,
ce qui , joint à la manière active dont il se mil à souffler , me
prouva qu'il était exactement de l'avis de son maître.
Nous redescendîmes verslamer, et nous nous rembarquâmes.
Au bout d'une demi-heure, je reconnus parfaitement, à se^
quatre rochers cyclopéeus, le lieu indiqué j d'ailleurs je de-
mandai au capitaine si la rade que je voyais devant moi était
bien le port d'Ulysse , et il me répondit aifiriiialivement. Nous
jetâmes l'ancre au même endroit que l'ava.t fail Éuée.
îgnarique viae , cyciopum ailabioîur oris.
Telle est la puissance du génie, qu'après trois mille ans ce
port a conservé le nom que lui a donné Homère, et que là,
pour les paysans, l'histoire d'Ulysse et de ses compagnons,
perpétuée comme une tradition , non-seulement à travers les
siècles , mais encore à travers les dominations successives des
Sicaniens d'Espagne , des Carthaginois , des Romains , des
empereurs grecs, des Golhs , des Sarrasins, des Normands,
des Angevins . des Aragonais , des Autrichiens , des Bourbons
de France et des ducs de Savoie, semble aussi vivante que le
sont pour nous les traditions les plus nationales du moyen âge.
Aussi le premier enfant auquel je demandai la grotte de
Polyphème se mit à courir devant moi pour me montrer le
chemin. Quant à Jadin, au lieu de me suivre, il se jeta ga-
lamraant à la mer, sous le prétexte d'y chercher Gaiathée.
Au reste, on retrouve tout, avec des proportions moins gi-
gantesques sans doute que dans les poèmes d'Homère , de Vir-
gile et d'Ovide ; mais la grotte de Polyphème et de Gaiathée est
encore là après trcnîe sièclis ; le ioclicr qui écrasa Acis est là,
108 TiEVUE DE PArUS.
couvert et protégé par une forteresse normande qui a pris son
nom. Acis , il est vrai , fut changé en un fleuve qu'on appelle
aujourd'liui le Aque grandi, et que je cliercliai vainement;
mais on me montra son lit , ce qui revenait au même. Je sup-
posai qu'il était allé coucher autre part, voilà tout; quand il
fait 35 à 40 degrés de clialeur , il ne faut pas être trop sévère
sur la moralité des fleuves.
Je cherchai aussi la forêt dont Énée vit sortir le malheureux
Achemenides , oublié par Ulysse, et qu'il recueillit quoique
Grec ; mais la forêt a disparu ou à peu près.
La nuit commençait à descendre, et le soleil que j'avais vu
lever derrière la Calabre disparaissait peu à peu derrière
l'Etna. Un coup de fusil tiré à bord du speronare et qui me
parut s'adresser à moi, me rappela que, passé une certaine
heure , on ne pouvait plus s'embarquer. Je me souciais peu
de coucher dans une grotte, fût-ce dans celle de Galathée;
d'ailleurs je ressemblais trop peu au portrait du beau berger
Acis pour qu'elle s'y trompât. Je repris le chemin du speronare.
Je trouvai Jadin furieux. Le dîner était brûlé; il m'assura
que , si je continuais à voir aussi mauvaise compagnie que les
cyclopes , les néréides et les bergers , il se séparerait de moi,
et voyagerait de son côté.
Nous étions écrasés de fatigue; entre Toarmine, Aci-Reale
et le port d'Ulysse , nous avions fait une rude journée ; aussi la
veillée ne fut pas longue. Le souper (ini, nous nous jetâmes
sur nos lits et nous nous endormîmes.
Notre réveil fut moins pittoresque que la veille : je me crus
en face d'une église tendue de noir pour un enterrement. Nous
étions dans le port de Catane.
Catane se lève comme une île entre deux rivières de lave. La
plus ancienne, et qui enveloppe sa droite, est de 1381 ; la plus
moderne , et qui presse sa gauche , est de 16G9. Saisie par l'eau,
qu'elle a commencé par refouler à la distance d'un quart de
lieue , cette lave a enfin fini par se refroidir comme une im-
mense falaise pleine d'excavations bizarres et sombres qui sem-
blent autant de porches de l'enfer , et qui , par un contraste bi-
zarre , sont toutes peuplées de colombes et d'hirondelles. Quant
au fond du port , il a été comblé , et les petits bâtiments seuls
peuvent maintenant y entrer.
REVUI' DE PARIS. 109
Pendant que le cipUaine allait prendre patente, nous mon-
tâmes dans la barque, et, nos fusils à la main, nous allâmes
faire une excursion sous ces voûtes. Il en résulta la mort de
cinq ou six colombes qui furent destinées à servir de rôti à
noire dîner.
Le capitaine revint avec notre permission d'aller à terre;
nous en profitâmes aussitôt , car je comptais employer la
journée du lendemain et du surlendemain à gravir l'Etna, ce
qui, au dire des gens du pays même, n'est point une petite
affaire; dix minutes après, nous étions à la Corona d'Oro,
chez le seigneur Abbate , que je cite par reconnaissance;
contre l'habitude, nous trouvâmes quelque chose à manger
chez lui.
Catane fut fondée , suivant Thucydide , par les Chalcidiens,
et selon quelques autres auteurs , p'ar les Phéniciens, à une
époque où les irruptions de l'Etna étaient non-seulement rares ,
mais encore ignorées, puisque Homère, en parlant de cette
montagne, ne dit nulle part que ce soit un volcan. Trois ou
quatre cents ans après sa fondation, les fondateurs de la ville
en furent chassés par Phalaris, celui, on se le rappelle, qui
avait eu l'heureuse imagination de mettre ses sujets dans un
taureau d'airain , qu'il faisait ensuite rougir à petit feu , et qui,
juste une fois dans sa vie , commença l'expérience par celui
qui l'avait inventée. Phalaris mort, Gelon se rendit maître de
Catane, et, mécontent de son nom, qui, en supposant qu'il
soit tiré du mot phénicien caton , veut dire petite , il lui subs-
titua celui dŒtna, peut-être pour la recommander par cette
flatterie à son terrible parrain , qui commençait à cette époque
à se réveiller de son long sommeil ; mais bientôt les anciens
habitants, chassés par Phalaris, étant revenus dans leur pa-
trie , grâce aux victoires de Ducelius , roi des Siciles, la reli-
gion du souvenir l'emporta, et ils lui rendirent son premier
nom. Ce fut alors que les Athéniens rêvèrent de conquérir cette
Sicile qui devait être leur tombeau. Alcibiade les commandait;
sa réputation de beauté, de galanterie et d'éloquence marchait
devant lui; il arriva devant Catane, et demanda à être intro-
duit seul dans la ville, et à parler aux Catanais : peut-être,
s'il n'y eût eu que les Catanais , sa demande lui eùt-elie été re-
fusée 5 mais les Catanaises insistèrent. On conduisit Alcibiade
11 10
110 REVUE DE PARIS.
au cirque, et lout le monde s'y rendit. Là l'élève de Socrate
commença une de ces harangues ioniennes si douces, si flat-
teuses , si éloquentes , si terribles , si colorées, si menaçantes.
Aussi les gardes des portes eux-mêmes abandonnèrent leur
poste pour venir l'écouter. C'est ce qu'avait prévu Alcibiade,
qui ne péchait point par excès de modestie , et c'est ce dont
profila Nicias , sont lieutenant : il entra avec la flotte athé-
nienne dans le port, qui, à celte époque, n'était point encore
comblé par la lave, et s'empara de la ville sans que personne
s'y opposât. Cinquante ou soixante ans plus tard, Denis l'An-
cien, qui venait de traiter avec Carthage et de soumettre Sy-
racuse, atteignit le même but, non point par l'éloquence , mais
par la force. Mamercus , mauvais poëte tragicfue et tyran mé-
diocre, lui succéda, fournissant à la postérité des sujets de
drame dont Timoléon devait être le héros. Puis vinrent les Ro-
mains , ces grands envahisseurs, qui apparurent à leur tour
vers l'an 549 de la fondation, et qui commencèrent par piller:
Valerius Messala fut sous ce point de vue le prédécesseur de
Verres. Seulement, du temps de Valerius Messala, on pillait
pour la république , tandis que, du temps de Verres , la chose
s'était perfectionnée, on pillait pour soi. Le vainqueur envoya
donc les dépouilles à Rome, c'était encore la Rome pauvre, la
Rome de terre et de chaume; aussi ful-elle on ne peut plus sen-
sible au présent. Il y avait surtout dans le butin une horloge
solaire, que l'on plaça près de la colonne Rostrale, et à la-
quelle, pendant un demi-siècle, le peuple-roi vint regarder
l'heure avec admiration. Chacune de ses heures était alors
comptée par des conquêtes. Ces conquêtes enrichissaient
Rome , et Rome commençait à devenir généreuse. Marcellus
résolut alors de faire oublier aux Siciliens la façon dont les
Romains avaient débuté avec eux; Marcellus avait la rage de
bâlir, il bâtissait partout où il se trouvait, des fontaines, des
aqueducs , des théâtres. Catane avait déjà deux théâtres , Mar-
cellus y ajouta un gymnase et probablement des bains. Aussi
Verres trouva-t-il la ville dans un élat assez florissant pour
qu'il daignât jeter les yeux sur elle ; il s'informa de ce qu'il y
avait de mieux dans ce qu'y avait laissé Messala et dans ce
qu'y avait ajouté Marcellus. On lui parla d'un temple de Cérès,
bâti en lave cl élevé hors de la ville , icqui 1 icnfei niait une ma-
IlEVUb DE PARIS. lit
gnifîque statue, coiiuue seuh^ment des femmes , car il était dé-
fendu aux hommee d'entrer dans ce temple; Verres, qui de sa
nature était peu galant, prétendit que les femmes avaient déjà
bien assez de privilèges sans qu'on respectât encore celui-là,
puis il entra dans le temple et prit la statue. Quelques temps
après, Sextus Pompée pilla Catane à son tour, sous prétexte
qu'elle avait été fort tiède pour son père dans ses discussions
avec César , de sorte qu'il était temps que vînt Auguste, lors-
qu'effeclivemenl Auguste vint.
Celui-là. c'était le rééditicateur général et le pacificateur
universel. Dans sa jeunesse, emporté par l'exemple , il l'avait
bien proscrit quelque peu. pour faire comme Lépide et Antoine ;
mais il avait pris de l'âge, s'était fait nommer tribun du peuple
et non pas imperator, comme le disaient les républicains du
temps. Il aimait les bucoliques, les géorgiques et les idylles,
les chants des bergers, les combats de tlûte et le murmure des
ruisseaux. C'était enfin le dieu qui faisait le repos du monde.
Catane ressentit les bienfaits de ce doux règne. Auguste releva
ses murs et lui envoya une colonie qui, sous Théodose encore,
était restée une des plus florissantes de la Sicile ; mais, à partir
de la mort de ce dernier, les tribulations de Catane recom-
mencèrent ; les Grecs, les Sarrasins et les Normands se succé-
dèrent les uns aux autres et la traitèrent à peu près comme
avaient fait Messala, Yen es et Sextus Pompée. Enfin, pour
couronner toutes ces déprédations successives, un tremblement
de terre, arrivé en 1169 , la renversa sans lui laisser une seule
maison ; quinze mille habitants y périrent. Le tremblement de
terre calmé , ceux qui s'étaient sauvés revinrent à leurs ruines
comme des oiseaux à leurs nids , et , avec l'aide de Guillaume
le Bon , reconstruisirent une ville nouvelle. Elle était à peine
sur pied, que Henri VI. dans un mouvement de mauvaise hu-
meur, y mit le feu et pnssa les habitants au fil de l'épée. Heu-
reusement il s'en sauva quelques-uns. Ceux qui étaient échappés
au père conspirèrent contre le fils. Frédéric Barberousse était
dans les principes de son digne père ; il rebrûla de rechef, et
repassa de nouveau au fil de l'épée. Après Henri et Frédéric , il
n'y avait de pis que la peste : elle vint en 1348 , et dépeupla
Catane. Cette ville commençait enfin à se remettre de tous les
fléaux successifs qui l'avaient dévastée, lorsqu'en 1669, un
112 REVUE DE PARIS.
fleuve de lave de dix lieues de longueur et d'une lieue de large
sortit du Monte-Rosso, descendit jusqu'à elle, couvrant trois
villages dans sa course, et, la sapant dans sa base , la poussa
dans son port , qu'il combla avec ses ruines.
Voilà l'histoire de Catane pendant vingt-six siècles, et cepen-
dant la ville obstinée a constamment repoussé au même endroit,
enfonçant chaque fois davantage dans ce sol mouvant et in-
fidèle ses racines de pierre. 11 y a plus: Catane est, avec
Messine, la ville la plus riche de la Sicile.
Aussitôt le déjeuner terminé, nous nous mîmes en route à
travers la ville. Notre cicérone nous mena tout droit à ses deux
places ; j'ai remarqué que ce sont les places que les cicérone
vous font généralement voir tout d'abord. Je leur en sais gré,
en ce qu'une fois qu'on les a vues , on en est débarrassé.
Les places de Catane sont comme toutes les places, de grands
espaces vides entourés de maisons : plus l'espace est grand, plus
la place est belle; c'est convenu dans tous les pays du monde.
Une de ces places est entourée d'insignifiantes constructions à
portiques. Je ne sais pas comment s'appellent ces sortes de
fabriques : ce ne sont point des maisons, ce ne sont point des
monuments ; on prétend que ce sont des palais ; grand bien leur
fasse.
L'autre place est un peu plus pittoresque, en ce qu'elle est un
peu plus irrégulière. Au milieu s'élève une fontaine de marbre
blanc, surmontée d'un éléphant de lave, qui porte lui-même
sur son dos un obélisque de granit. Cet obélisque n'est-il pas
égyptien? telle est la grave question qui partage les archéolo-
gues de la Sicile. Tel qu'il est, égyptien ou non , un point sur
lequel il n'y a pas de conteste, c'est qu'il servait de spina au
cirque découvert en 1820.
Ce fut sur celte place que je demandai à mon guide s'il con-
naissait M. Bellini père. A cette demande, il se retourna vive-
ment, et , me montrant un vieillard qui passait dans une petite
voiture attelée d'un cheval: — Tenez, me dit-il, le voilà qui
va à la campagne.
Je courus à la voilure, que j'arrêtai, pensant qu'on n'est ja-
mais indiscret quand on i)arle à un pèr e de son fils , et d'un fils
comme celui-là surtout. En effet, au premier mot que je lui en
dis, le vieillard me pril les mains en me demandant s'il était
L
REVUE DE PARIS. 113
bien vrai que je le connusse. Alors je tirai de mon portefeuille
une lettre de recommandation qu'au moment de mon départ de
Paris , Bellini m'avait donnée pour la ducliesse de Noja , et je
lui demandai s'il connaissait celte écriture. Le pauvre père ne
me répondit qu'en me la prenant des mains et en baisant
l'adresse ; puis , se retournant de mon côté :
— Oh ! c'est que vous ne savez pas , dit-il, comme il est bon
pour moi ! Nous ne sommes pas riches : eh bien ! à chaquo
succès, je vois arriver un souvenir de lui, et chaque souvenir a
pour but de donner un peu d'aisance et de bonheur à ma vieil-
lesse. Si vous veniez chez moi , je vous montrerais une foule de
choses que je dois à sa piété. Chacun de ses succès traverse les
mers et m'apporte un bien-être nouveau. Cette montre , c'est
ÙQNorma; cette petite voiture et ce cheval, c'est une partie
du produit des Puritains. Dans chaque lettre qu'il m'écrit, il
me dit toujours qu'il viendra; mais il y a si loin de Paris à
Catane, que je ne crois pas à cette promesse, et que j'ai bien
peur de mourir sans le revoir. Vous le reverrez, vous.
— Mais oui, répondis-je, car je croyais le revoir; et si vous
avez quelque commission pour lui...
— Non. Que lui enverrai-je , moi? ma bénédiction ? Pauvre
enfant! je la lui donne le matin et le soir. Vous lui direz que
vous m'avez fait passer un jour heureux en me parlant de lui ;
puis , que je vous ai embrassé comme un vieil ami. — Le vieil-
lard m'embrassa. — Mais vous ne lui direz pas que j'ai pleuré.
D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, c'est de joie que je pleure. El
c'est donc vrai qu'il a de la réputation , mon fils ?
— Mais une très-grande, je vous assure.
— Quelle étrange chose ! Et qui m'aurait dit cela quand je le
grondais de ce qu'au lieu de travailler , il était là, battant la
mesure avec son pied et faisant chanter à sa sœur tous nos vieux
airs siciliens? Enfin, tout cela est écrit là-haut. C'est égal, je
voudrais bien le revoir avant de mourir. Est-ce que votre ami
le connaît aussi, mon fils?
— Certainement.
— Personnellement?
— Personnellement. Mon ami est lui-même le fils d'un musi-
cien distingué.
10.
114 REVUE DE PARIS.
'T- Âppelez-lc donc alors ; je veux lui serrer la main aussi , â
lui.
J'appelai Jadin , qui vint. Ce fut son tour alors d'être choyé
et caressé par le pauvre vieillard , qui voulait nous ramener
chez lui et voulait passer la journée avec nous. Mais c'était
chose impossible : il allait à la campagne, et l'emploi de notre
journée était arrêté. Nous lui promîmes d'aller le voir si nous
repassions à Catane ; puis il nous serra la main, et partit. A
peine eut-il fait quelques pas, qu'il me rappela. Je courus à
lui.
— r Votre nom ? me dit-il ; j'ai oublié de vous demander votre
nom.
Je le lui dis , mais ce nom n'éveilla en lui aucun souvenir.
Ce qu'il connaissait de son enfant même, ce n'était pas l'artiste,
c'était le bon fils.
— Alexandre Dumas, Alexandre Dumas, répéta-t-il deux ou
trois fois. Bon, je me rappellerai que celui qui portait ce
nom-là m'a donné de bonnes nouvelles de mon Alexandre
Dumas , adieu , adieu ! Je me rappelerai de votre nom ; adieu !
Pauvre vieillard ! je suis sûr qu'il ne l'a pas oublié, car les
nouvelles que je lui donnais, c'étaient les dernières qu'il devait
recevoir !
En le quittant, notre guide nous conduisit au Musée. Qe
Musée , tout composé d'antiquités, est de fondation moderne,
Il se trouva pour le bonheur de Catane un grand seigneur riche
à ne savoir que faire de sa richesse, et de plus artiste. C'était
don Ignazio de Patarno, prince de Biscari. Le premier, il sh
souvint qu'il marchait sur une autre Herculanum , et des fouilles
royales commencèrent, faites par un simple particulier. Ce fut
lui qui retrouva un temple de Cérès , qui découvrit les termes,
l(s aqueducs, la basilique, le forum, et les sépultures publi-
ques. Enfin ce fut lui qui fonda le Musée, et qui recueillit et
classa les objets qui en font partie; ces objets se divisent en
trois classes : les antiquités, les produits d'histoire naturelle et
les curiosités.
Parmi les antiquités on compte des statues, des bas-reliefs,
des mosaïques, des colonnes, des idoles, des pénates et des
vases siciliens.
Les statues appartiennent presque toutes à une époque de
REVUE DE PARIS. 115
mauvais goùl ou de décadence, et n'ofFrent de réellement re-
marquable qu'un torse colossal qui vient, dit-on, d'une statue
de Jupiter Éleuthère, une Penthésilée mourante, un buste
d'Anlinoiis , et une centauresse ; encore ce dernier morceau est-
il plus précieux comme curiosité que comme art, toutes les
statues de centaures que l'on ait trouvées étant des statues
mâles , et les centauresses n'existant ordinairement que sur les
bas-reliefs et les médailles.
Les vases siciliens composent, sans contredit, la collec-
tion la plus intéressante du Musée , en ce qu'ils sont de
formes variées à l'infini , et presque tous d'une élégance par-
faite.
Quant aux idoles , pénales , lampes , etc. , c'est ce qu'on voit
partout.
Les produits d'histoire naturelle appartiennent aux trois
régnes de la Sicile , et demandent des appréciateurs spéciaux.
Ce qui me parut curieux et remarquable pour tout le monde,
c'est une collection des laves de l'Etna. Ces laves, beaucoup
moins belles et beaucoup moins variées que celles du Vésuve,
sont presque toutes rousses ou mouchetées de gris ; cela tient à
ce que l'Etna renferme le fer et le sel ammoniac en quantité
beaucoup plus grande que le soufre , les marbres et les ma-
tières vitrifiables , tandis que le Vésuve , au contraire, contient
ces derniers objets en grande abondance.
Enfin, la collection des curiosités consiste en armures,
cuirasses, épées sarrasines, normandes et espagnoles, dont
quelques-unes sont foi t liches et d'un très-beau travail.
On montrait aussi autrefois un médailler , dans lequel était
renfermée une. collection complète des médailles de ta Sicile •
mais . à force de le montrer, le gardien s'aperçut un beau jour
qu'il en manquait cinq des plus précieuses : depuis ce temps, le
médailler est fermé.
Du Musée , nous allâmes à la cathédrale en traversant la rue
Saint-Ferdinand. J'appelai vivement Jadin ; il se retourna.
— Retenez Milord , lui dis-je.
— Pourquoi ?
— Retenez-le d'abord , je vous dirai pourtiuoi ensuite.
Jadin appela Milord, ef lui passai son mouchoir dans son
collier.
116 REVUE DE PARIS.
— Maintenant , lui dls-je, regardez sur la fenêtre de cet
opticien.
Sur la fenêtre de l'opficien, il y avait un chat dressé à
regarder les passants à travers une paire de lunettes , qu'il
portait fort gravement sur son nez.
— Peste ! dit Jadin , vous avez eu lu une bonne idée; celui-
là rentre dans la classe des chats savants , et nous aurait coûté
plus de deux pauIs.
Milord, en sa qualité de bouledogue, était en effet un si grand
étrangleur de chats, que nous avions jugé utile, on se le rap-
pelle, de prendre des mesures à ce sujet. En conséquence, à
partir de Gênes , ville dans laquelle Milord avait commencé à
exploiter en Italie la race féline, nous avions débattu le prix
d'un chat bien conditionné, et il avait été arrêté avec les pro-
priétaires des deux premiers étranglés, qu'un chat de race or-
dinaire , gris pommelé , gris blanc , ou moucheté de feu, valait
deux pauls, au maximum; étaient exceptés de ce tarif, bien
entendu , les angoras, les chats savants , enfin les chats à deux
têtes ou à six pattes. Nous nous étions fait donner un reçu en
règle des deux chats génois; nous avions fait ajouter successi-
vement à ce reçu les reçus subséquents, de manière à nous faire
un titre indiscutable. Toutes les fois que Milord commettait un
assassinat nouveau, et qu'on nous demandait pour la victime
plus de deux pauls , nous tirions notre titre de notre poche ,
nous prouvions que deux pauls étaient le dédommagement que
nous étions habitués à donner en pareils cas , et il était bien
rare alors que le propriétaire ne se contentât point de Tindem-
nilé dont s'étaient contentées la plupart des personnes à qui
nous avions eu affaire. Mais, comme nous l'avons dit, il y avait
des exceptions à notre tarif, et un chat qui portait des lunettes
d'une façon si majestueuse devait naturellement rentrer dans
les exceptions. .ladin avait donc dit une choses pleine de sens ,
lorsqu'il avait dit qu'on nous ferait payer le chat de l'opticien
plus de deux pauls, et il avait agi avec une louable prudence
lorsqu'il avait fait une laisse de son mouchoir.
Grâce à cette précaution , nous traversâmes la rue Saint-
Ferdinand sans encombre , et sans que Milord eût paru s'apei--
cevoir, autrement que par sa captivité d'un instant, de notre
REVUE DE PARIS. 117
inquiétude momentanée. En entrant dans l'église, nous le
lâchâmes. Il n'y avait plus rien à craindre.
L'église est sous l'invocation de sainte Agathe, qui y est
enterrée, comme on le sait. Son martyre fut d'avoir la gorge
coupée et tenaillée; aussi, comme Didon, la sainte a appris à
compatir aux maux qu'elle a soufferts , elle est surtout miracu-
leuse pour les maladies de sein. Une multitude d'ex-voto eu
argent , en marbre et en cire, réprésentant tous des mamelles,
font foi de son pouvoir sanitaire et de la confiance que la popu-
lation catanaise a dans la belle et chaste vierge tiu'elle a choisie
pour sa patronne. »
Dans le chœur, de beaux bas-reliefs de chêne , qui datent du
xv= siècle, représentent toute l'histoire de la sainte depuis le
moment oîi elle refusa d'épouser Quintilien , jusqu'à celui où l'on
rapporta son corps de Constantinople. Les plus curieux de ces
bas-reliefs sont ceux oii la sainte est frappée de barres de fer,
où on lui coupe les seins , où on la brûle, et où , visitée dans
sa prison par saint Pierre , elle est guérie par lui. Puis vient la
seconde période de la légende : après la martyre l'élue , après
le supplice les miracles. Alors, et en suivant toujours les bas-
reliefs , on voit la sainte apparaître à Guibert, et lui ordonner
d'aller chercher son corps à Constantinople. Guibert obéit et
trouve son tombeau. Embarrassé alors pour emporter cette
précieuse relique, il coupe le cadavre par morceaux et en met
un morceau dans le carquois de chacun de ses soldats , et le
rapporte ainsi jusqu'à Calane sans qu'il s'en égare autre chose
qu'un sein, qui heureusement est trouvé et rapporté par une
petite fille , de sorte que la bienheureuse Agathe , à la honte des
infidèles, se retrouve au grand complet.
Tous ces bas-reliefs sont charmants de naïveté. Personne n'y
fait attention, aucun livre n'en parle, nul cicérone ne pense à
les faire voir, et cependant c'est à coup sur une des choses les
plus curieuses que renferme l'église.
J'oubliais le voile de sainte Agathe que l'on conserve dans la
cathédrale. Ce précieux tissu, comme on dit dans les tragédies
classiques, a le privilège d'arrêter les laves qui descendent de
l'Etna; on n'a qu'à leur présenter le voile, et le torrent s'arrête,
se refroidit et se coagule. Malheureusement il faut que cette
action soit accompagnée d'une foi tellement forte, que presque
118 REVUE DE PARIS.
jamais le miracle ne réussit complètement ; mais alors ce n'est
pas la faute du voile, c'est la faute de celui qui le porte.
En sortant de l'église, notre guide nous conduisit à l'amphi-
théâtre, dont il est presque impossible de mesurer la grandeur,
enterré qu'il est presque entièrement dans la lave. C'est de cet
amphithéâtre que fut tiré , comme nous l'avons dit , en 1821 ,
l'obélisque qui s'élève sur la placedel'Eléphant; mais les fouilles
nécessitaient des dépenses énormes , et l'on fut obligé de les
cesser.
Au-dessus de l'amphithéâtre se trouve un bâtiment qu'on
f nous assura être la prison où mourut la sainte. A la porte de
celte prison est une pierre qui conserve l'empreinte de deux
pieds de femme. Au moment où sainte Agathe marchait à la
mort, Quintilien lui fit offrir une fois encore la vie si elle con-
sentait à abjurer et à devenir sa femme. — Ma volonté ,
répondit la sainte , est pius ferme que cette pierre. — Et la
pierre s'affaissa sous ses pieds, dont, depuis cette époque, elle
a gardé la marque.
De l'amphithéâtre nous allâmes au théâtre. Mais , pour re-
connaître l'un et l'autre , il faut encore plus de foi que pour
présenter le voile de la sainte à la lave. Nous avons déjà dit que
c'était dans ce théâtre qu'Alcibiade haranguait les Catanais
lorsque Catane fut prise par Nicias.
Si l'on veut au reste voir de près et dans toute sa terrible
variété l'effet des laves, il faut monter sur une des tours du
château Orsini, bâti par l'empereur Frédéric II, roi de Sicile.
L'irruption de 1669 a enveloppé ce château comme une île,
mais l'océan de feu battit vainement le géant de granit j le
géant est resté debout au milieu des ruines qui l'entourent.
Nous revenions à l'hôtel , où nous comptions manger un
morceau avant de visiter le couvent des Bénédictins , la seule
chose qui nous restât à voir , lot squ'en regardant autour de
moi, je m'aperçus que Milord était devenu invisible. Chaque
fois que pareiile chose nous arrivait , nous connaissions d'a-
vance les suites de celte disparition. Au bout d'un instant nous
le voyions ressortir par quelque porte ou quelque fenêtre , se
léchant le museau, et suivi d'un indigène mâle ou femelle
tenant son chat par la queue et venant réclamer ses deux pauls.
Mon premier regard m'apprit que nous étions dans la rue
REVUE DE PARIS. 119
Saint-Ferdinand , et le second , que nous étions en face de la
boutique de l'opticien; en même temps j'entendis un sabbat de
possédés , derrière un tonneau qui se trouvait à la porte. Je
saisis le bras de Jadin et lui montrai la fenêtre où le chat
manquait. 11 comprit tout à l'instant même, courut au tonneau,
ramassa une paire de lunettes qu'il mit à l'instant sur son nez
comme si c'étaient les siennes qu'il eût égarées . et levint suivi
de Milord. Quant au malheureux chat il était trépassé obscuré-
ment dans le coin où il était imprudemment descendu et où
Jadin laissa prudemment son cadavre. Or, nous étions à cette
heure du jour où , comme le disent dédaigneusement les Ita-
liens , il n'y a dans les rues que les chiens et les Français. Per-
sonne ne fut donc témoin de l'assassinat, pas même les grues
du poète Ibicus 5 non-seulement l'assassinat resta parfaitement
impuni , mais Jadin même hérita des lunettes du défunt.
Ces lunettes sont dans l'atelier de Jadin, où il les montre
comme étant celles du fameux abbé Meli , l'Anacréon de la
Sicile. Il en a déjà refusé cent écus qu'un Anglais lui a offerts;
il ne les donnera, à ce qu'il assure, que pour vingt-cinq
louis.
VIII.
LIS BÉNÉDICTINS DE SAJNT-NICOLAS-LE-VIEBX.
Le couvent de Saint-Nicolas , le plus riche de Catane , et dont
la coupole dépasse en hauteur tous les monuments delà ville,
a été bâti , vers le milieu du siècle passé , sur les dessins de
Contini. On y remarque l'église et le jardin ; l'église , pour ses
colonnes de vert antique et pour un très-bel orgue, ouvrage
d'un moine calabrais , qui demanda pour tout payement d'être
enterré sous son chef-d'œuvre; le jardin, pour la difficulté
vaincue; effectivement le fond en est lave, et toute la terre
qui le recouvre a été apportée à main d'homme.
La règle du couvent de Sainl-Mcolas était autrefois très-
sévère ; les moines devaient demeurer sur l'Etna , aux limites
des terres habitables . et ù cet effet leur premier monastère était
120 REVUE DE PARIS.
bâti à l'entrée de la seconde région , trois quarts de lieues au-
dessus de Nicolosi, dernier village que l'on rencontre en mon-
tant au cratère. Mais, comme tout s'afiFaiblit à la longue, la
règle perdit peu à peu de sa rigueur, et on commença à ne
plus réparer le couvent. Bientôt , une ou deux salles s'étant af-
faisées sous le poids des neiges , les bons pères firent bâtir la
magnifique succursale de Catane , qui prit le nom de Saint-Ni-
colas-le-Neuf, et ne demeurèrent plus que pendant l'été à
Saint-Nicolas-le-Vieux. Plus tard , Saint-Nicolas-le-Vieux fut
abandonné été comme hiver ; on parla pendant trois ou quatre
ans d'y faire des réparations qui le rendraient de nouveau ha-
bitable, mais on s'en garda bien. Enfin , une bande de voleurs,
gens beaucoup moins diflBciles sur leurs aises que les moines,
s'en étant emparés et y ayant élu domicile, il ne fut plus au-
cunement question de remonter à Saint-Nicolas-le-Vieux, et les
bons pères, qui ne se souciaient pas d'avoir des discussions
avec de pareils hôtes, leur abandonnèrent la tranquille jouis-
sance du couvent.
Cela donna lieu à une méprise assez curieuse.
ïn 1806, le comte de Weder, Allemand de vieille roche,
comme son nom l'indique , partit de Vienne pour visiter la
Sicile; il s'embarqua à Trieste, prit terre à Ancône , visita
Rome, s'y arrêta ainsi qu'à Naples, pour y prendre quelques
lettres de recommandation , se remit de nouveau en mer , et
débarqua à Catane.
Le comte de Weder connaissait de longue date l'existence
du couvent de Saint-Nicolas, et la réputation qu'avaient les
bons pères de posséder parmi leurs frères-servants le meilleur
cuisinier de toute la Sicile. Aussi le comte de Weder, qui était
un gastronome très-distingué, n'avait-il point manqué de se
faire donner à Rome, par un cardinal avec lequel il avait dîné
chez l'ambassadeur d'Autriche , une lettre de recommandation
pour le supérieur du couvent de Saint-Nicolas. La lettre était
pressante : on recommandait le comte comme un pieux et fer-
vent pèlerin, et l'on réclamait pour lui Thospitalité pendant
tout le temps qu'il lui plairait de rester au monastère.
Le comte était savant à la manière des Allemands, c'est-à-
dire qu'il avait lu une grande quantité de bouquins parfaite-
ment oubliés ; de sorte qu'il pouvait , à l'appui de ses asser-
REVUE DE PARIS. 121
(ions, si erronées et si ridicules qu'elles fussent, citer un
cerlain nombre de noms inconnus qui donnaient une sorte de
majesté pédantesque à ses paradoxes. Or, parmi ces bouquins,
se trouvait un catalogue des couvents de bénédictins répandus
sur la surface du globe , et il avait vu et retenu, avec la téna-
cité d'un esprit d'outre-Rhin, que la règle des bénédictins de
Saint-Nicolas de Catane leur enjoignait , comme je l'ai dit. de
demeurer sur la dernière limite de la reggione coltivala, et
sur la première de la reggione neworosa. Aussi, lorsqu'il fit
venir un muletier pour qu'il le conduisît à Saint-Nicolas, et que
le muletier lui eut demandé si c'élait à Saint-Nicolas-le-Neuf
oîi à Saint-Nicolas-le-Vieux, le comte répondit-il sans hésiter:
— A sa7i Nicole su W Etna. C'était tout ce que le comte savait
d'italien.
Il n'y avait pas à s'y tromper, et l'indication était précise;
cependant le muletier hasarda quelques observations ; mais le
comte lui ferma la bouche en disant : Je hairai pien. On
connaît la puissance habituelle d'un pareil argument : le mu-
letier salua le comte , et une demi-heure après revint avec une
mule.
— Et pien, dit le comte.
— Eh bien, excellence? répondit le muletier qui, en sa
qualité de guide , comprenait toutes les langues.
— Eh pien , ma pagache?
— Votre excellence emporte son bagage ?
— Partieu.
— Oh ! dit le muletier , c'est que votre excellence eût pu le
laisser à l'auberge, c'eût été plus sûr.
— Che ne quitte jamais ma pagache, entendez-fous? dit
l'Allemand.
Le muletier répondit par un signe imperceptible qui voulait
dire : Chacun est libre , — et s'en alla chercher le second
mulet. Cependant, lorsque le mulet fut chargé, l'honnête
guide crut devoir à sa conscience de faire une dernière obser-
vation.
— Ainsi , votre excellence est décidée?
— Certainement , répondit le comte en fourrant une énorme
paire de pistolets dans les fontes de sa monture.
— Elle va à Saint-Nicolas-le-Vieux ?
11 11
122 KKVUK DE PARIS.
— J'y fais.
— Votre excellence a donc des amis à Saint- Nicolas-Ie-
Vieux?
— Che ein lettre pour la cheneral.
— Pour le capitaine? veut dire votre excellence.
— Pour la cheneral, que je lis!
— Hum, hum, dit le Sicilien.
— D'ailleurs , je bairai pien , je bairai pien , entend.->lu , ma-
raud?
— Pardon, continua le guide; mais, puisque votre excellence
est dans de si bonnes dispositions, lui serait-il égal de me
payer d'avance?
— D'afance! et pourquoi çà?
— Parce qu'il est déjà trois heures, et que nous n'arriverons
pas avant la nuit, et que je voudrais revenir tout de suite.
— A la nuit? dit le comte. Au moins soupet-on au cou-
fent?
— Au couvent?
— Oui , à San-Nico!ô.
— Oh! certainement, qu'on y soupe; on est même plus sûr
d'y trouver la table mise la nuit que le jour.
— Les farceurs ! dit le comte dont un éclair gastronomique
illumina le visage. Tiens, foilà bour la ponne noufelle que (u
me donnes. — Et il lui remit deux piastres , qu'il tira d'une
bourse admirablement garnie.
— Merci, excellence, répondit le muletier, qui, une fois
payé , n'avait plus rien à dir.".
— Eh pien ! bartons-nous maintenant? reprit le comte.
• — Quand vous voudrez, excellence.
Le guide aida le comte à monter sur sa mule, et se mit en
route en chantant une espèce de cantique qui ressemblait beau-
coup plus à un 7niserere qu'k une tarentelle; mais le comte
était trop préoccupé du dîner qu'il allait faire pour remarquer
tout ce que ce prélude avait de mélancolique.
La route se fit assez silencieusement. Le guide avait fini par
croire, en voyant la confiance du comte appuyée des deux
énormes pistolets qu'il avait logés dans ses fontes, qu'il était au
mieux avec les hôtes de Saint-Nicolas-le-Vieux , et que même
peut-êlre il faisait partie de quelque bande de la Bohême qui
PxEVUE DF. PARIS. 123
était en relation d'intérêts avec celles de la Sicile. Quant à lui,
il savait que personnellement il n'avait rien à craindre, les mu-
letiers étant généralement sacrés pour les voleurs , et double-
ment , comme on le comprend bien , loisqu'ils leur amènent
une si bonne pratique que paraissait être !e comte.
Cependant, à chaque village qu'il rencoiiti'ait sur la route,
le muletier s'arrêtait sous un prétexte ou sous un autre.
C'était une espèce de transaction qu'il faisait avec sa conscience
pour donner au comte le temps de faire ses rétîexions et de re-
tourner en arrière si bon lui semblait. Mais, à chaque halte, le
comte reprenait d'une voix que la faim rendait de plus en plus
pressante ;
— En afant j allons , en afant , der teufel ; nous n'arriferons
chamais.
Et il repartait suivi parles regards ébahis des paysans qui
venaient d'apprendre du guide le bul de cet étrange pèlerinage,
et qui ne comprenaient pas que , sans y être conduit de force,
on eût l'idée de faire le voyage de Saint-Nicolas-le-Vieux.
Ils traversèrent ainsi Gravina , Santa-Lucia-di-Catarica, Ma-
nanunziata et Nicolosi. Arrivés à ce dernier village, le guide
fit un dernier effort.
— Excellence, dit-il, à votre place je souperais et je cou-
cherais ici, puis demain j'irais, en me promenant, comme
cela, tout seul, à Sainl-Nicolas-le-Vieux.
— Est-ce que tu ne m'as pas dit que che trouferais un pon
souper et un pon lit au coufent?
— Pardieu si, répondit le guide , s'ils veulent bien vous re-
cevoir.
— Mais quand che té lis que chai ein lettre pour la che-
neral.
— Pour le capitaine ?
— Non, pour la cheneral.
— Enfin , dit le guide, puisque vous le voulez absolument.
— Certainement , que je le feux.
— En ce cas , allons.
Et les deux voyageurs se remirent en route.
Comme l'avait dit le muletier, la nuit était venue; il ne
faisait pas de lune, on ne voyait pas à quatre pas devant soi.
Mais , comme le muletier connaissait parfaitement le terrain.
ÎU REVUE DE PARIS.
il n'y avait pas risque de se perdre. Il prit un petit sentier à
peine tracé , et qui s'écartait à droite dans les terres ; puis ,
commençant à quitter la région cultivée , il entra dans celle
des forêts. Au bout d'une heure de marche, on vit se dessiner
une masse noire, aux fenêtres de laquelle on n'apercevait au-
cune lumière.
— Voilà Saint-Nicolas-le-Vieux , dit à voix basse le muletier.
— Oh ! oh! dit le comte , foilà un coufent dans ein situation
pien mélangolique.
— Si vous voulez, répartit vivement le guide , nous pouvons
retourner à Nicolosi, et, si vous ne voulez pas coucher à l'au-
berge , il y a un excellent homme qui ne vous refusera pas un
lit, M. Gemellaro.
— Che ne le connais bas. T'ailleurs , c'est à Saint-Nigolas
que je feux aller, et non à Nigolosi.
— Zerebello da tedesco, murmura le Sicilien.
Puis, fouettant ses deux mules, il se remit en marche. Cinq
minutes après , ils étaient à la porte du couvent.
Le couvent n'avait rien de plus rassurant pour être vu de
plus près. C'était une vieille faljrique du xii"= siècle, où il était
facile de lire les ravages de chaque irruption qui avait eu lieu
depuis le temps de sa fondation. La date de tous les incendies
et de tous les tremblements de terre était là sculptée sur la
pierre. A certaines dentelures qui se détachaient en vigueur sur
un ciel bleu foncé , tout brillant d'étoiles, il était facile de re-
connaître qu'une partie des bâtiments tombait en ruines. Ce-
pendant les murailles qui entouraient l'édifice paraissaient assez
bien entretenues , et l'on y avait pratiqué des meurtrières , ce
qui donnait à Saint-Nicolas-le-Vieux bien plutôt l'apparence
d'une forteresse que l'aspect d'un monastère.
Le comte regarda tout cela d'un air fort calme, et ordonna
au muletier de frapper. Celui-ci, qui en avait pris son parti,
souleva un vieux marteau de fer tout rongé par la rouille et le
temps, et le laissa retomber de toute sa pesanteur. Le coup re-
tentit dans les profondeurs du couvent, et une cloche au son
aigre répondit. Presque en même temps, une petite fenêtre,
pratiquée à dix pieds de hauteur, s'ouvrit. 11 en sortit un long
tube de fer, qui se dirigea vers la poitrine du comte; une tête
J\EVUE DE PARIS. 125
barbue se montra à l'ouverture , et une voix qui n'avait rien de
l'onction monacale demanda : Qui va là?
— Ami , répondit le comte en écartant de la main le canon
du fusil ; ami.
En même temps il lui sembla sentir arriver par la fenêtre ou-
verte une odeur de rôti qui lui réjouit l'àme.
— Ami, hum ! ami , dit l'homme de la fenêtre. Et qui nous
prouvera que vous êtes un ami?
Et il ramena le canon du fusil dans la direction première.
— Mon très-gère frère, répondit le comte en écartant de nou-
veau et avec le même sang-froid l'arme qui le menaçait, che
combrends très-pien que fous breniez vos brécauzions afant de
recefoir les édranchers, et chan ferais autant à vodre blace ,
moi ; mais chai ein lettre du gardinal Morosini pour la cheneral
à fous.
— Pour notre capitaine? reprit l'homme au fusil.
— Eh ! non , non , pour la cheneral.
— Enfin, ça ne fait rien. Vous êtes tout seul? continua l'in-
terlocuteur.
— Dont zeul.
— Attentez, on va ouvrir.
— Hum ! ça sent pon , la rôti , dit l'Allemand en descendant
de sa mule.
— Excellence, demanda le muletier, qui pendant ce temps
avait déchargé le bagage du comte, vous n'avez plus besoin de
moi?
— Tu ne feux donc pas resder? reprit le comte.
— Non , dit le muletier j avec votre permission , j'aime mieux
aller coucher ailleurs.
— Eh pien ! fas , dit le comte.
— Faudra- 1- il vous venir chercher? demanda le Sici-
lien.
— Non , la cheneral me fera recontuire.
— Très-bien. Adieu, excellence.
— Atieu.
En ce moment la clef commença à grincer dans la serrure j
le guide sauta sur une de ses mules , prit la bride de l'autre , et
s'éloigna au trot. Il était déjà à une cinquantaine de pas quand
la porte s'ouvrit.
11.
126 REVUE DE PARIS.
— Ça sent pon, dit rAlleraand en humant l'odeur qui venait
de la cuisine; ça sent Irès-pon.
— Vous trouvez? demanda l'étrange portier.
— Oui , dit le comte, oui , che trout'e.
— C'est le souper du chef , qui est en route et que nous atten-
dons d'un moment à l'autre.
— Alors j'arrife pieu, dit le comte en riant.
— Est-ce qu'il vous connaît , notre chef ? demanda le portier,
— rson; mais chai ein lettre bour lui.
— Ah ! c'est autre chose. Voyons ?
— La foilà.
Le portier prit la lettre , et lut :
« Al reverendissimo générale dei Benedettini; al conventa
di San-Nicolo di Catania. »
— Ah ! je croraprends , dit le portier.
— Ah ! fous combrenez ; c'est pien heureux, dit le comte en
lui frappant sur l'épaule. En ce cas, mon ami, si fous com-
brenez, charchez-fous de ma pagache, et brenez garte zurtout
au borde-mandeau : c'est là où est mon pourse.
— Ah ! c'est là ou est votre bourse. C'est l)on à savoir , dit le
portier en prenant le porte-manteau avec un empressement tout
particulier.
Puis , s'élant emparé du reste du bagage :
— Allons , allons j continua-t-il , je vois bien que vous êtes
un ami ; venez.
Le comte ne se le fit pas dire deux fois , et suivit son guide.
L'aspect intérieur du couvent n'était pas moins étrange que
son aspect extérieur. Partout des ruines; beaucoup de futailles
défoncées ; nulle part de crucifix ni de saintes images. Le
comte s'arrêta un instant, car il était de ces causeurs qui ont
la mauvaise habitude de s'arrêter quand ils parlent, et il exprima
son étonnement à son guide d ur.e pareille dévastation.
— Que voulez-vous? lui répondit son guide ; nous sommes
un peu isolés , comme vous avez pu le voir ; et comme la mon-
tagne est pleine de mauvais sujets qui ne craignent ni Dieu ni
diable, nous ne laissons pas traîner le peu que nous possédons.
Tout ce que nous avons d'objets précieux est sous clef dans les
caves. D'ailleurs , vous savez que nous avons un autre monas-
tère dans la plaine , tout près deC.Uane?
BEVUE DE PARIS. 127
— Non, elle ne le safais bas. Ah ! fous afez un audre inoiiaz-
dère ! Diens , diens , diens !
— Maintenant , examinez vous-même votre bagage , pour que
vous puissiez attester au chef qu'il n'en a rien été détourné.
— Oh! c'être bien fazile : ein malle, ein sag dé nuit et ein
borde-manteau. Che fous la recommanle , la borde-mandeau ;
c'est là qu'est mon pourse.
— Ainsi, trois objets seulement, n'est-ce pas? Ce n'est
guère.
— C'être assez.
— Vous trouvez , vous ?
— Oui, je troufe.
— Eh bien, attendez là, dit le portier en faisant entrer le
comte dans une espèce de cellule , et je ne doute pas que , d'ici
à une demi-heure , le chef ne soit de retour. — Et il fit mine de
s'en aller.
— Dides donc , dides donc! Est-ce qu'en l'attendant che ne
bourrais bas descenlre à la guisine? Je donnerais beul-élre de
pons conseils au guisinier, moi.
— Ma foi , dit le portier, je n'y vois pas d'inconvénient :
attendez ici, je vais mettre votre bagage en sûreté , et je viens
vous reprendre. A propos, combien y a-t-il dans votre bourse?
— Trois mille six cent vingt tucals.
— Trois mille six cent vingt ducats? bon ! reprit le portier.
— Ça m'a l'air t'un pien honnête homme, murmura le comte
en regardant s'éloignei- le frère qui emportait toule sa robba ;
ça m'a l'air t'un pien honnête homme.
Dix minutes après, son guide était de retour.
— Si vous voulez descendre à la cuisine , dit le Sicilien , vous
êtes libre.
— Oui, che le feux. Ou est-delle, la guisine?
— Ytnaz.
Le comte suivit de nouveau son guide , qui le conduisit dans
les cuisines du couvent. La broche était garnie, tous les four-
neaux étaient allumés , et des casseroles bouillaient partout.
— Pon , dit l'Allemand s'ari étant sur la dernière marche, et
embrassant d'un coup d'œil ce spectacb^ succulent ; pon , ii
baraît que che ne suis bas tompé chour de cheûne. Ponchour,
guisinier, ponchour.
128 REVUE DE PARIS.
Le cuisinier était prévenu 5 il reçut en conséquence le comte
avec toute la déférence qu'il devait à un gourmet. Le comte en
profila pour aller lever le couvercle de toutes les casseroles et
goûter à toutes les sauces. Tout à coup il s'élança sur le cuisi-
nier qui allait verser du sel dans une omelette , et lui arracha
des mains le vase où étaient les œufs.
— Eh pien , eh pien ! Qu'est-ce que tu fais tonc? s'écria le
comte.
— Comment , qu'est-ce que je fais , demanda le cuisinier.
-- Foui , qu'est-ce que tu fais? je te le lemante.
— Je mets du sel dans l'omelette.
— Mais, malheureux, on ne met bas de sel dans l'omelette.
On met du sugre et des confidures, de ponnes confidures de
groseilles.
— Allons donc , reprit le cuisinier en essayant de lui arracher
le vase des mains.
— Non bas , non bas ! dit le comte , c'est moi qui la ferai ,
l'oraelede ; tonne-moi tes confidures.
— Ah! dit le cuisinier en s'échaufîant; nous allons voir un
peu qui est-ce qui est le maître ici :
— C'est moi ! dit une voix forte ; qu'y a-t-il?
Le comte et le cuisinier se retournèrent : un homme de qua-
rante à quarante-cinq ans , vêtu d'une robe de moine, se tenait
debout sur l'escalier; il était de haute taille et avait cette phy-
sionomie dure et impérieuse de ceux qui sont habitués à com-
mander.
— Le capitaine! s'écria le cuisinier.
— Ah ! dit le comte , c'est la cheneral , pon , Cheneral , con-
tinua-t-il en s'avançant vers le moine, che vous temante bardon,
mais fous avez un guisinier qui ne sait bas faire les omeledes.
— Vous êtes le comte de Weder , monsieur? dit le moine en
très-bon français.
— Oui, ma cheneral, répondit le comte sans lâcher les œufs
ni la fourchette avec laquelle il s'apprêtait à les battre j che
suis le gonde de Weler en bersonne.
— Alors c'est vous qui m'avez apporté la lettre de recomman-
dation que m'a remise le fière portier?
— Moi-même.
— Soyez le bien-venu , monsieur le comte.
I
REVUE M. PARIS. 129
Le comle s'inclina.
— Seulement , continua le moine, je regrette que la situation
écartée de notre couvent , son éloignement de tout lieu habité,
ne nous permettent pas de vous mieux recevoir ; mais nous
sommes de pauvres solitaires des montagnes , et vous nous
pardonnerez, je l'espère, si notre table n'est pas mieux
garnie.
— Comment , comment , bas mieux garnie ! Mais la souber ,
elle me semble excellente au gondraire , et quand chaurai fait
Tomelede aux gonfidures....
— Mais , capitaine, dit le cuisinier.
— Donnez des confitures à monsieur , et qu'il fasse son ome-
lette comme ill'entendra, dit le moine.
Le cuisinier obéit sans soufHer mot.
— Maintenant , dit le moine , ne vous gênez pas , monsieur le
comte, faites comme chez vous , et lorsque votre omelette sera
finie , remontez , nous vous attendons.
— C'est TafFaire de zinq minutes, et che remonde; faites
douchours serfir.
— Vous entendez, dit le moine au cuisinier , faites servir. —
Et il remonta l'escalier. Un instant après , deux frères descen-
dirent et se mirent aux ordres du cuisinier. Pendant ce temps,
le comte triomphant confectionnait son omelette; lorsqu'elle fut
finie, il remonta à son tour.
Le supérieur l'attendait avec toute la communauté , qui se
composait d'une vingtaine de frères , dans un réfectoire bien
éclairé, et où l'on avait dressé une table parfaitement servie.
Le comle fut frappé du luxe d'argenterie que celte table étalait ,
ainsi que de la finesse des nappes et des serviettes. Le couvent
avait tiré de son trésor et de sa lingerie ce qu'il avait de mieux ,
pour faire honneur à son hôte. Quant à l'appartement , il con-
trastait singulièrement, par son aspect délabré, avec le luxe
du couvert qui y était dressé. C'était une grande salle qui avait
dû être autrefois une chapelle , et dans l'autel de laquelle on
avait pratiqué une cheminée ; les parois n'avaient pour tout
ornement que des toiles d'araignées qui les couvraient, et
quelques chauve-souris attirées par la lumière voletaient au
plafond , entrant et sortant , selon leur caprice , par les fenêtres
brisées.
130 r,rYUF. M PARIS.
En outre, un arsenal complet de carabines était plttoresque-
ment disposé contre la muraille.
Le comte embrassa cet aspect d'un coup d'œil et admira l'ab-
négation religieuse des bons pères , qui , possédant des trésors
tels que ceux qui étaient étalés à ses yeux, vivaient cependant
exposés aux intempéries du ciel, comme les anciens solitaires
du mont Carmel et de laThébaide. Le supérieur remarqua son
étonneraent.
— Monsieur le comte, dit-il en souriant, je vous demande
encore une fois pardon du mauvais dîner et du mauvais gite
que vous trouverez ici. Peut-être vous avait-on peint l'intérieur
de notre couvent comme un lieu de délices. Voilà comme la so-
ciété nous juge, monsieur le comte. Aussi , une fois rentré dans
le monde , j'espère que vous nous rendrez justice.
— Ma voi, cheneral , répondit le comte, je ne sais bas drop
ce qui mangue à la tiner , et j'ai fu en pas une batterie de gui-
sine assez pien organisée; et, à moins que ce ne zoit le lin.
— Oh I répondit le supérieur, soyez tranquille sous ce rap-
port; le vin est bon.
— Eh pien ! si le fin est pon , c'est tout ce qu'il faut.
— Seulement , ajouta le supérieur, je crains que nos façons
ne vous paraissent peu monacales. Par exemple, nous avons
l'habitude de ne jamais souper sans avoir à côté de nous
chacun une paire de pistolets ; c'est une précaution contre les
accidents qui peuvent arriver à chaque minute dans un lieu
aussi isolé que celui-ci. Vous voudrez donc bien nous excuser
si , malgré voire présence , nous ne nous écartons pas de nos
habitudes.
Et à ces mots le supérieur releva sa robe , lira de sa ceinture
une paire de superbes pistolets qu'il déposa près de son
assiette.
— Faides , faides , cheneral , faides , répondit l'Allemand ;
les bisdolets, c'est l'ami de l'homme; chen ai aussi , moi, des
bisdolets. Oh mais ! c'est édonnant comme les vodres leur res-
semblent, c'est édonnant.
— Cela se peut , répondit le supérieur en réprimant un sou-
rire ; ce sont de très-bonnes armes , que j'ai fait venir d'Alle-
magne, des Kukenreiter.
— DesKukenreiter? C'est jusdement ça. Faides donc brendre
REVLE DE PARIS. 151
les miens , qui sont avec ma pagaclie, cheneral , pour les yom-
barer un peu,
— Après le dîner, comte, après le dîner. Mettez-vous en
face de moi, là, très-bien. Savez-vous \olie Betieificite ?
— Je l'ai su autrevois j mais che l'ai un beu ouplié.
-^ Tant pis , tant pis, dit le général , car je comptais sur
vous pour le dire; mais , si vous l'avez oublié, on s'en passera,
-- On zen bassera , 'répondit le comte, qui était de bonne
composition; on zen bassera.
Et le comte , effectivement, avala son potage sans Bénédi-
cité, ce que firent aussi les autres moines. Lorsqu'il eut fini ,
le capitaine lui passa une bouteille.
— Goûtez-moi ce vin-là , lui dit-il.
Le comte, se doutant qu'il avait affaire à un vin de choix,
emplit un petit verre qui était devant lui, le prit par le pied .
examina un instant, à la lueur de la lampe la plus rapprochée,
le liquide jaune comme de Tambre, puis il le porta à sa bouche
et le dégusta avec la voluptueuse lenteur d'un gourmet,
— C'est édonnant, dit le comte, moi qui groyais gonnaître
tous les fins , che ne gonnais pas celui-là; à moins que ce ne
soit du matère d'un noufeau g.'U.
C'est du marsala , monsieur le comte, un vin qui n'est pas
connu et qui mérite cependant de l'être. Oh ! notre pauvre
Sicile, elle renferme comme cela une fouie de trésors oubliés.
— Comment tides-fous qu'il s'abbelle? demanda le comte en
se versant un second verre.
-^ Marsala.
— Marzala !... Eh pieni c'est un bon fin ; ch'en achèterai. Se
fend-il cher.^
— Deux sous la bouteille.
— Fous tides? reprit le comte, qui croyait avoir mal entendu.
— Deux sous la bouteille.
— Teux sous la pouteille. Mais vous habidez le baratis der-
restre , cheneral ; che ne m'en fas blus d'izi , moi, je me fais
beneticdin.
— Merci de la préférence, comte; quand vous voudrez,
nous vous recevrons.
— Teux sous la pouteille î reprit le comte en se versant un
troisième verre.
132 REVUE 1)1' PARIS.
— Seulement , je dois vous prévenir qu'il a un défaut , ajouta
le supérieur.
— Il n'a bas de téfauts, répondit le comte.
— Je vous demande pardon ; il est très-capiteux.
— Gabileux, gabiteux , dit le comte avec mépris; j'en poi-
rais une binle qu'il n'y baraîtrait bas blus que si j'afais afalé
un ferre de zirop de crozeille.
— Alors, ne vous gênez pas, dit le supérieur , faites comme
chez vous; seulement, je vous préviens que nous en avons
d'autres.
En vertu de la permission qui lui était accordée, le comte se
mit à boire et à manger en véritable Allemand. Mais, il faut
l'avouer , il soutint admirablement la réputation dont jouissent
ses compatriotes. Les moines , excités parleur supérieur, ne
voulurent pas , de leur côté, laisser un étranger en arrière,
de sorte que bientôt on rompit le silence religieux qui avait
régné au commencement du repas , chacun commença A parler
à voix basse à son voisin , puis plus haut à tout le monde. Au
second service , chacun criait de son côté et commençait à ra-
conter les aventures les plus étranges qu'il fût possible d'en-
tendre. Le comte, si peu qu'il comprît le sicilien, crut s'aper-
cevoir qu'il était question surtout de coups hardis exécutés par
des brigands, de couvents pillés, de gendarmes pendus, de re-
ligieuses violées. Mais il n'y avait rien là d'étonnant ; la
situation isolée des dignes bénédictins , leur éloignement de la
ville , devaient les avoir rendus plus d'une fois témoins de pa-
reilles scènes. Le marsala allait toujours, sans préjudice du
Syracuse sec, du muscat de Calabre et du malvoisie de Lipari.
Si forte que fût la tête du comte , ses yeux commencèrent k se
couvrir d'un brouillard et sa langue à s'épaissir. Alors les mo-
nologues succédèrent peu à peu aux conversations , et les chan-
sons aux monologues. Le comte , qui voulait rester à la hauteur
de ses hôtes, chercha dans son répertoire anacréontique, et,
n'y trouvant rien pour le moment que la chanson des brigands
de Schiller, il se mit à entonner à tue-tête le fameux Stehlen,
morden, hureti , balrjen, auquel il lui sembla que les convives
répondaient par des applaudissements universels. Bientôt tout
parut tourner autour de lui ; il lui sembla que les moines
jetaient bas leurs habits religieux et se transformaient peu à
REVUE DE PARIS. 13."
peu en bandils. Ces figures acétiques changeaient de caractère
et s'illuminaient d'une joie féroce; le dîner dégénérait en
orgie. Cependant on buvait toujours, et chaque fois qu'on
buvait, c'étaient des vins nouveaux, des vins plus capiteux,
des vins pris dans la cave du prince de Paterno ou dans la
cantine des dominicains d'Aci-Reale. On frappait sur la table
avec des bouteilles vides pour en demander d'autres , et en frap-
pant on renversait les lampes; le feu alors se communiquait à
la nappe , et de la nappe à la table , et au lieu de l'éteindre on
y jetait les chaises, les bancs, les stalles. En un instant la
table ne fut plus qu'un immense bûcher, autour duquel les
moines devenus bandits se mirent à danser comme des démons.
Enfin, au milieu de tout ce sabbat infernal, la voix du capi-
taine retentit, demandant: Le monachel le monache ! Un
hourra général accueillit cette demande. Un instant après , une
porte s'ouvrit , et quatre religieuses parurent , traînées par
cinq ou six bandits; des hurlements de joie et de luxure les
accueillirent. Le comte voyait tout cela comme dans un rêve,
et comme dans un rêve il lui semblait qu'une force supérieure
clouait son corps à sa place , tandis que son esprit était em-
porté ailleurs. En un instant les vêtements des pauvres filles
furent en lambeaux; les bandits se ruèrent sur elles ; le capi-
taine voulut faire entendre sa voix, mais sa voix fut couverte
par les clameurs générales. Il sembla alors au comte que le
capitaine prenait ses fameux Kukenreiter , qui ressemblaient si
fort aux siens. Il crut entendre retentir deux coups de feu ; il
ferma les yeux , tout ébloui de la flamme. En les rouvrant, il
vit du sang, deux brigands qui se tordaient en hurlant dans un
coin, la plus belle des religieuses dans les bras du capitaine ,
puis il ne vit plus rien ; ses yeux se fermèrent une seconde fois
sans qu'il eût la puissance de les rouvrir, ses jambes man-
quèrent sous lui 5 enfin il tomba comme une masse; il était
ivre-mort.
Lorsque le comte s'éveilla , il était grand jour ; il se frotia
les yeux, se secoua et regarda autour de lui; il était couché
sous un arbre à la lisière du bois, avait à sa droite Nicolosi, à
sa gauche Pedara, devant lui Catane, et derrière Catane la
mer. Il paraissait avoir passé la nuit à la belle étoile, couché
sur un doux lit de sable, la tète appuyée sur son porle-man--
11 12
154 REVUE DE PARIS.
leau , et sans autre dais de lit que l'iramense azur du ciel. D'a-
bord , il ne se rappela rien , et demeura quelque temps comme
un homme qui sort de léthargie , enfin sa pensée , par une
opération lente et confuse d'abord , se reporta en arrière , et
bientôt il se rappela son départ de Catane, les hésitations de
son muletier, son arrivée au couvent, son altercation avec le
cuisinier, l'accueil que lui avait fait le général, le dîner, le
vin de Marsala, les chansons, l'orgie, le feu, les religieuses
et les coups de pistolets. Il regarda de nouveau autour de lui,
et vit sa malle , son sac de nuit et son porte-manteau ; il ouvrit
ce dernier, y retrouva son portefeuille, sa pipe d'écume de
mer , son sac à tabac et sa bourse , sa bourse qui , à son grand
élonnement , lui parut aussi ronde que si rien ne lui était arrivé;
il l'ouvrit avec anxiété : elle était toujours pleine d'or, et de
plus il y avait un billet 5 le comte l'ouvrit vivement et lut ce qui
suit :
« Monsieur LE COMTE,
« Nous vous faisons mille excuses de nous séparer de vous
d'une façon aussi brusque; mais une expédition de la plus
haute importance nous allirc du côté de Cefali. J'espère que
vous n'oublierez pas l'hospitalité que vous ont donnée les bé-
nédictins de Saint-Nicolas-le-Vieux , et que , si vous retournez
à Rome , vous demanderez à monsignor Morosini de ne point
oublier de pauvres pécheurs dans ses prières?
« Vous retrouverez tout votre bagage, à l'exception des Ku-
kenreiter que je vous demande la permission de garder comme
un souvenir de vous.
« Don Gaétan 0 ,
» Prieur de Saint-Nicolas-le-V^ieux.
» 16 octobre 1806. »
Le comte de Wedcr compla son or, il n'y manquait pas une
oboie.
REVUE DE PARIS, 155
Lorsqu'il arriva h Nicolosi , il trouva tout le village en ré-
voluiioR : la veille , le couvent de Sainte-Claire avait été forcé ,
Pargenterie du monastère |)illée, et les quatre plus jeunes et
plus belles religieuses enlevées, sans qu'on pût savoir ce qu'elles
étaient devenues.
Le comte rt^trouva son muletier, remonta sur sa mule, revint
à Calane, et, ayant appris qu'un bâtiment était prêt à mettre
à la voile pour Naples, il s'y embarqua et quitta la Sicile la
même nuit.
Deux ans après , il lut damVJllgeuieine Zeitung que le fa-
meux chef de bandits Gaëtano , qui s'était emparé du couvent
de Saint-Nicolas-le-Vieux, sur l'Etna , pour en faire un repaire
de brigands, après un combat terrible, soutenu contre un ré-
giment anglais, avait été pris et pendu, à la grande joie des
habitants de Catane , qu'il avait fini par venir rançonner jusque
dans la ville.
IX.
L ETNA,
Le lendemain de notre arrivée à Catane, nous devions, on
se le rappelle, tenter une ascension sur l'Etna. Je dis tenter,
car c'est surtout à l'occasion des projets que les voyageurs font
à l'endroit de cette montagne , qu'on peut appliquer le pro-
verbe : L'homme propose , et Dieu dispose. Rien de plus
commun que les curieux partis de Catane pour gravir le Ghi-
bello, comme on appelle l'Etna en Sicile; rien de plus rare que
les privilégiés arrivés jusqu'à son cratère. C'est que, pendant
neuf ou dix mois de l'année, la montagne est véritablement
inaccessible : jusqu'au 15 juin , il est trop tôt; passé le 1" oc-
tobre, il est trop tard.
Nous étions sous ce rapport dans les conditions voulues, car
nous étions arrivés à Calane le 4 septembre; de plus , toute la
journée avait été magnifique; aucune vapeur, aucun brouil-
lard, ne voilaient l'Etna. De toutes les rues qui y conduisaient,
nous l'avions vu, la veille, calme et majestueux. La légère
fumée qui s'échappait du cratère suivait la direction du vent ,
136 REVUE DE PARIS.
flotlant comme une banderole; enfin , le soleil que nous avions
vu se coucher du haut de la coupole des Bénédictins, avait
glissé dans un ciel sans nuage et disparu derrière le village
d'Aderno, promettant pour le lendemain une journée non moins
belle que celle qui venait de s'écouler.
Aussi , à cinq heures du matin , notre guide nous éveilla-t-il
en nous annonçant un temps fait exprès pour nous. Nous cou-
rûmes aussitôt à nos fenêtres qui donnaient sur l'Etna, et nous
vîmes le géant baignant sa tête colossale dans les blondes va-
peurs du matin. On distinguait parfaitement les trois régions
qu'il faut franchir pour arriver au sommet, la région cultivée,
la région des bois, la région déserte. Contre l'ordinaire, son
cône était entièrement dépouillé de neige.
Ce n'est que vers les quatre heures ordinairement que l'on
part; mais nous voulions nous arrêter quelques heures à Nico-
losi, et visiter le monte Rosso, un de ces cent volcans secon-
daires dont se hérisse la croupe de l'Etna. D'ailleurs il y avait ,
m'avait-on dit, à Nicolosi, un certain M. Gemellaro, savant mo-
deste et aimable qui demeurait là depuis cinquante ans , et qui
se ferait un plaisir de répondre à toutes mes questions. J'avais
demandé une lettre pour lui ; on m'avait répondu que c'était
chose inutile, son obligeante hospitalité s'étendant à tout voya-
geur qui entreprenait l'ascension , toujours pénible et souvent
dangereuse, que nous allions tenter.
A cinq heures donc , après nous être munis d'une bouteille
du meilleur rhum que nous pûmes trouver, nous enfour-
châmes nos mules , et nous partîmes pour Nicolosi , où nous
devions compléter nos provisions. Nous étions chacun dans
notre costume ordinaire, auquel , malgré les recommandations
de notre hôte , nous n'avions rien ajouté , ne pouvant croire
qu'après avoir joui dans la plaine d'une température à cuire
un œuf, nous trouverions dix degrés de froid sur la mon-
tagne.
Je ne sais rien de plus beau , de plus original , de plus acci-
denté, de plus fertile et de plus sauvage à la fois que le chemin
qui conduit de Catane à Nicolosi , et qui traverse tour à tour
des mers de sable, des oasis d'orangers, des fleuves de lave, des
tapis de moissons et des murailles de basalte. Trois ou quatre
villages sont sur la route, pauvres , chélifs, souffreteux, peu-
revi:f, dk r.vRis. 137
plés de mendiants, comme tous les villages siciliens; avec tout
cela, ils ont des noms sonores et poétiques , qui résonnent
comme des noms heureux : ils s'appellent Gravina, Santa-Lucia,
Massanunziala ; ils sont élevés sur la lave, bàlis avec de la lave
recouverte de lave; ils sortent tout entiers des entrailles de la
montagne, oîi ils rentreront un jour. Ils éclosent à la surface
du volcan, comme de pauvres fleurs flétries avant de naître, et
qu'un vent d'orage doit emporter.
Entre Massanunziata et le mont Miani , à droite de la route ,
est la fosse de la Colombe. D'où vient ce doux nom à une exca-
vation noire, ténébreuse, profonde de deux cents pieds, large de
cent cinquante? Notre guide ne put nous le dire.
Nous arrivâmes à Nicolosi , espèce de petit bourg bàli sur
les confins du monde habitable. Deux ou trois milles avant Ni-
colosi, on commence à entrer dans une région désolée, et ce-
pendant à un demi-mille au-dessus de Nicolosi, on voit encore
de belles plantations et un coieau couvert de vignes. Quelqu:;
feu intérieur remplace-t-il partiellement la chaleur du soleil ,
qui déjà à celte hauteur commence à se tempérer? C'est encori*
là un de ces mystères dont le guide ignare et le voyageursavant
ne peuvent dire le mot.
Nous descendîmes dans un de ces bouges que la Sicile seule
a l'audace de baptiser du nom d'auberge, et comme il était
encore de bonne heure , nous envoyâmes , pendant qu'on pré-
parait notre déjeuner, nos cartes à M. Gtniellaio. en lui de-
mandant la permission de lui faire notre visite. M. Gemelaru
nous fit répondre qu'il allait se met:re à table, et que, s; nous
voulions partager sa collation, nous serions les bien venus.
Quel que fiît, à l'aspect du déjeuner qui nous attendait, notre
désir d'accepter une offre si gracieuse, nous eûmes la discrétion
de la refuser, et nous poussâmes la sobriété jusqu'à nous con-
tenter du repas de l'auberge. C'était une action méritoire et
digne d'être mise en parallèle avec les jeûnes les plus rudes
des pères du désert.
Ce maigre déjeuner terminé, nous ordonnâmes à notre
guide de se mettre en quête d'une paire de poulets ou d'unu
demi-douzaine de pigeons quelconques, de leur tordre le cou,
de les plumer et de les rôtir. C'étaient nos provisions de bou-
che pour le déjeuner du lendemain. Cette précaution prise,
12.
138 REVUE DE PARIS.
nous nous acheminâmes vers la maison de M. Gemellaro, la
plus imposante de tout le village. Le domestique était pré-
venu , et nous introduisit dans !e cabinet de travail , oti son
maître nous attendait. En apercevant M. Gemellaro, je jetai un
cri de surprise mêlé de joie : c'était le même qui , à Aci-Reale,
m'avait si obligeamment indiqué le chemin de la grotte de Po-
lyphême.
— Ah! c'est vous, nous dit-il en nous apercevant ; je me
doutais que j'allais revoir d'anciennes connaissances. Tout
voyageur qui met le pied en Sicile m'aj)partientdedroit; il faut
qu'il passe par ici, et je le happe au passage. Avez-vous trouvé
votre grotte ?
— Parfaitement, monsieur, grâce à votre obligeance, que
nous venons de nouveau mettre à l'épreuve.
— A vos ordres, messieurs , répondit M. Gemellaro en nous
faisant signe de nous asseoir ; et j'oserai dire que, si vous voulez
des renseignements sur le pays, vous ne pouvez pas vous adresser
mieux quâ moi.
En effet, M. Gemellaro habitait depuis soixante ans le vil-
lage de Nicolosi, où il était né , et l'occupafion de toute sa vie
avait été d'observer le volcan qu'il avait sans cesse devant les
yeux. Depuis soixante ans, la montagne n'avait pas fait un
mouvement, que M. Gemellaro ne se fût mis aussitôt à l'étu-
dier; le cratère n'avait pas changé pendant vingt-quatre
heures de forme , que M. Gemellaro ne l'eût dessiné sous son
nouvel aspect 5 enfin la fumée ne s'était pas épaisie ou volati-
lisée une seule fois, que M. Gemellaro n'eût tiré de son assora-
brissement ou de sa ténuité des augures que le résultat n'avait
jamais manqué de confirmer. Bref, M. Gemellaro est l'Empédoclo
moderne; seulement plus sage <|ue l'ancien, j'espère qu'on l'en-
terrera avec ses deux pantoufles. Aussi M. Gemellaro connaît-
il son Elna sur le bout du doigt. Depuis trois mille ans, la mon-
tagne n'a pas jeté ujie gorgée de lave, que M. Gemellaro n'eu
ait un échanliilou ; il n'est pas jusqu'à l'île Julia dont M. Ge-
melaro ne possède un fragment.
Nos lecteurs ont sans nnlîe douie entendu parler de l'île
.lulia, île éphémère, (jui n'eut (|ue trois mois d'existence, il
est vrai, maiscjui lit auiant et plus debruil pendant soupassag(^
en ce monde, que certaines iles (jui (^xisî^nt depiiis le déluge.
I
REVUE DE PAPxIS. 1S9
Un beau malin du mois de juillet 1851, l'île Julia sortit du
fond de la mer et reparut à sa surface. Eih^ avait deux lieues de
leur, des montagnes, des vallées comme une ile véritable; elle
avait jusqu'à une foulaine; il est vrai que c était uue fontaine
d eau bouillante.
Elle était à peine sortie des dots , qu'un vaisseau anglais
passa ; en quelque endroit de la mer qu'apparaisse un phéno-
mène quelconque, il passe toujours un vaisseau anglais en ce
moment-là. Le capitaine, étonné de voir une ile à un endroit où
sa carte marine n'indiquait pas même un rocher, mit son vais-
seau en panne, descendit dans une chaloupe . et aborda sur
l'île. Il reconnut qu'elle était située sous le 28'= degré de lati-
tude, qu'elle avait des montagnes , des vallées, et une fontaine
d'eau bouillante. Il se fit apporter des œufs et du thé, et déjeuna
jirès de la fontaine ; puis , lorsqu'il eut déjeuné . il saisit un
drapeau aux armes d'Angleterre, le planta sur la montagne la
plus élevée de lile, et prononça ces paroles sacramentelles :
i Je prends possession de cette terre au nom de sa majesté
britannique. « Puis il regagna son vaisseau, remit à la voile,
et reprit le chemin de l'Angleterre, où il arriva heureusement,
annonçant qu'il avait découvert dans la Méditerranée une île
inconnue, qu'il avait nommée Julia, en honneur du mois de
juillet, date de sa découverte, et dont il avait pris possession
au nom de l'Angleterre.
Derrière le bâtiment anglais était passé un bâtiment napoli-
tain , lequel n'avait pas été moins étonné que le bâtiment an-
iilais. A la vue de cette île inconnue , le capitaine, qui était un
homme prudent, commença par carguer ses voiles, afin de s'en
tenir à une dislance respectueuse. Puis il prit sa lunette, et à
laide de sa lunette il reconnut qu'elle était inhabitée, qu'elle
avait des vallées et une montagne, et qu'au sommet de cette
montagne flottait ie pavillon anglais. Il demanda aussitôt quatre
hommes de bonne volonté pour aller à la découverte. Deux
Siciliens se présentèrent, descendirent dans la chaloupe, et
parliient. Un quart d'iieure après ils revinrent, rapportant le
tirdpeau anglais. Le capitaine napolitain déclara alors qu'il en
jtrenait possession au nom au roi des Deux-Sieiles, et la nomma
le Sainl-Ferdimmd, en l'honneur de son gracieux souverain,
l'ms ;! revint à Nap'.es, demanda une audience au roi . lui an-
140 REVUE DE PARIS.
nonça qu'il avait découvert une île de dix lieues de tour, toute
couverte d'orangers, de citronniers et de grenadiers, et dans
laquelle se trouvaient une montagne haute comme le Vésuve,
une vallée comme celle de Josaphat, et une source d'eau mi-
nérale , où Ton pouvait faire un établissement de bains plus
considérable que celui d'Ischia. 11 ajouta comme en passant,
et sans s'appesantir sur les détails, qu'un vaisseau anglais ayant
voulu lui disputer la possession de cette île , il avait coulé bas
le susdit vaisseau , en preuve de quoi il apportait son pavillon.
Le minisire de la marine, qui était présent à l'audience, trouva
le procédé un peu leste j mais le roi de Naples donna raison
entière au capitaine, le fit amiral, et le décora du grand-cordon
de Saint-Janvier.
Le lendemain, on annonçait dans les trois journaux de Na-
ples que l'amiral Bonnacorri , duc de Saint-Ferdinand, venait
de découvrir dans la Méditerranée, une île de quinze lieues de
tour, habitée par une peuplade qui ne parlait aucune langue
connue, et dont le roi lui avait offert la main de sa tille. Chacun
de ces journaux contenait en outre un sonnet à la gloire de
l'aventureux navigateur. Le premier le comparait à Vasco de
Gama , le second à Cristophe Colomb , et le troisième à Améric
Vespuce.
Le même jour, le ministre d'Angleterre alla demander des
explications au ministre de la marine de Naples touchant les
bruits injurieux pour l'honneur de la nation britannique qui
commençaient à se répandre au sujet d'un vaissau anglais que
l'amiral Bonnacarri prétendait avoir coulé bas. Le ministre de
la marine répondit qu'il avait entendu vaguement parler de
quelque chose de pareil, mais qu'il ignorait lequel, du vaisseau
napolitain ou du vaisseau anglais, avait été coulé bas. Loin de
se contenter de cette explication , le ministre prétendit qu'il y
avait insulte pour sa nation dans la seule supposition qu'un
vaisseau anglais pût être coulé bas par un autre vaisseau quel-
conque, et demanda ses passe-ports. Le ministre de la marine
en réléra au roi de Naples, qui lui ordonna de signer à l'ambas-
sadeur tous les passe-ports qu'il lui demanderait, et fit de son
côté écrire à son ministre à Londres de quitter à l'instant même
la capitale de la Grande-Bretagne.
Cependant le gouvernement britannique poursuivait la prise
I
RKVL'E DF. I'aH S. îîl
de possession de l'île Julia avec son acLivilé ordinaire. C'était
le relai qu'il cherchait depuis si ionjjtemps sur !a roule de Gi-
braltar à Malte. Un vieux lieutenant de frégate, qui avait eu
la jambe emportée à Aboukir, et qui depuis ce temps sollicitait
une récompense quelconque auprès des lords de l'amirauté, fut
nommé gouverneur de Tile Julia, et reçut l'ordre de s'embar-
quer immédiatement pour se rendre dans son gouvernement.
Le digne marin vendit une petite terre qu'il tenait de ses an-
cêtres , acheta tous les objets de première nécessité pour une
colonisation, monta sur la frégate le Dard, avec sa femme et
ses deux filles , doubla la pointe de la Bretagne , traversa le
golfe de Gascogne, franchit le détroit de Gibraltar, entra
dans la Méditerranée , longea les côtes d'Afrique , relâcha à
Panthellérie, arriva sous la ô8^ degré de latitude, regaida au-
tour de lui, et ne vit pas plus d'île Julia que sur sa main.
L'île Julia était disparue de la veille, et je n'ai pas entendu
dire que jamais, au grand jamais, personne en ait entendu
parler depuis.
Les deux puissances belligérantes , qui avaient fait des ar-
mements considérables , continuèrent à se montrer les dents
pendant dix-huit mois ; puis leur grimace dégénéra en un sou-
sourire rechigné; enfin, un beau matin, elles s'embrassèrent,
et tout fut dit.
Cette querelle d'un instant, qui en détinitive raffermit l'amitié
de deux nations faites pour s'estimer, n'eut d'autre résultat que
la création d'un nouvel impôt dans les royaumes des Deux-Si'
ciles et de la Grande-Bretagne.
Laissons l'île Julia, ou l'île Saint-Ferdinand, comme on vou-
dra l'appeler, et revenons à l'Etna, qu'on pourrait bien supposer
l'auteur de cette mauvaise plaisanterie qui faillit troubler la
tranquillité européenne.
Le mot Etna est, à ce que prétendent les savants, un mot
phénicien qui veut dire mont de la fournaise. Le phénicien
était, on le voit , une langue dans le genre de ceUe que parlait
Covielle au bourgeois gentilhomme, et qui exprimait tant de
choses en si peu de mots. Plusieurs poètes de l'antiquité pré-
tendent que ce fut le lieu où se réfugièrent Deucalion etPyrrha
pendant le déluge universel. A ce titre, M. Gemellaro, qui est
né à Nicolosi, peut certes réclamer Thonneur de descendre en
143 REVUE DE PAR5S.
droite ligne d'une des premières pierres qu'ils jetèrent derrière
eux. Cela laisserait bien loin, comme on voit, les Montmorency,
les Rohanset les Noailles.
Homère parle de TEtna, mais sans le désigner comme un
volcan. Pindare l'appelle une des colonnes du ciel. Thucydide
mentionne trois grandes explosions , depuis l'époque de l'ar-
rivée des colonies heliéniques jusqu'à celle où il vivait. Enfin,
il y eut deux éruptions à l'époque des Denis; puis elles se suc-
cédèrent si rapidement, qu'on ne compta désormais que les plus
violentes (1).
Depuis l'éruption de 1781, l'Etna a bien eu quel(|ue petite
velléité de bouleverser encore !a Sicile 5 mais, comme ces ca-
prices n'ont pas eu de suites sérieuses , il est permis de penser
que ce qu'il en a fait, c'est uni({uement par respect pour lui-
même et pour conserver sa position de volcan.
De toutes ces éruptions, une des plus terribles fut celle
de 1669. Comme l'éruption de 1669 partit du Monte-Rosso , et
que le Monte-Rosso n'est qu'à un demi-mille à gauche de Nico-
losi, nous nous mîmes en route . Jadin et moi , pour visiter le
cratère, après avoir promis à M. Gemellaro de revenir dîner
chez lui.
Il faut avant tout savoir que l'Etna se regarde comme trop
au dessus des volcans ordinaires pour procéder à leur façon ; le
Vésuve, Stromboli, l'Hécla même, versent la lave du haut de
leur cratère , comme le vin déborde d'un verre trop plein ;
l'Etna ne se donne pas tant de peine. Son cratère n'est qu'une
espèce de cratère d'apparat , qui se contente de jouer au bilbo-
quet avec des rocs incandescants gros comme des maisons or-
dinaires, et qu'on suit dans leur ascension aérienne, comme on
pourrait suivre une bombe qui sortirait d'un mortier ; mais ,
pendant ce temps , le fort de l'éruption se passe réellement
ailleurs. En effet, quand l'Etna est en travail, il lui pousse alors
tout bonnement sur le dos, à un endroit ou à un autre, une
(1) Les principales éruptious de l'Etna eurent lieu l'an 662 de
Rome, et pendant Tère chrétienne dans les années 225, 420, 812,
1169, 1285, 1529, 1533, 1408, 1444, 1446, 1447, 1536, 1603, 1607,
1610, 1614, 1619. 1654, 1669, 1682, 1688,1689, 1702, 1766 et
1781.
RKVLiî DE PAKIS. 143
espèce de fuioncie de la groôseiK- de Muiiliiiarîre ; puis le fu-
roncle crève , et il en sort un fleuve de lave qui suit sa pente ,
descend , biû!e ou renverse tout ce qu'il renconlre devant lui,
et fifiit par aller s'éteindre dans la mer. Celte façon de procéder
est cause que l'Etna est couvert d'une quantité de petits cra-
tères qui ont forme d'immenses meules de foin ; chacun de ces
volcans secondaires a sa date et son nom particulier, et tous
ont fait , dans leur lemj)s , plus ou moins de j)ruit et {)ius ou
moins de ravage.
Le Monle-Rosso est , comme nous l'avons dit , au premier
ïang de celte aristocratie secondaire; ce serait, dans tout
.'iutre voisinage que celui des And(-s , des Cordilières ou des
Alpes , une fort jolie petite montagne de neuf cents pieds d'élé-
vation , c'est-à-dire trois l'ois haute comme les tours de Notre-
Dame. Le volcan doit son nom à la couleur des scories terreuses
dont il est formé 5 on y monte par une pente assez facile, et, au
bout d'une demi-heure d'ascension à peu près , on se trouve au
bord de son cratère.
C'est une espèce de puits séparé dans le fond comme une
salière, et qui s'offre maintenant aux regaids avec un air de
bonhomie et de tranquillité parfaite. Quoiqu'il n'y ait pas de
chemin pratiqué, on y descendrait, à la rigueur, avec des
cordes; sa profondeur peut être de deux cents pieds , et sa cir-
conférence de cinq ou six cents.
C'est de cette bouche aujourd'hui muette et froide que sortit,
en 1669, une teliepiuie de pierres et de cendres, que littérale-
ment, pendant trois mois, le soleil en fut obscurci , et que le
vent la porta jusqu'à Malte. La violence de i'éjaculation était
telle, qu'un rocher de cinquante pieds de longueur fut lancé à
Riille pas du cratère d'oii il était sorti , et s'enfonça en retom-
bant à vingt-cinq pieds de profondeur. Enfin, la lave i)arut à
son tour, monta en bouillonnant jusqu'à l'orifice, déborda sur la
pente méridionale , et , laissant Kicolosi à sa droite et Boriello à
sa gauche, commença de s'écouler, non pas comme un torrent,
mais comme un fleuve de feu , ouvrit de ses vagues ai dentés
les villages de Campo-Rotondo, de San-Pietro , de Gigganeo,
et alla se jeter dans le port de Catane, en y poussant devant
elle une partie de la ville. Là commença une lutte horrible
entre icau et le fiii : la mer repousoée d'uboid céda ia place,
144 HKVUK mi PARIS.
et recula d'un quart de lieue , découvrant à Toeil humain ses
profondeurs. Des vaisseaux furent brûlés dans le port, de gros
poissons morts vinrent tloUer à la surface de Teau ; puis,
comme furieuse de sa défaite, la mer à son tour revint attaquer
la lave. La lutte dura quinze jours; enfin, la lave vaincue
s'arrêta, et de l'état fusible commença de passer à l'état
compact. Pendant quinze autres jours, la mer bouillonna
encore, occupée à refroidir ce nouveau rivage qu'elle était
forcée d'accepter; puis, peu à peu, le bouillonnement s'effaça.
Mais la campagne tout entière était dévastée, trois villages
étaient anéantis, Catane était aux trois quart détruite, et le
port à moitié comblé.
Du haut du Monte-Rosso ou plutôt des Monte-Rossi ( car la
montagne se partage en deux sommets comme le Vésuve) , on
voit cette traînée de lave, longue de cinq lieues, large parfois
de trois , et que près de deux siècles n'ont recouverte encore
que de deux pouces de terre. Du point où j'étais, à ma droite
et à ma gauche , devant et derrière moi , dans l'horizon que
mon œil pouvait embrasser, je comptai en outre vingt-six
montagnes , toutes produites par des éruptions volcaniques, et
pareilles de forme et de hauteur à celle sur laquelle j'étais
monté.
En promenant ainsi mes regards autour de moi, j'avais
aperçu, au pied d'un volcan éteint, les ruines de ce fameux
couvent de Saint-NicoIas-le-Vieux , où le comte de Weder avait
été si bien reçu par don Gaelano; un lieu qui conservait de
pareils souvenirs méritait à tous égards notre visite. Aussi , à
peine descendus des Monte-Rossi, nous acheminâmes-nous vers
le couvent.
C'est une construction élevée , selon Farello , par le comte
Simon , petit-iils du Normand Roger, le conquérant le plus po-
pulaire de toute la Sicile, et connu encore aujourd'hui de tout
paysan sous le nom del conte Ruggieri, Quelques savants pré-
tendent que ce monastère est situé sur l'emplacement de l'an-
cienne ville d'Inesse ; il est vrai que d'autres savants prétendent
que l'ancienne ville d'Inesse s'élevait sur le revers opposé de
l'Etna ; il s'est échangé là-dessus force volumes entre les
érudits de Catane, de Taormino et de Messine, et le fait est
resté un peu plus obscur qu'aupniavant , tant chacun avait
KEVUE I)F. PARIS. 145
apporté d'excellentes preuves à l'appui de son opinion. A mou
retour à Catane, l'un d'eux me demanda ce qu'en pensait l'A-
cadémie des Sciences de Paris. Je lui répondis que l'Académie
des Sciences , après s'être longtemps occupée de celte grave
question, avait reconnu qu'il devait exister deux villes d'Inesse,
bâties en rivalité Tune de l'autre, l'une par les Naxiens, et
l'autre par les Sicaniens d'Espagne ; l'une sur le revers méri-
dional , l'autre sur le revers septentrional du mont Etna. Le
savant se frappa le front, comme s'il se sentait illuminé d'une
idée nouvelle, courut à son bureau, prit la plume, et
commença un volume qui , à ce que j'ai appris depuis , a jeté
un grand jour sur cette importante question.
Ce couvent, oij, selon les intentions de leur pieux fondateur,
les bénédictins étaient condamnés à vivre exposés les premiers
aux ravages du volcan que devaient conjurer leurs prières ,
n'est plus qu'une ruine. Ce qu'il y a de mieux conservé est la
chapelle et la fameuse salle où le comte de Weder, nouveau
Faust, assista au sabbat de Gaëlano-Méphistophélès. Un plateau
qui domine le monastère n'est autre chose qu'une masse délave
déchirée en gouffres profonds et du haut de laquelle on domine
un amphithéâtre de cratères éteints.
Il était quatre heures du soir; nous devions dîner à quatre
heures et demie chez notre excellent hôte , M. Gemellaro : nous
reprimes donc le chemin de sa maison avec d'autant plus de
hâte que le déjeuner du matin nous avait admirablement pré-
disposés â un second repas. Nous trouvâmes la table toute
dressée ; nous avions admirablement saisi ce moment si rapide
et si rare où l'on n'attend pas , et où cependant l'on n'a pas fait
attendre.
M. Gemellaro était un de ces savants comme je les aime,
savants expérimentateurs , qui détestent toute théorie et ne par-
lent que de ce qu'ils ont vu. Pendant tout le dîner , la conver-
sation roula sur la montagne de notre hôte, je dis la montagne
de notre hôte, car M. Gemellaro est bien convaincu que l'Etna
est à lui , et il serait fort étonné si un jour sa majesté le roi des
Deux-Siciles lui en réclamait quelque chose.
Après l'Etna , ce que M. Gemellaro trouvait de plus grand et
de plus beau, c'était Napoléon , cet autre volcan éteint, qui ,
pendant une irruption de quatorze ans , a causé tant de trera-
11 15
146 KEVUE DE PARIS.
blements de trônes et de chutes d'empires. Son rêve était de
posséder une collection coinidèle des gravures qui avaient été
faites sur lui; je le désespérai en lui disant qu'il faudrait en
charger quatre vaisseaux, et qu'elles ne tiendraient pas dans le
cratère des Monte-Rossi.
Après le dîner, M. Gemeliaro s'informa des précautions que
nous avions prises pour monter sur l'Elna : nous lui répondîmes
que les précautions se bornaient à l'achat d'une bouteille de
rhum et à la cuisson de deux ou trois poulets. M. Gemeliaro
jeta alors les yeux sur nos costumes , et, voyant Jadin avec sa
veste de panne et moi avec ma veste de toile , nous demanda en
frissonnant si nous n'avions ni redingotes , ni manteaux. Nous
lui répondîmes que nous ne possédions absolument pour le mo-
ment que ce que nous avions sur le corps. — Voilà bien les
Français , murmura M. Gemeliaro en se levant ; ce n'est pas
un Allemand ou un Anglais qui s'embarquerait ainsi. Attendez,
attendez. Et il alla nous chercher deux grosses capotes à capu-
chons, pareilles à nos capotes militaires, qu'il nous remit en
nous assurant que nous n'aurions pas plus tôt fait deux lieues
au-delà de Nicolosi , que nous rendrions hommage à sa pré-
voyance.
La causerie se prolongea jusqu'à neuf heures du soir; notre
guide vint alors frapper à la porte avec nos mulets. Nous lui
demandâmes s'il était parvenu à se procurer quelques comesti-
bles : il nous répondit en nous montrant quatre de ces malheu-
reux poulets comme il n'en existe qu'en Italie, et qui, à eux
quatre , ne valaient pas un bon pigeon de pied. En outre, il
avait acheté deux bouteilles de vin, du pain, du raisin et des
poires; avec cela il y avait de quoi faire le tour du monde.
Nous enfourchâmes nos montures, et nous nous mîmes en
route par une nuit qui nous parut, au sortir d'une chambre
bien éclairée , d'une effroyable obscurité ; mais peu à peu nous
commençâmes à distinguer le paysage, grâce à la lueur des
myriades d'étoiles qui parsemaient le ciel. Il nous parut
d'abord, à la façon dont nos mulets enfonçaient sous nous, que
nous traversions des sables. Bientôt nous entrâmes dans la se-
conde région , ou région des forêts , si toutefois les quelques
arbres, éparpillés, malingres et lortus, qui couvrent le sol,
méritent le nom de forêt. Nous y marchâmes deux heures à peu
REVUE DE PAPxIS. 147
près , suivant de confiance le chemin où nous engageait notre
guide , ou plutôt nos mulets , chemin qui , au reste , à en juger
par les descentes et les montées éternelles , nous paraissait
efFroyablemeiit accidenté. Déjù, depuis une heure, nous avions
reconnu la justesse des prévisions de M. Geraellaro, relative-
ment au froid, et nous avions endossé nos houppelandes à
capuchons, lorsque nous arrivâmes à une espèce de masure
sans toit, où nos mulets s'arrêtèrent d'eux-mêmes. Nous étions
à la casa del Bosco ou délia Neve , c'est-à-dire du Bois ou de
la Neige, noms qu'elle mérite successivement l'été et l'hiver.
C'était , nous dit le guide , notre lieu de halte. Sur son invita-
tion , nous mîmes pied à terre et nous entrâmes. Nous étions
à moitié chemin de la casa Inglesej seulement, comme
disent nos paysans, nous avions mangé notre pain blanc le pre-
mier.
La casa délia Neve était comme un prélude à la désolation
qui nous attendait plus haut. Sans toit, sans contrevents et
sans portes , elle n'offrait d'autre abri que ses quatre murs.
Heureusement notre guide s'était muni d'une petite hache : il
nous apporta une brassée de bois; nous fîmes jouer immédiate-
ment le briquet phosphorique , et nous allumâmes un grand
feu. On comprendra qu'il fut le bien venu, lorsqu'on saura
qu'un petit thermomètre de poche que nous portions avec nous
était déjà descendu de 18 degrés depuis Catane.
Une fois notre feu allumé, notre guide nous invita à dormir,
et nous abandonna à nous-mêmes pour prendre soin de nos
mulets. Nous essayâmes de suivre son conseil, mais nous
étions éveillés comme des souris , et il nous fut impossible de
fermer l'œil. Nous suppléâmes au sommeil par quelques verres
de rhum , et par force plaisanteries sur ceux de nos amis pari-
siens qui, à cette heure, prenaient tranquillement leur thé sans
se douter le moins du monde que nous étions à courir la pré-
tentaine dans les forêts de l'Etna. Cela dura jusqu'à minuit et
demi ; à minuit et demi , notre guide nous invita à remonter
sur nos mulets.
Pendant notre halte , le ciel s'était enrichi d'un croissant qui,
quelle qu'en fût la ténuité, suffisait cependant pour jeter un
peu de lumière. Nous continuâmes à marcher un quart d'heure
encore à peu près au milieu d'arbres qui devenaient plus rares
148 REVUE DE PARIS.
de vingt pas en vingt pas , et qui finirent enfin par disparaître
tout à fait. Nous venions d'entrer dans la troisième région de
l'Etna, et nous sentions, au pas de nos mulets, quand ils
passaient sur des laves, quand ils traversaient des cendres, ou
quand ils foulaient une espèce de mousse, seule végétation qui
monte jusque-là. Quant aux yeux , ils nous étaient d'une
médiocre utilité, le sol nous apparaissant plus ou moins coloré,
voilà tout , mais sans que nous pussions , au milieu de l'ob-
scurité, distinguer aucun détail.
Cependant , à mesure que nous montions , le froid devenait
plus intense, et, malgré nos houppelandes , nous étions glacés.
Ce changement de température avait suspendu la conversation,
et chacun de nous, concentré en lui-même comme pour y con-
server sa chaleur, s'avançait silencieusement. Je marchais le
premier, et, si je ne pouvais voir le terrain sur lequel nous
avancions, je distinguais parfaitement à notre droite des escar-
pements gigantesques et des pics immenses, qui se dressaient
comme des géants , et dont les silhouettes noires se dessinaient
sur l'azur foncé du ciel. Plus nous avancions , plus ces appari-
tions prenaient des aspects étranges et fantastiques; on com-
prenait bien que la nature n'avait point fait ces montagnes
ainsi, et que c'était une longue lutte qui les avait dépouillées.
Nous étions sur le champ de bataille des titans j nous gravissions
Pélion entassé sur Ossa.
Tout cela était terrible , sombre , majestueux ; je voyais et je
sentais parfaitement la poésie de ce nocturne voyage, et cepen-
dant j'avais si froid que je n'avais pas le courage d'échanger
un mot avec Jadin pour lui demander si toutes ces visions n'é-
taient point le résultat de l'engourdissement que j'éprouvais ,
et si je ne faisais pas un songe. De temps en temps des bruits
étranges, inconnus, qui ne ressemblaient à aucun des bruits
que l'on entend habituellement, s'éveillaient dans les entrailles
de la terre , qui semblait alors gémir et se plaindre comme un
être animé. Ces bruits avaient quelque chose d'inattendu , de
lugubre et de solennel qui faisait frissonner. Souvent, à ces
bruits , nos mulets s'arrêtaient tout court , approchaient leurs
naseaux ouverts et fumants du sol , puis relevaient la tête en
hennissant tristement, comme s'ils voulaient faire entendre
qu'ils comprenaient cette grande voix de la solitude, mais que
I
REVUE DE PARIS. 149
ce n'était point de leur propre mouvement qu'ils venaient
troubler ses mystères.
Cependant nous montions toujours , et de minute en minute
le froid devenait plus intense; à peine si j'avais la force de
porter ma gourde de rhum à ma bouche. D'ailleurs , cette opé-
ration était suivie d'une opération plus difficile encore , qui
consistait à la reboucher; mes mains étaient tellement glacées,
qu'elles n'avaient plus la perception des objets qu'elles tou-
chaient, et mes pieds étaient tellement alourdis, qu'il me
semblait porter une enclume au bout de chaque jambe. Enfin,
sentant que je m'engourdissais de plus en plus , je fis un effort
sur moi-même, j'arrêtai mon mulet, et je mis pied à terre.
Pendant cette évolution ,je vis passer Jadin sur sa monture. Je
lui demandai s'il ne voulait pas en faire autant que moi ; mais,
sans me répondre , il secoua la tête en signe de refus et
continua son chemin. D'abord il me fut impossible de marcher;
il me semblait que je posais mes pieds nus sur des milliers
d'épingles. J'eus alors l'idée de m'aider de mon mulet, et je
l'empoignai par la queue ; mais il appréciait trop l'avantage
qu'il avait d'être débarrassé de son cavalier pour ne pas
tenter de conserver son indépendance. A peine eut-il senti le
contact de mes mains , qu'il rua des deux jambes de derrière;
un de ses pieds m'atteignit à la cuisse et me lança à dix pieds
en arrière. Mon guide accourut et me releva.
Je n'avais rien de cassé; de plus la commotion avait quelque
peu rétabli la circulation du sang; je n'éprouvais presque pas
de douleur, quoique, par ma chute, il me fût clairement
prouvé que le coup avait été violent. Je me mis donc à mar-
cher, et me sentis mieux. Au bout de cent pas, je trouvai Jadin
arrêté; il m'attendait. Le mulet, qui l'avait rejoint sans moi ni
le guide, lui avait indiqué qu'il venait de m'arriver un accident
quelconque. Je le rassurai, et nous continuâmes notre route,
lui et le guide à mulet, moi à pied. Il était deux heures du
matin.
Nous marchâmes trois quarts d'heure encore à peu près dans
des chemins roides et raboteux , puis nous nous trouvâmes sur
une pente doucement inclinée, où nous traversions de temps en
temps de grandes flaques de neige dans lesquelles j'enfonçais
jusqu'à mi-jambes, et qui finirent par devenir continues. Enfin
13.
150 REVUE DE PARIS.
celte sombre voûte du ciel commença à pâlir, un faible
crépuscule éclaira le terrain sur lequel nous marchions, ame-
nant un air plus glacé encore que celui que nous avions respiré
jusque-là, A celte lueur terne et douteuse, nous aperçûmes
devant nous quelque chose comme une maison; nous nous en
approchâmes , Jadin au trot de son mulet , et moi en courant
de mon mieux. Le guide poussa une porte , et nous nous trou-
vâmes dans la casa Inglese, bâtie au pied du cône pour le plus
grand soulagement des voyageurs.
Mon premier cri fut pour demander du feu, mais c'était là
un de ces souhaits instinctifs qu'il est plus facile de former que
de voir s'accomplir; les dernières limites de la forêt sont à deux
grandes lieues de la maison et , dans les environs, entièrement
envahis par les laves , par les cendres ou par la neige, il ne
pousse pas une herbe, pas une plante. Le guide alluma une
lampe qu'il trouva dans un coin , ferma la porte aussi herméti-
quement que possible , et nous dit de nous réchauffer de
noire mieux en nous enveloppant dans nos houppelandes et en
mangeant un morceau , tandis qu'il conduirait ses mulets dans
récurie.
Comme, à tout prendre, ce qu'il y avait de mieux à faire
était de sortir de l'état de torpeur où nous nous trouvions, nous
nous mîmes à battre la semelle de notre mieux, Jadin et moi.
Enfermé dans la maison, le thermomèlre marquait 6 degrés
au-dessous de zéro : c'était une différence de 41 degrés avec la
température de Catane.
Noire guide rentra, rapportant une poignée de paille et des
branches sèches, que nous devions sans doute à la munificence
de quelque Anglais , notre prédécesseur. En effet , il est arrivé
quelquefois que ces dignes insulaires , toujours parfaitement
renseignés à l'égard des précautions qu'ils doivent prendre,
louent un mulet de plus, et, en traversant la forêt, le chargent
de bois. Si peu anglomane que je sois , c'est un conseil que je
donnerai à ceux qui voudraient faire le même voyage. Un mulet
coûte une piastre , et je sais que j'aurais donné de grand cœur
dix louis pour un fagot.
L'aspect de ce feu , de si courte durée qu'il dût être, nous
rendit nuire courage. Kous nous en approchâmes comme si
nous voulions le dévorer, étendant nos pieds jusqu'au milieu
REVUE DE PARIS. 151
de la flamme; alors, un peu dégourdis , nous procédâmes au
déjeuner.
Tout était gelé , pain , poulets , vin et fruits ; il n'y avait que
notre rhum qui était resté intact. Nous dévorâmes deux de nos
poulets comme nous eussions fait de deux alouettes; nous
donnâmes le troisième à no(re guide , et nous gardâmes le qua-
trième pour la faim à venir. Quant aux fruits, c'était comme si
nous eussions mordu dans de la glace; nous bûmes donc un
coup de rhum au lieu de dessert , et nous nous trouvâmes un
peu restaurés.
Il était trois heures et demie du matin; notre guide nous
rappela que nous avions encore trois quarts d'heure de montée
au moins , et que, si nous voulions être arrivés au haut du cône
l)onr le lever du soleil, il n'y avait pas de temps à perdre.
Nous sortîmes de la casa Inglese. On commençait à distinguer
les objets : tout autour de nous s'étendait une vaste plaine de
neige, du milieu de laquelle, figurant un angle de quarante-
cinq degrés à peu près, s'élevait le cône de l'Etna. Au-dessous
de nous, tout était dans l'obscurité ; à l'orient seulement, une
légère teinte d'opale colorait le ciel sur lequel se découpaient
en vigueur les montagnes de la Calabre.
A cent pas au-delà de la maison anglaise, nous trouvâmes
les premières vagues d'un plateau de lave, qui tranchait par sa
couleur noire avec la neige, du milieu de laquelle il sortait
comme une île sombre. Il nous fallut monter sur ces flots
solides, sauter de l'un à l'autre, comme j'avais déjà fait à
Chamouny sur la mer de glace , avec cette différence que des
arêtes aiguës coupaient le cuir de nos souliers et nous déchi-
raient les pieds. Ce trajet , qui dura un quart d'heure, fut un
des plus pénibles de toute la roule.
Nous arrivâmes entîn au pied du cône, qui, quoique s'élevant
de treize cents pieds au-dessus du plateau oîi nous nous
trouvions, était complètement dépouillé de neige, soit que
l'inclinaison en soit trop rapide {jour que la neige s'y arrête ,
soit que le feu intérieur qu'il recèle ne laisse pas les flocons
séjourner à sa surface. C'est ce cône, éternellement mobile, qui
change de forme à chaque irruption nouvelle , s'abîmant
dans le vieux cratère, et se rcformmt avec un cratère nou-
veau.
152 REVUE DE PARIS.
Nous commençâmes h gravir cette nouvelle montagne, toute
composée d'une terre friable mêlée de pierres qui s'éboulait
sous nos pieds et roulait derrière nous. Dans certains endroits,
la pente était si rapide , que, du bout des mains et sans nous
baisser, nous touchions le talus; de plus, à mesure que nous
montions , l'air se raréfiait, et devenait de moins en moins res-
pirable. Je me rappelai tout ce que m'avait raconté Balmat lors
de sa première ascensiou au Mont-Blanc , et je commençais à
éprouver juste les mêmes effets. Quoique nous fussions déjà à
raille pieds à peu près au-dessus des neiges éternelles , et que
nous dussions monter encore à une hauteur de huit cents pieds,
la houppelande que j'avais sur les épaules me devenait insup-
portable, et je sentais l'impossibilité de la porter plus lang-
temps : elle me pesait comme une de ces chappes de plomb
sous lesquelles Dante vit, dans le sixième cercle de l'enfer, les
hypocrites écrasés. Je la laissai donc tomber sur la route,
n'ayant pas le courage de la traîner plus loin , et laissant à
mon guide le soin de la reprendre en passant; bientôt il en fut
ainsi pour le bâton que je portais à la main et pour le chapeau
que j'avais sur la tête. Ces deux objets, que j'abandonnai suc-
cessivement, roulèrent jusqu'à la base du cône, et ne s'arrêtè-
rent qu'à la mer de lave, tant la pente est rapide. De son côté,
je voyais Jadin qui se débarrassait aussi de tout ce que son
costume lui paraissait offrir du superflu , et qui de cent pas en
cent pas s'arrêtait pour reprendre haleine.
Nous étions au tiers de la montée à peu près, nous avions
mis près d'une demi-heure pour monter quatre cents pieds,
l'orient s'éclaircissait de plus en plus ; la crainte de ne pas
arriver au haut du cône à temps pour voir le lever du soleil
nous rendit tout notre courage, et nous repartîmes d'un nouvel
élan, sans nous arrêter à regarder l'horizon immense qui , à
chaque pas, s'élargissait encore sous nos pieds, mais plus nous
avancions , plus les difficultés s'augmentaient ; à chaque pas la
pente devenait plus rapide, la terre plus friable, et l'air plus
rare. Bientôt, à notre droite, nous commençâmes à entendre
des mugissements souterrains qui attirèrent notre attention ;
notre guide marcha devant nous et nous conduisit à une
fissure de laquelle sortait à grand bruit, et poussée par un
courant d'air intérieur, une fumée épaisse et soufrée. En nous
REVUE DE PARIS. 153
approchant des bords de cette gerçure, nous voyions , ù une
profondeur que nous ne pouvions mesurer, un fond incandes-
cent rouge et liquide; et, quand nous frappions du pied, la
terre résonnait au loin comme un tambour. Heureusement l'air
était parfaitement calme, car, si le vent eût poussé celte fumée
de notre côté , elle nous eût asphyxiés, tant elle portait avec
elle une effroyable odeur de soufre.
Après une halte de quelques minutes au bord de cette four-
naise, nous nous remîmes en route, montant de biais, pour
plus de facilité; je commençais à avoir des tintements dans la
tête , comme si le sang allait me sortir par les oreilles, et l'air,
qui devenait de moins en moins respirable , me faisait haleter
comme si la respiration allait me manquer tout à fait. Je voulus
me coucher pour me reposer un peu , mais la terre exhalait
une telle odeur de soufre, qu'il fallut y renoncer. J'eus l'idée
alors de mettre ma cravate sur ma bouche , et de respirer à
travers le tissu ; cela me soulagea.
Cependant, petit à petit, nous étions arrivés aux trois quarts
de la montée , et nous voyions à quelques centaines de pieds
seulement au-dessus de notre tête le sommet de la montagne.
IVous fimes un dernier effort, et moitié debout, moitié à quatre
pattes, nous nous remimes à gravir ce court espace, n'osant
pas regarder au-dessous de nous, de peur que la tête nous
tournât , tant la pente était rapide. Enfin Jadin, qui était de
quelques pas plus avancé que moi, jeta un cri de triomphe : il
était arrivé et se trouvait en face du cratère ; quelques secondes
après , j'étais près de lui. Nous nous trouvions littéralement
entre deux abîmes.
Une fois arrivés là , et n'ayant plus besoin de faire des mou-
vements violents, nous commençâmes à respirer avec plus de
facilité; d'ailleurs le spectacle que nous avions sous les yeux
était tellement saisissant , qu'il dissipa notre malaise, si grand
qu'il fût.
Nous nous trouvions en face du cratère, c'est-à-dire d'un
immense puits de huit milles de tour et de neuf cents pieds de
profondeur ; les parois de cette excavation étaient depuis le
haut jusqu'en bas recouvertes de matières scarifiées, de soufre
et d'alun; au fond , autant qu'on pouvait le voir de la distance
où nous nous trouvions, il y avait une matière quelconque en
154 REVUE DE PARIS.
ébullilion, et de cet abîme montait une fumée ténue et tor-
tueuse, pareille à un serpent gigantesque qui se tiendrait
debout sur la queue. Les bords du cratère étaient découpés
irrégulièrement et plus ou moins élevés. Nous étions sur un des
points les plus hauts.
Notre guide nous laissa un instant tout à ce spectacle, en nous
retenant de temps en temps cependant par notre veste quand
nous nous approchions trop près du bord, car la pierre est si
friable qu'elle pourrait manquer sous les pieds, et qu'on recom-
mencerait la plaisanterie d'Empédocle ; puis il nous invita à
nous éloigner d'une vingtaine de pieds du cratère, pour éviter
tout accident , et à regarder autour de nous.
L'orient, qui de la teinte opale que nous avions remarquée
en sortant de la casa Inglese était passé à un rose tendre, était
maintenant tout inondé des flammes du soleil, dont on com-
mençait à apercevoir le disque au-dessus des montagnes de la
Calabre. Sur les flancs de ces montagnes d'un bleu foncé et
uniforme, se détachaient, comme de petits points blancs, les
villages et les villes. Le détroit de Messine semblait une simple
rivière , tandis qu'à droite et à gauche on voyait la mer comme
un miroir immense. A gauche , ce miroir était tacheté de plu-
sieurs points noirs : ces points noirs étaient les îles de l'ar-
chipel Lipariote. De temps en temps une de ces îles brillait
comme un phare intermittent; c'était Stromboli, qui jetait des
flammes. A l'occident , tout était dans l'obscurité encore.
L'ombre de l'Etna se projetait sur toute la Sicile.
Pendant trois quarts d'heure, le spectacle ne fît que gagner
en magnificence. J'ai vu le soleil se lever sur le Righi et sur le
Faulhorn , ces deux titans de la Suisse : rien n'est comparable
à ce qu'on voit du haut de l'Etna. La Calabre, depuis le Pizzo
jusqu'au cap délie Armi , le détroit depuis Scylla jusqu'à
Reggio , la mer de Tyrrhène et la mer d'Ionie ; à gauche, les
îles Éoliennes , qui semblent à portée de la main; à droite,
Malle , qui flotte à l'horizon comme un léger brouillard ; autour
de soi, la Sicile tout entière, vue à vol d'oiseau, avec son
rivage dentelé de caps , de promontoires , de ports , de criques
et de rades, ses quinze villes, ses trois cents villages, ses
montagnes, qui semblent des collines, ses vallées, qu'on
croirait des sillons de charrues , ses fleuves , qui paraissent des
REVUE DE FAKIS. 155
fils d'argent , comme pendant Tautomne il en descend du ciel
sur l'herbe des prairies; enfin, le cralère immense . muf^issant,
plein de flamme et de fumée; sur sa tête le ciel , sous ses pieds
Penfer : un tel speclacle nous fit tout oublier , fatigues ,
danger, souffrance. J'admirais entièrement, sans restriction ,
de bonne foi , avec les yeux du corps et les yeux de l'âme.
Jamais je n'avais vu Dieu de si près, et par conséqnent si
grand.
Nous réglâmes une heure ainsi, dominant tout le vieux
monde d'Homère, de Virgile , d'Ovide et de Théocrite, sans
qu'il vînt à Jadin ni à moi l'idée de toucher un crayon , tant il
nous semblait que ce tableau entrait profondément dans notre
cœur et devait y rester gravé sans le secours de l'écriture ou du
dessin. Puis nous jetâmes un dernier coup d'œil sur cet horizon
de trois cents lieues qu'on n'embrasse qu'une fois dans sa vie ,
et nous commençâmes à redescendre.
A part le danger de rouler du haut en bas du cône , la diffi-
culté de la descente ne peut se comparer à celle de la montée.
En dix minutes, nous fûmes sur l'île de lave, et, un quart
d'heure après , à la casa Inglese.
Le froid , toujours piquant, avait cessé d'être pénible ; nous
entrâmes dans la maison anglaise pour nous rajuster tant soit
peu, car , ainsi que nous l'avons dit, notre toilette avait subi,
pendant l'ascension . une foule de modifications.
La maison anglaise, que l'ingratitude des voyageurs finira
par réduire à l'état de la casa délie Neve , est encore un don
précieux, quoiqu'indirect, de la philanthropie scientifique de
notre excellent hôte , M. Gemellaro. Il avait vingt ans à peine
qu'il avait déjà calculé de quel inappréciable avantage serait
pour les voyageurs qui montent sur l'Etna afin d'y faire des
expériences météorologiques, une maison dans laquelle ils
pussent se reposer des fatigues de la montée et se soustraire au
froid éternel qui rend cette région inhabitable. En conséquence,
il s'était adressé dix fois à ses concitoyens, soit de vive voix,
soit par écrit, afin d'obtenir d'eux à cet effet une souscrip-
tion volontaire; mais toutes ses tentatives avaient été sans
succès.
Vers cette époque , M. Gemellaro fit un petit héritage ; alors
il n'eut plus recours à personne, et éleva par ses propres
156 REVUE DE PARIS.
moyens une maison qu'il ouvrit gratis aux voyageurs. Celte
maison était située, d'après son propre calcul, confirmé par
celui de son frère , à 9219 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Un voyageur reconnaissant écrivit au-dessus de la porte ces
mots latins :
CASA HOEC QUANTCLA ETNAM PERLUSTRANTIBUS GRATISSIMA.
Et la maison fut appelée dès-lors la Gratissima.
Mais , en bâtissant la Gratissima , M. Gemellaro n'avait fait
que ce que ses moyens individuels lui permettaient de faire,
c'est-à-dire qu'il avait offert un abri au savant. Ce n'était point
assez pour lui : il voulut donner des moyens d'études à la
science en meublant la maison de tous les instruments néces-
saires aux observations météorologiques , que les voyageurs de
toutes les parties du monde venaient journellement y faire.
C'était l'époque oii les Anglais occupaient la Sicile. M. Ge-
mellaro s'adressa à lord Forbes , général des armées britan-
niques.
Lord Forbes adopta non-seulement le projet de M. Gemellaro ,
mais il résolut même de lui donner un plus grand développement.
Il ouvrit une souscription en tête de laquelle il s'inscrivit pour
71,000 francs. La souscription ainsi patronisée atteignit bientôt
le chiffre nécessaire , et lord Forbes , près de la petite maison
de M. Gemellaro, qui depuis sept ans était, comme nous
l'avons dit, appelée la Gratissima , fit élever un bâtiment
composé de trois chambres , de deux cabinets, et d'une écurie
pour seize chevaux. C'est cette maison , qui était un palais en
comparaison de sa chétive voisine , qui fut appelée du nom de
ses fondateurs :
CASA INGLESE , OU CASA DEGLI INGLESI.
Pendant tout le temps qu'on bâtit celte maison nouvelle,
M. Gemellaro, qui, grâce aux ouvriers, pouvait faire venir
tous les jours de Nicolosi les choses qui lui étaient nécessaires,
demeura dans l'ancienne , occupé à faire des observations Hier-
REVUE DE PARIS. 157
moraélriques trois fois par jour. D'après ces observations , la
tempéraliire moyenne, dans le mois de juillet, fut le malin
de -f ô, 57; à midi , + 7; le soir , + o; moyenne , + 4, 9 ; et
dans le mois d'août , le matin , -f 2, 7 ; à midi , + 8, 2 ; et le
soir , + o, 1 ; moyenne , + 4, 7; la plus grande chaleur monta
juscju'ù + 12,4; le plus grand froid descendit jusqu'à — 0, 9.
Ces expériences, comme nous l'avons dit, étaient faites à
9219 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Aujourd'hui , la Gratissima est en ruines , et la maison an-
glaise, dégradée chaque jour par les voyageurs qui y passent,
menace de ne leur offrir bientôt d'autre abri que ses quatre
murs.
Après une nouvelle halte d'un quart d'heure , pendant la-
quelle nous expédiâmes noire poulet et le reste du pain, nous
sortîmes de nouveau de la maison anglaise, et nous nous trou-
vâmes sur le plateau qu'on appelle, par antiphrase sans doute,
la plaine du Froment. Il était entièrement couvert de neige,
quoique nous fussions au temps le plus chaud de l'année. Une
trace, visiblement battue, indiquait le chemin suivi parles
voyageurs. Nous nous écartâmes pour aller visiter à gauche la
vaîlée del Bue. A chaque pas que nous faisions sur cette neige
vierge , nous enfoncions de six pouces à peu près.
La vallée del Bue ferait à l'Opéra une magnifique décoration
pour l'enfer de la Tentation ou du Diable yémoureux . Je n'ai
jamais rien vu de plus triste et de plus désolé que ce gigan-
tesque précipice, avec ses cascades délave noire, figées au
milieu de leur cours sur ce sol incandescend. Pas un arbre,
pas une herbe, pas une mousse, pas un être animé. Absence
lot lie de bruit, de mouvement et d'existence.
Aux trois régions dans lesquelles on divise l'Etna , on pourrait
certes en ajouter une quatrième plus terrible que toutes les
autres, la région du feu.
Au fond de la vallée del Bue, on voit, à trois ou quatre
mille pieds au-dessous de soi , deux volcans éteints qui ouvrent
leurs gueules jumelles. On dirait deux taupinières. Ce sont
deux montagnes de quinze cents pieds chacune.
Il fallut toutes les instances de notre guide pour nous arra-
cher à ce spectacle. Rien ne pouvait nous faire souvenir que
nous avions une trentaine de milles à faire pour retourner à
11 14
158 REVUE DE l^AKIS.
Calane. D'ailleurs CaLaiie était là sous nos pieds j nous n'avions
qu'à éleiulre la main , nous y louchions presque. Comment
croire à ces dix lieues dont nous parlait notre guide?
Nous remontâmes sur nos mulets, et nous partîmes. Quatre
heures après, nous étions de retour chez M. Gemellaro. Nous
l'avions quitté avec un sentiment d'amitié , nous le retrouvions
avec un sentiment de reconnaissance.
Et voilà cependant un de ces hommes que les gouvernenients
oublient, que pas un souvenir ne va chercher, que pas une
faveur ne récompense. M. Gemellaro n'est pas même corres-
pondant de l'Institut. 11 est vrai qu'heureusement ce bon et
cher M. Gemellaro ne s'en porte ni mieux ni plus mal.
Nous étions de retour à Calane à onze heures du soir, et le
lendemain à cinq heures du matin nous remettions à la voile.
X.
SYRACUSE.
Notre retour fut une joie pour tout l'équipage. A part le coup
de pied que j'avais reçu de ma mule , et dont j'éprouvais , il est
vrai , une douleur assez vive, le voyage s'élait terminé sans
accident. Chaque matelot nous baisa les mains , comme si ,
pareils à Énée, nous revenions des enfers. Quant à Mllord qui,
depuis l'aventure du chat de l'opticien , était, autant que pos-
sible, consigné à bord sous la garde de ses deux amis Giovanni
et Pielro, il était au comble du bonheur.
Le temps était magnifique. Depuis notre tempête, nous n'a-
vions pas vu un nuage au ciel j le vent venait de la Calabre , et
nous poussait comme avec la main. La côte que nous longions
était peuplée de souvenirs. A une lieue de Catane, quelques
pierres éparses indiquent l'emplacement de l'ancienne Hybla;
après Hybla , vient le Symèthe , qui a changé son vieux nom
classique en celui de Giaretta. Autrefois, et au dire des an-
ciens, le Symèthe était navigable ; aujourd'hui, il ne porte pas
la plus petite barque. En échange, ses eaux, qui reçoivent les
huiles sulfureuses , les jets de naphte et de pétrole de l'Etna ,
REVUE DE PARIS. 159
ont la faculté décondenser ce bitume liquide, et enrichissent
ainsi son embouchure d'un bel ambre jaune, que les i^aysans
recueillent et qui se travaille à Calane.
On rencontre ensuite le lac de Pergus , sur lequel , au dire
d'Ovide, on ne voyait pas glisser moins de cygnes que surcelui
de Caystre ; lac tranquille, transparent et recueilli, qui est voilé
par un rideau de forets et qui réfléchit dans ses ondes les fleurs
de son printemps éternel. C'était sur ses bords que courait
Proserpine avec ses compagnes, remplissant son sein et sa cor-
beille d'iris , d'œillets et de violettes , lorsqu'elle fut aperçue ,
aimée et enlevée par Pliiton, et que, chaste et innocente jeune
fille, elle versa, en déchirant sa robe dans l'excès de sa douleur,
autant de pleurs pour ses fleurs perdues que pour sa virginité
menacée.
Après le lac viennent les champs des Lestrygons ; Lentini.
qui a succédé à l'ancienne Léontine, dont les habitants con-
servaient la peau du lion de Némée . qu'Hercule leur avait
donnée pour armes lorsqu'il fonda leur ville; Augusta, bâtie
sur l'emplacement de l'ancienne Mégare ; Augusta, qu'un trem-
blement de terre a séparée de la Sicile en 1G03; Augusta,
de sanglante et infâme mémoire , qui a égorgé dans son port
trois cents soldats aveugles qui revenaient d'Egypte en 1799.
Puis enfin, après Mégare, on trouve Thapse,qui est couchée aux
bords des flots.
Pantagiœ Megarosque sinus, Thapsumque jacentem.
Tout en poursuivant notre voyage , nous remarquions le
changement d'aspect de la côte. Au lieu de ces champs fertiles
et mollement inclinés, qui, en s'approchant de la mer, se cou-
vraient des roseaux qui fournissaient sa flûte à Polyphême et
abritaient les amours d'Acis et de Galatée, se dressaient de
grandes falaises de rochers , d'oii s'envolaient des milliers de
colombes. Vers les quatre heures du soir, un écueil surmonté
d'une croix nous rappela le naufrage de quelques navires.
Enfin , nous vîmes pointer un pan des murailles de Syracuse ,
et nous entrâmes dans son port au bruit que faisait, ens'exerçanl,
une école de tambours. C'était le premier désenchantement que
nous gardait la fille d'Archias le Corinthien.
160 REVUE DE PARIS.
Sortie de l'île d'Ortygie pour bâtir sur le continent Acradine,
Tyché, Neapolls et Olympicum , Syracuse , après avoir vu tom-
ber en ruines l'une après l'autre ses quatre filles, est rentrée
dans son berceau primitif. C'est aujourd'hui tout bonnement
une ville d'une demi-lieue de tour, qui compte seize mille âmes,
et qui est entourée de murailles , de bastions et de courtines
bâtis par Charles V.
Du temps de Strabon , elle avait cent vingt mille habitants ,
autant qu'en renferme la ville moderne, et cent quatre-vingts
stades de tour. Puis, comme sa population s'augmentait encore
de jour en jour, et que ses murailles et ses cinq villes ne pou-
vaient plus la contenir , elle fondait Acre , Casmène, Gamérine
et Enna.
Du temps de Cicéron , et toute déchue qu'il la trouva de son
ancienne prospérité, voilà ce qu'était encore Syracuse :
« Syracuse, dit Cicéron, est bâtie dans une situation à la fois
forte et agréable. On y aborde facilement de tous côtés , soit
par terre, soit par mer ; ses ports, renfermés pour ainsi dire
dans l'enceinte de ses murs, ont plusieurs entrées, mais ils sont
joints les uns aux autres. — La partie séparée par cette jonc-
tion forme une île ; cette île est enfermée dans cette ville si
vaste, qu'on peut réellement dire qu'elle forme un tout composé
de quatre grandes villes. — Dans Pile est le palais d'Acron,
dont les préteurs se servent; là aussi s'élèvent, parmi d'autres
temples, ceux de Diane et de Minerve : ce sont les plus remar-
quables. A l'extrémité de cette île est une fontaine d'eau douce
nommée Aréthuse, d'une grandeur surprenante, riche en pois-
sons , et qui serait envahie par les eaux de la mer, sans une
digue qui l'en garantit. — La deuxième ville est Acradine, où
l'on trouve une grande place publique, de beaux portiques, un
prytanée très-riche d'ornements, un très-grand édifice qui sert
de lieu d'assemblée pour traiter les affaires publiques, et un
magnifique temple consacré à Jupiter Olympien. — La troi-
sième est Tychè. Elle a reçu ce nom d'un temple de la Fortune,
qui y existait autrefois; elle renferme un lieu très-vaste pour
les exercices du corps, et plusieurs temples. Ce quartier de
Syracuse est très -peuplé. — Enfin, la quatrième ville est
nommée Neapolis. Au haut de cette ville est un très-grand
théâtre; en outre, elle possède deux beaux temples, le temple
♦ REVUE DE PARIS. 161
de Cérès et le temple de Proserpine; on y remarque de plus une
statue d'Apollon, qui est fort grande et fort belle. »
Voilà la Syracuse deCicéron telle que Tavaienlfaite les guerres
d'Athènes , de Carthage et de Rome, telle que l'avaient laissée
les déprédations de Verres. Mais la vieille Syracuse, la Syracuse
d'Hiéron et de Denys , la véritable Pentapolis enfin , était bien
autrement belle, bien autrement riche, bien autrement splen-
dide. Elle avait huit lieues de tour, elle avait un million deux
cent mille habitants , dont la richesse excessive était devenue
proverbiale, au point qu'on disait ù tout homme qui se vantait
de sa fortune : Tout cela ne vaut pas la dixième partie de ce
que possède un Syracusain. Elle avait une armée de cent mille
hommes et de dix mille chevaux, répartie derrière ses murailles ;
elle avait cinq cents vaisseaux qui sillonnaient la Méditerranée
du délroil de Gades à Tyr, et de Carthage à Marseille. Elle avait
enfin trois ports ouverts à tous les navires du monde : Trogyle,
que dominaient les murailles d'Acradine , et que longeait la
voie antique qui conduisait d'Ortygie à Catane; le grand port,
le Secanuni sinus, de Virgile, qui contenait cent vingt vais-
seaux ; le petit port , portus marmoreus , qu'Hiéron avait fait
entourer de palais et Denys paver de marbre; et puis, pour que
Syracuse n'eût rien à envier aux autres villes, elle eut Athènes
pour rivale, Carthage pour alliée , Rome pour ennemie , Archi-
mède pour défenseur , Denys pour tyran , et Timoléon pour
libérateur.
A six heures, nous mîmes pied à terre à Ortygie. On nous fit
subir force formalités à la porte, ce qui nous fit perdre une
demi-heure encore, de sorte qu'une fois entrés à Syracuse, nous
n'eûmes que le temps de chercher un hôtel, de dîner, et de nous
coucher, remettant nos visites au lendemain matin.
J'avais une lettre pour un jeune homme , dont un ami com-
mun, qui me recommandait à lui, m'avait promis merveille.
C'était le comte de Gargallo , fils du marquis de Gargallo , au-
quel Naples doit la meilleure traduction d'Horace qui existe en
Italie. Le comte était, ra'avait-on dit, spirituel comme un fran-
çais moderne, et hospitalier comme un vieux Syracusain. L'é-
loge m'avait paru exagéré tant que je ne vis pas le comte ; il
me parut faible quand je l'eus connu.
A huit heures du maliu, je me présentai chez le comte de
14.
462 REVUE DE PARIS.
Gargallo. Il était encore couché. On lui porta ma lettre et ma
carte. Il sauta à bas du lit , accourut, et nous tendit la main
avec une tellecordialité, qu'à partir de ce moment je sentis que
nous étions amis à toujours.
Le comte de Gargallo n'était , à cette époque , jamais venu à
Paris, et cependant il parlait français comme s'il eût été élevé
en Touraine, et connaissait notre littérature en homme qui en
a fait une étude particulière. Aux premiers mots qu'il prononça,
au premier geste qu'il lit, il me rappela beaucoup, pour l'ac-
cent, l'esprit et les façons, mon bon et cher Méry, qu'il n'avait
jamais vu et qu'il ne connaissait que de nom : il pouvait, comme
on le voit, choisir plus mal.
Le comte mit à notre disposition sa maison, sa voiture et sa
personne; nous le remerciâmes pour la première offre, et nous
acceptâmes les deux autres. Il fut convenu que, pour mettre de
l'ordre dans noire investigation , nous commencerions par
Ortygie, qui, ainsi que nous l'avons dit, est maintenant Syra-
cuse ; puis, que nous visiterions successivement Neapolis, Acra-
dine, Tychè et Olympicum.
Pendant que nous établissions notre plan de campagne , on
dressait la table, et, pendant que nous déjeunions, on mettait
les chevaux à la voiture. C'était, comme on le voit, de l'hospi-
talité intelligente au premier degré i au reste, le comte aurait
pu , à la rigueur , offrir aux étrangers les soixante lits d'Aga-
thocle, car il avait cinq maisons à Syracuse.
Notre première visite fut pour le musée ; il est de création
moderne, et date de vingt-cinq à vingt-six ans; d'ailleurs Na-
ples a l'habitude d'enlever à la Sicile ce qu'on y trouve de
mieux. Il n'en reste pas moins au musée de Syracuse une belle
statue d'Esculape, et cette fameuse Vénus Callipyge dont parle
Athénée; la statue de la déesse me parut digne de la réputation
européenne dont elle jouit.
Du musée nous allâmes à l'emplacement de l'ancien temple
de Diane : c'est le plus ancien monument grec de Syracuse.
Cette ville devait un temple à Diane, car Ortygie appartenait ù
celte déesse. Elle l'avait obtenue de Jupiter, dans le partage qu'il
avait fait de la Sicile entre elle , Minerve et Proserpine, et lui
avait domié ce nom en souvenir du bois d'Ortygie à Délos, où
elle était néej aussi célébrait-on à Syracuse une fêle de trois
REVUE DE PARIS. 163
jours en son honneur. Ce fut pendant une de ces fêtes que les
Romains, arrêtés depuis trois ans par le génie d'Ârchimède ,
s'emparèrent de la ville. Deux colonnes d'ordre dorique , en-
châssées dans un mur mitoyen de la rue Trabochetto, sont tout
ce qui reste de ce temple.
Le temple de Minerve, converti en cathédrale au xiP siècle,
est mieux conservé que celui de sa sœur consanguine, et doit
sans doute cette conservation à la transformation qu'il a subie :
les colonnes qui en sont demeurées debout, sont d'ordre do-
rique, cannelées et saillantes à l'extérieur de la muraille qui
les réunit, et fort inclinées d'un côté depuis le tremblement de
terre de 1542.
J'avais réservé ma visite à la fontaine Aréthuse pour la der-
nière. La fontaine Aréthuse est, pour tout poëte , une vieille
amie de collège : Virgile l'invoque dans sa dixième et dernière
églogue, adressée à son ami Gallus, et Ovide raconte d'elle des
choses qui font le plus grand honneur à la moralité de cette
nymphe. Il est vrai qu'il met le récit dans la bouche de la nym-
phe elle-même , qui , comme toutes les faiseuses de mémoires ,
aurait bien pu ne se peindre qu'en buste. Quoi qu'il en soit ,
voici ce que le bruit public disait d'elle :
Aréthuse était une des plus belles et des plus sauvages nym-
phes de la suite de Diane. Chasseresse comme la fille de Latone,
elle passait sa journée dans les bois, poursuivant les chevreuils
et les daims, et ayant presque honte de cette beauté qui faisait
la gloire des autres femmes. Un jour qu'elle venait de pour-
suivre un cerf, et qu'elle sortait tout échevelée et haletante de
la forêt de Stymphale , elle rencontra devant elle une eau si
pure, si calme et si doucement fugitive, que, quoique le fleuve
eût plusieurs pieds de profondeur , on en voyait le gravier
comme s'il eût été à découvert. La nymphe avait chaud , elle
commença par tremper ses beaux pieds nus dans le fleuve, puis
elle y entra jusqu'aux genoux ; puis enfin , invitée par la solii-
lude, elle détacha l'agrafe de sa tunique , déposa le chaste vê-
tement sur un saule, et se plongea tout entière dans l'eau. Mais
à peine y fut-elle, qu'il lui sembla que celte eau frémissait d'a-
mour, et la caressait comme si elle eût eu une âme. D'abord
Aréthuse, certaine d'être seule, y fit peu d'attention; bientôt
cependant il lui sembla entendre quelque bruit : elle courut au
164 REVUE DE PARIS.
bord ; malheureusement elle était si troublée , qu'au lieu de
gagner la rive où était sa tunique, la pauvre nymphe se trompa
et gagna la rive opposée. Elle y était à peine, qu'un beau jeune
homme éleva la tête du milieu du courant, secoua ses cheveux
humides, et, la regardant avec amour , lui dit : — Où vas-tu ,
Aréthuse? Belle Arélhuse, où vas-tu?
Peut-être une autre se fût-elle arrêtée à ce doux regard et à
cette douce voixj mais , nous l'avons dit , Aréthuse était une
vierge sauvage qui, n'accompagnant Diane que le jour, n'avait
jamais vu la prude meurtrière d'Acléon s'humaniser de nuit
pour le beau berger de la Carie. Aussi, au lieu de s'arrêter, elle
se prit à fuire nue et toute ruisselante comme elle était. De son
côté, Alphée ne fit qu'un bond du milieu de son cours sur sa
rive, et se mit à sa poursuite nu et ruisselant comme elle ; ils
traversèrent ainsi , et sans qu'il la pût atteindre , Orchomène ,
Psophis, le mont Cyllène, le Ménale, l'Érymanthe et les campa-
gnes voisines d'Élis, franchissant les terres labourées, les bois,
les rochers, les montagnes, sans que le dieu pût gagner un pas
sur la nymphe. Mais enfin, quand vint le soir, la belle fugitive
sentit qu'elle commençait à s'afîaiblir j bientôt elle entendit les
pas du dieu qui pressaient ses pas ; puis, aux derniers rayons
du soleil, elle vit son ombre qui touchait la sienne, elle sentit
une haleine ardente brûler ses épaules. Alors elle comprit qu'elle
allait être prise, et que, brisée de cette longue course, elle
n'aurait plus de force pour se défendre : — A moi! cria-t-elle,
à moi, 0 divine chasseresse! Souviens-toi que souvent tu m'as
jugée digne de porter ton arc et tes flèches ! Diane, déesse de
la chasteté, prends pitié de moi!
Et, à ces mots, la nymphe se vit enveloppée d'un nuage ; Al-
phée, quoique près de l'atteindre , la perdit à l'instant de vue.
Au lieu de s'éloigner découragé, il resta obstinément à la même
place. Mais, quand le nuage disparut, où était la nymphe? Il
n'y avait plus qu'un ruisseau : Aréthuse était métamorphosée
en fontaine.
Alors Alphée redevint fleuve , et changea le cours de ses eaux
pour les mêler à celles de la belle Aréthuse; mais Diane, la
protégeant jusqu'au bout , lui ouvrit une voie souterraine. Aré-
thuse prit aussitôt son cours au-dessous de la Méditerranée ,
et ressortit à Ortygie. Alphée , de son côté , s'engouffra près
REVUE DE PARIS. 165
d'OIympie , et , toujours acharné à la poursuite de sa maî-
tresse , reparut à deux cents pas d'elle dans le grand port de
Syracuse.
Arélhuse soutint toujours qu'elle n'avait pas rencontrée Al-
phée dans son voyage sous-marin , mais , quelque serment que
fît la pauvre nymphe , un pareil voisinage ne laissait pas d'être
tant soit peu compromettant. Depuis cette époque, toutes les
fois qu'on parlait de la chasteté d'Arélhuse devant Neptune et
Amphitrite, les deux augustes époux souriaient de façon ù faire
croire qu'ils en savaient plus (lu'ils n'en voulaient dire sur le
passage du fleuve et de la fontaine à travers leur liquide
royaume.
Cependant , si problématique que fût la virginité de la
nymphe, nous n'en réclamâmes pas moins l'honneur de lui
être présentés. On nous conduisit devant un lavoir immonde ,
où une trentaine de blanchisseuses, les manches retroussées
jusqu'aux aisselles, et les robes relevées jusqu'aux genoux,
tordaient les chemises des Syracusains. On nous dit : Saluez,
voici la fontaine demandée. Nous étions en face de la belle Aré-
lhuse. Ce n'était pas la peine de faire tant la prude pour en ar-
river là.
Nous fûmes curieux néanmoins de goûter cette eau miracu-
leuse j nous prîmes un verre , et nous le plongeâmes à l'en-
droit même où elle sort du rocher : elle est , à l'œil , d'une lim-
pidité parfaite , mais un peu saumâtre au goût. C'est une preuve
de plus contre la pauvre nymphe, et qui porterait à penser
qu'elle ne s'en est pas même tenue , comme le dit Ausone, aux
purs baisers de son amant ; incorrujotarum miscentesoscula
aquarum.
Voyez où conduit l'incrédulité : sil'on en croit les apparences,
non-seulement Aréthuse ne serait plus vierge, mais encore elle
serait adultère.
A quelques pas de la fontaine et sur la pointe méridionale de
rîie , s'élevait le palais de Verres : ses ruines ont servi à bâtir
un fort normand au xi^ siècle; ce fort occupe la place où était
la roche de Denys , rasée par Timoléon.
En face, et de l'autre côté de l'ouverture du grand port,
surgissait le Plemmyriura , dont les derniers vestiges ont dis-
paru j c'était une forteresse bâtie par Archimède : quatre ani-
166 REVUE DE PARIS.
maux en bronze , un taureau , un lion , une chèvre et un aigle,
ornaient ses quatre angles tournés chacun vers un des quatre
points cardinaux. Lorsqu'il faisait du vent , le vent s'engouf-
frait dans la gueule ou dans le bec de l'animal qui était
tourné de son côté , et lui faisait pousser le cri qui lui était
propre. C'était surtout , à ce qu'on assure , ce chef-d'œuvre
éolique qui rendait Rome si fort jalouse de Syracuse.
Nous relraversâmes toute la ville pour visiter Neapolis ;
mais , à la porte, il nous fallut quitter notre voiture , la voie
antique , qui conserve la trace des chars anciens , étant on ne
peut plus incommode pour les calèches modernes.
Nous côtoyâmes le port de marbre , ayant à notre droite la
mer , à notre gauche quelques masures. C'est dans ce port , le
plus précieux joyau de Syracuse , que stationnait la flotte
de la république. Xénagore y construisit la première ga-
lère à six rangs de rames, et Archimède y fit confectionner
le merveilleux vaisseau qu'Hiéron II envoya à Plolémée ,
roi d'Egypte , et qui, s'il faut en croire Athénée , avait vingt
rangs de rameurs , et renlermait des bains , une bibliothè-
que , un temple , des jardins , une piscine et une salle de fes-
tins.
La route que nous suivions conduit droit au couvent des ca-
pucins. Après une demi-heure de marche , nous arrivâmes chez
les bons pères , introduits par deux moines de la communauté
que nous avions rejoints à mi-chemin, et avec lesquels nous
avions fait route tout en causant. Le couvent était tenu avec
une propreté admirable et qui contrastait avec l'effroyable sa-
leté dont le spectacle nous poursuivait depuis notre entrée en
Sicile. Cela affermit Jadin dans un dessein qu'il avait depuis
longtemps : c'était de se mettre en pension dans un couvent
pendant une huitaine de jours , pour y travailler à son aise ,
tout en examinant de près la vie du cloître. 11 fit alors demander
par M. de Gargallo aux bons pères s'ils ne voudraient point le
recevoir pour hôte pendant une semaine. Les capucins répon-
dirent que ce serait avec grand plaisir, et fixèrent le prix de la
pension à quarante sous par jour, logement et nourriture.
Jadin était dans l'extase de pareilles conditions, et allait ar-
rêter le marché avec le frère trésorier, lorstjue M. de Gargallo
lui dit tout bas d'aUendre, avant de rien conclure, l'heure du
REVUE DE l'ARIS. 167
dîner. Jadin demanda alors si ce (Uiier n'était point suffisam-
ment copieux pour soutenir un estomac mondain. M. de Gar-
gallo lui répondit qu'au contraire les capucins passaient pour
avoir des repas splendides et surtout très-variés, mais que c'é-
tait dans la préparation de ces repas qu'existerait peut-être
l'obstacle. Jadin pensa en frissonnant que , pour maintenir
plus facilement son vœu de chasteté , la communauté mêlait
peut-être au jus des viandes le suc du nymphéa, ou de quel-
qu'autre plante réfrigérante. Il remercia M. de Gargallo , et
quitta le trésorier sans rien conclure , et après ne s'être
avancé que tout juste assez pour faire une honorable retraite.
Au moment où nous nous présentâmes à la porte , elle était
encombrée de mendiants. C'était l'heure à laquelle les capucins
font chaque jour une distribution de soupe, et une centaine
d'hommes , de femmes et d'enfants attendaient ce moment , la
bouche béante et l'œil ardent, comme une meute attendant la
curée.
Je n'ai point encore parlé du mendiant sicilien, l'occasion
ne s'en étant point présentée , et cependant on ne peut passer
sous silence une classe qui forme en Sicile le dixième à peu
près de la population. Qui n'a pas vu le mendiant sicilien ne
connaît pas la misère. Le mendiant français est un prince , le
mendiant romain un grand seigneur, et le mendiant napolitain
un bon bourgeois, en comparaison du mendiant sicilien. Le
pauvre de Callot avec ses mille haillons, \q fellah égyptien avec
sa simple chemise , paraîtraient des rentiers à Palerme ou à
Syracuse. A Syracuse et à Palerme , c'est la misère dans toute
sa laideur, avec ses membres décharnés et débiles, ses yeux
caves et fiévreux. C'est la faim avec ses véritables cris de dou-
leur , avec son râle d'éternelle agonie j la faim , qui triple les
années sur la tête des jeunes filles , la faim , qui fait qu'à l'âge
où dans tous les pays toute femme est belle , de jeunesse au
moins , la jeune fille sicilienne semble tomber de décrépitude ;
la faim, qui, plus cruelle, plus implacable, plus mortelle
que la débauche , flétrit aussi bien qu'elle , sans offrir même
la grossière compensation sensuelle de sa rivale en destruc-
tion.
Tous ces gens qui étaient là n'avaient point mangé depuis la
veille. La veille, ils étaient venus recevoir leur écuelle de
168 REVUE DE PARIS.
soupe, comme ils venaient aujourd'hui, comme ils viendraient
demain. Celle écuelle de soupe , c'était toute leur nourrilure
pour vingt-quatre heures, à moins que quelques-uns d'entre
eux n'eussent obtenu quelques graniôe la compassion de leurs
compatriotes ou de la pitié des étrangers. Mais le cas est pres-
que inouï : les Syracusains sont familiarisés avec la misère , et
les étrangers sont rares à Syracuse.
Quand parut le distributeur de la bienheureuse soupe , ce fu-
rent des hurlements inouis , et chacun se précipita vers lui sa
sébile à la main. Il y en avait qui étaient trop faibles pour
hurler et pour courir , et qui se traînaient en gémissant sur
leurs genoux et sur leurs mains.
Avec le potage était restée la viande qui avait servi à le faire,
et que le cuisinier avait taillée en petits morceaux , afin que le
plus grand nombre en pût avoir. Celui à qui ce bonheur venait
à échoir rugissait de joie , et se retirait dans un coin, prêt à dé-
fendre sa proie si quelque autre , moins bien traité du hasard ,
voulait la lui enlever.
Il y avait , au milieu de tout cela , un enfant vêtu, non pas
d'une chemise, mais d'une espèce de toile d'araignée à mille
trous , qui n'avait pas d'écuelle et qui pleurait de faim. Il tendit
ses deux pauvres petites mains amaigries et jointes pour rem-
placer autant qu'il était en lui par le récipient naturel le vase
absent. Le cuisinier y versa une cuillerée de potage. Le
potage était bouillant et brûla les mains de l'enfant; il jeta
un cri de douleur et ouvrit malgré lui les doigts , le pain et
le bouillon tombèrent par terre sur une dalle. L'enfant se
jeta à quatre pattes et se mit à manger à la manière des
ciiiens.
— Et si ces bons pères interrompaient cette distribution, de-
mandai-je à M. de Gargallo, que deviendraient tous ces mal-
heureux?
— Ils mourraient, me répondit-il.
Nous laissâmes à un des frères deux piastres pour qu'il les
convertît en grani et les distribuât à ces misérables, puis nous
nous sauvâmes.
Le jardin des capucins s'étend sur l'emplacement des an-
ciennes latomies ou carrières. C'est de ces carrières et de
celles qui sont près de l'amphithéâtre, que sortit toute la
REVUE DE PARIS. 169
Syracuse antique avec ses murailles , ses temples , ses palnls.
^"ous descendîmes par une espèce de rampe jusqu'à une pro-
fondeur de cent cinquante pieds à peu près , nous passâmes
sous un vaste pont, puis nous nous trouvâmes en face d'un
tombeau moderne; c'est celui d'un jeune Américain nommé Ni-
cholson , âgé de dix-huit ans , et tué en duel à Syracuse ; comme
hérétique et aussi à cause du genre de sa mort, les portes de
toutes les églises se fermèrent pour lui. Non moins hospitaliers
pour les morts que pour les vivants , les bons capucins prirent
le cadavre, l'emportèrent, et lui donnèrent la sépulture dans
leurs jardins.
Ces jardins , comme ceux des bénédiclins de Catane , sont un
miracle d'art et de patience. A Catane il fallait recouvrir la
lave . ici le roc. La tâche était la même; elle fut remplie avec
un tel courage, qu'on appelle aujourd'hui ilparadiso ce laby-
rinthe de pierres oîi autrefois il ne poussait pas un brin d'herbe,
et qui aujourd'hui est tapissé d'orangers , de citronniers , de
nopals. Ces murailles gigantesques sont devenues des espaliers,
et dans les moindres interstices les aloès épanouissent leurs
puissantes feuilles , du milieu desquelles s'élancent leurs fleurs
séculaires.
C'est dans ces latomies que furent renfermés les Athéniens
prisonniers après la défaite de Nicias. Les onze latomies à Sy-
racuse étaient tellement encombrées , qu'une maladie épidé-
mique se mit parmi ces malheureux, et que les Syracusains ,
craignant qu'elle ne s'étendît jusqu'à eux, renvoyèrent à Athè-
nes tous ceux qui purent citer de mémoire douze vers d'Euri-
pide. C'est encore dans une de ces latomies que fut renvoyé le
fameux philosophe qui . pour toute louange aux vers que lui
lisait Denys, fit cette réponse devenue proverbiale : Qu'on inc
ra?fiène aux carrières. Dans ce pays où aucune tradition ne
se perd, eût-elle trois mille ans, on appelle cette latomie la
latomie de Philoxène.
Au milieu de ces carrières dont le ciel forme la seule voûte,
s'élèvent des espèces de colonnes isolées, frustes, abruptes,
capricieusement tordues , sur lesquelles s'appuient des ruines.
C'était , dit-on , au haut de ces colonnes . dont le sommet arrive
au niveau de la plaine, qu'on plaçait, prisonnières elles-mêmes,
des sentinelles chargées de veiller sur les prisonniers , et aux-
11 15
170 REVUE DE PARIS.
quelles on faisait passer leur nourriture à l'aide d'un panier
attaché au bout d'une corde.
Nous parcourûmes dans tous les sens cet étrange labyrinthe,
avec ses aqueducs antiques qui lui portent encore de l'eau ,
comme au temps des Hiéron et des Denys , avec ses cascades de
verdure qui ont l'air de se précipiter du haut des murailles, et
dont le moindre vent fait onduler les riches festons , avec ses
vieilles inscriptions illisibles , dans lesquelles les voyageurs
cherchent à reconnaître un hommage à Euripide-Sauveur; puis
nous entrâmes dans la petite église de Saint-Jean par un por-
tique couvert, formé de trois arceaux gothiques. Une inscrip-
tion gravée dans une chapelle souterraine réclame pour ce petit
temple l'honneur d'être la plus ancienne église catholique de la
Sicile. La voici :
Crux superior recens,
Cœterœ vero antlquiores sunt ,
Et antiquissima consecrationis
Signa référant templi hujus ,
Quo non habet tota Sicilia aliud
Antiquius.
Près de cette église sont les catacombes, catacombes bien
autrement conservées que celles de Paris , de Rome et de Na-
ples. Leur fondation est attribuée au tyran Hiéron II , mais au-
cune preuve n'appuie cette assertion. Selon toute probabilité,
elles datent de différentes époques, et furent creusées au fur et
à mesure qu'un plus grand nombre de morts réclamèrent un
plus grand nombre de couches sépulcrales. Quelques tombeaux
contiennent encore des ossements ; dans aucun, à ce qu'on as-
sure, on n'a trouvé d'urnes, ni de vases, mais seulement quel-
quefois des lampes.
Là aussi il y avait distinction entre les riches et les pauvres :
les riches avaient de magnifiques colombaires à la manière des
Romains; les pauvres avaient, non pas une fosse commune,
mais un roc commun : leurs sépultures, simplement creusées
dans le rocher, sont superposées les unes aux autres , et indi-
quent par leurs dimensions si elles renfermaient des hommes ,
des femmes ou des enfants.
REVUE DE PARIS. 171
Cette ville souterraine était bâtie , au reste , h l'instar des
villes vivantes, et éclairée par le soleil : elle avait ses rues et
ses carrefours ; le jour y pénètre par des ouvertures rondes
comme celles du Panthéon , et au moyen desquelles on aperçoit
le ciel à travers un réseau de lierre et de broussailles. C'est
près de ces catacombes et dans un bain antique que furent dé-
couvertes, il y a quelque vingt ans, les statues d'Esculape et
de la Vénus Callipyge , qui font le principal ornement du musée
de Syracuse.
Eu rentrant au couvent, nous nous croisâmes avec le frère
quêteur; il revenait, porteur d'une besace rondement garnie.
M. de Gargallo nous lit signe de le suivre jusqu'à la cuisine;
nous demandâmes alors négligemment la permission de voir
celte importante partie de l'établissement , et elle nous fut im-
médiatement accordée.
Le cuisinier attendait le pourvoyeur , ayant en face de lui
sur une grande table une demi-douzaine de casseroles de toute
dimension qu'attendaient autant de réchauds allumés. Aux quel-
ques mots qu'il échangea avec le frère quêteur , je crus com-
prendre qu'il lui reprochait de venir un peu tard ; le frère quê-
teur s'excusa comme il put et ouvrit sa besace , doublée d'un
côté d'une espèce de grand bidon en fer-blanc. Le bidon fut
tiré de son enveloppe , ouvert immédiatement , et présenta à la
vue son gros ventre tout farci d'ailes de poulets , de cuisses de
canards , de moitiés de pigeons , de tranches de gigots , de cô-
telettes de mouton et de râbles de lapins. Le cuisinier jeta un
œil satisfait sur la récolte du jour , puis , avec une agilité ad-
mirable, il distribua, à l'aide de ses doigts , les différents échan-
tillons dans les casseroles, à la manière dont un prote décom-
pose une forme , mettant les cuisses avec les cuisses , les ailes
avec les ailes, assortissant les espèces entre elles , et formant
un tout complet des différentes parties qui avaient appartenu â
des individus du même genre ; puis , ayant fait à chaque espèce
une sauce assortie au sujet, il servit à la sainte communauté
un diner qui ne laissait pas d'offrir un fumet fort tentateur et
une mine des plus succulentes , et que le prieur nous invita fort
gracieusement à partager. Malheureusement c'était à nous sur-
tout qu'était applicable le proverbe gastronomique , que , pour
trouver la cuisine bonne, il ne faut pas la voir faire, i^ous re-
172 REVUE DE PARIS.
merciâraes donc avec une reconnaissance non moins sentie que
si nous n'avions pas assisté à l'étrange préparation qui nous
avait pour le moment ôté l'appétit; quant à Jadin, il était à
tout jamais guéri de l'idée de se mettre en pension chez aucun
des quatre ordres mendiants.
Comme il se faisait lard et que nous étions en course depuis
le matin , nous revînmes chez le comte de Gargallo, où nous
trouvâmes un dîner qui nous fît glorifier le Seigneur, qui nous
avait envoyé l'idée de refuser celui des capucins.
Le soir , nous courûmes tous les cabarets de la ville , afin de
déguster les meilleurs vins, et d'en faire une provision, que
nous envoyâmes à bord du speronare. Lucrèce Borgia venait
de mettre à la mode le vin de Syracuse , et je ne voulais pas
perdre une si belle occasion d'en meubler ma cave : le plus
cher nous coûta 17 sous le fiasco ; c'était du vin qui , rendu à
Paris , valait 20 francs la bouteille.
Le lendemain, nous reprîmes notre excursion interrompue
la veille, mais cette fois avec un simple cicérone de place : le
comte restait en ville pour organiser une promenade en bateau
sur l'Anapus. J'avais d'abord offert, avec tout le faste et l'or-
gueil d'un propriétaire, la chaloupe du speronare et deux de
nos matelots; mais, comme les guides suisses, les mariniers
de Syracuse ont des privilèges que tout voyageur doit res-
pecter.
Nous reprîmes la même route que la veille; mais, à moitié
chemin du couvent des capucins, nous quittâmes le bord de la
mer , et nous coupâmes à travers Neapolis. Notre guide, pré-
venu que nous avions vu les latomies ainsi que les catacombes
de Saint-Jean , et que nous désirions ne pas faire de double
emploi , nous conduisit droit aux ruines du palais d'Agathocle ,
appelées encore aujourd'hui la maison des soixante lits. De
ce palais il reste trois grandes chambres; si, comme me
l'assura mon guide , c'était dans ces trois chambres qu'étaient
les soixante lits , l'hospitalité du magnifique Syracusain devait
fort ressembler à celle de l'Hôlel-Dieu.
L'amphithéâtre est à quelques pas seulement de la maison
d'Agathocle , c'est une construction romaine ; les Grecs , comme
on sait, n'ayant jamais apprécié autant que le peuple-roi les
combats de gladiateurs, il est petit et d'un médiocre intérêt
REVUE DE PARIS. 173
pour quiconque a vu les arènes d'Arles et de Nîmes, et le Co-
lisée à Rome.
Entre raraphithéàtre et le théâtre sont les latomies des Cor-
diers , ainsi appelées parce qu'aiijourd'tiui on y file le chanvrej
c'est dans ces latomies que se trouve la fameuse carrière inti-
tulée rOreille de Denys. Je ne sais quel degré de parenté exis-
tait entre le roi Denys et le roi Midas ,• mais, j'en suis fâché
pour le tyran de Syracuse, la carrière qui porte le nom de son
appareil auditif a fort exactement la forme que l'on attribue
généralement aux oreilles que le roi de Phrygie avait reçues de
la munificence d'Apollon.
Ce qui a fait donner â cette carrière , dont ou ignore au
reste l'origine (car elle est polie et taillée avec trop de soin et
dans une forme trop étrange pour que l'existence en soit due à
une simple extraction de la pierre), ce qui, dis-je, a fait donner
â cette carrière le nom qu'elle porte, c'est la faculté de trans-
mettre le moindre bruit qui se fait dans son intérieur, à un
petit réduit pratiqué à l'extrémité supérieure de son ouverture.
Ce réduit passe généralement pour le cabinet de Denys. Le
tyran, qui se livrait à une étude toute particulière de l'acous-
tique, venait, dit-on , écouter là les plaintes, les menaces et
les projets de vengeance de ses prisonniers. A moins de se faire
mépriser souverainement par son cicérone , je ne conseille à
aucun voyageur de révoquer en doute ce point historique.
L'oreille de Denys est creusée dans un bloc de rocher taillé
à pic, d'une hauteur de cent vingt pieds environ; l'extrémité
supérieure de l'ouverture se trouve à soixante-dix pieds d'élé-
vation à peu près, ce qui rendait, à mon avis, une conspira-
lion on ne peut plus facile à Syracuse 5 on n'avait qu'à attendre
le moment où le tyran était dans son cabinet, et retirer l'é-
chelle. J'ai pris , je l'avoue, une fort médiocre idée des ancieiis
habitants de Syracuse, depuis qu'après avoir lu tous les auteurs
(jui ont parlé de cette ville , je me suis assuré que jamais cette
idée ne leur était venue.
Notre guide nous offrit de vérifier par nous-raème la vérité
de ce qu'il avait dit sur la transmission des sons. Aux premiers
mots qu'il en dit, et avant que nous eussions encore répondu
oui ou non, nous vîmes trois ou quatre gaillards , dont l'in-
dustrie consiste à guetter les étrangers qui s'aventurent sur
15.
174 REVUE DE PARIS.
leurs domaines , se mettre en mouvement pour préparer les
moyens d'ascension ; au bout de dix minutes, deux d'entre
eux descendaient une corde au haut des rochers. Presqu'immé-
diatement , la corde fut assujettie à une poulie , un siège fixé à
la corde, et l'un d'eux commença à s'élever, tiré par les trois
autres , pour nous familiariser par son exemple avec cet étrange
mode de locomotion.
Comme l'exemple, si attrayant qu'il fût, n'avait pas sur
nous une grande puissance d'attraction , et que cependant nous
désirions que l'expérience fût faite par l'un de nous, nous
tirâmes à la courte-paille à qui aurait l'honneur de monter dans
la cellule aérienne du tyran. Le sort favorisa Jadin; il fit une
grimace qui prouvait qu'il n'appréciait pas tout son bonheur,
mais il ne s'en assit pas moins bravement sur son siège. A peine
assis , et comme si nos guides avaient peur qu'il ne revînt sur
sa décision, il s'éleva majestueusement dans les airs, où il com-
mença à tourner comme un peloton de fil qu'on dévide. Milord
poussa de grands cris en voyant son maître prendre cette route
inusitée ; et moi , je l'avoue , je le suivis des yeux avec une cer-
taine inquiétude jusqu'à ce que je le visse logé solidement et
confortablement dans son pigeonnier. Cependant, rassuré par
Jadin lui-même sur la façon dont il se trouvait casé, j'entrai
dans la carrière pour me livrer aux différentes expériences
d'usage en pareil cas.
La carrière s'enfonce en tournant, mais en conservant tou-
jours la même forme , à trois cent quarante pieds à peu près
de profondeur. Des anneaux de fer, attachés de dislance en dis-
tance, furent longtemps considérés comme ayant servi à en-
chaîner les prisonniers ; mais l'abbé Capodieci démontra que
ces anneaux étaient modernes et avaient servi, selon toute pro-
babilité, à attacher des chevaux. Cela n'empêcha point noire
guide, qui n'était nullement de l'avis de l'illustre abbé, de
nous les donner pour des inslrumenls de torlure.Nous ne vou-
lûmes pas le contrarier pour si peu de chose , et nous nous api-
toyâmes avec lui sur le sort des malheureux qui étaient si in-
commodément rivés à la muraille.
Arrivé au fond de la carrière, noire guide, après s'être
assuré que Jadin avait l'oreille appliquée au petit trou si pré-
cieux pour le tyran , m'invita à dire aussi bas que je le vou-
REVUE DE PARIS. 175
drais , mais d'une manière intelligible cependant, une phrase
quelconque, me promettant que mes paroles seraient immé-
diatement transmises à mon camarade. J'invitai alors Jadin à
battre le bri(|uet et à allumer son cigare.
Après lui as'oir donné le temps de se conformer à rinvilation
que je venais de lui taire , et dont l'exécution devait me prouver
qu'il m'avait entendu , nous déchirâmes une feuille de pajiier ;
puis notre guide , qui avait gardé cette expérience pour la der-
nière, tira un coup de pistolet . dont le bruit, par le même
effet d'acoustique, sembla celui d'un coup de canon. Nous
courûmes aussitôt à l'extrémité extérieure de la carrière pour
nous rendre compte des effets produits. Je trouvai Jadin qui
fumait à pleine bouche, et qui sautait sur un pied en se frot-
tant l'oreille. Il avait parfaitement entendu le son de ma voix
et le bruit du papier. Quant au coup de pistolet, qui était une
surprise inattendue, il l'avait rendu parfaitement sourd de
Toreille droite. Notre guide triomphait.
Jadin descendit par le même procédé qu'il avait employé
pour monter , et toucha la terre sans autre accident que la
permanence de sa demi-surdité , qui dura tout le reste de la
journée.
Nous reprîmes la voie antique toute garnie de tombeaux, et
après une visite au prétendu sépulcre d'Archimède, du haut
duquel, à ce que nous assura notre guide, l'illustre savant
s'amusait, par la combinaison de ses miroirs, à brûler les
vaisseaux romains avec autant de facilité que les enfants en
ont à allumer de l'amadou avec un verre de lunette, nous tra-
versâmes un carrefour sur le pavé duquel on voit parfaitement
la trace des chars. Nous nous acheminâmes ainsi vers le
théâtre, chassant devant nous des myriades de lézards de
toutes couleurs, seuls habitants modernes delà vieille Nea-
polis.
Le théâtre est avec les latomies le monument le plus curieux
de Syracuse. Il fut bâti par les Grecs, mais l'on ignore entière-
ment l'époque de sa construction. Cette inscription, que l'on
retrouva sur une pierre : BA2IAI22AE $lAl2TIAn2 , avait
mis tout d'abord les savants sur la voie, et leur avait fait dé-
cider avec leur certitude ordinaire qu'il remontait au règne de
la reine Philistis. Mais, arrivés à cette découverte, les savants
176 REVUE DE PARIS.
se trouvèrent dans une impasse, l'histoire ne faisant aucune
mention de la susdite reine, et la chronologie, depuis Archias
jusqu'à Hiuron II , ne leur offrant pas la plus petite lacune où
on pût encadrer un règne féminin. Aussi ces deux mots grecs
font-ils le désespoir de tous les savants siciliens; lorsqu'ils
élèvent la voix sur une question quelconque , on n'a qu'à pro-
noncer clairement ces deux mots magiques, ils baissent l'o-
reille, soupirent profondément, prennent leur chapeau et
s'en vont.
Quoi qu'il en soit , le théâtre est là , il existe, on ne peut le
nier; c'est bien le même oii Gelon réunit le peuple en armes et
vint, seul et désarmé, lui rendre compte de son administration.
Agathocle y assembla les Syracusains après le meurtre des
premiers de la ville , et Timoléon , vieux et aveugle, y vint
souvent, à ce qu'assure Plutarque , pour soutenir, par les con-
seils de son génie, ceux qu'il avait délivrés par la force de son
bras.
Rien de plus pittoresque d'ailleurs que cette admirable ruine ,
dont un meunier s'est emparé et que personne ne lui conteste.
Là il fait tranquillement son ménage, sans songer le moins du
monde aux respectables souvenirs qu'il foule aux pieds. Les
eaux de l'ancien aqueduc de Neapolis , détournées de leur
cours , sortent avec fracas de trois arceaux , et viennent ,
après s'èlre brisées en cascatelles sur les deux premiers étages
du théâtre, faire tourner prosaïquement la roue de son moulin;
cette opération accomplie, le trop plein se répand à travers
l'édifice, ruiselle en se brisant contre les pierres ,et s'échappe
par mille petits canaux argentés qu'on voit reluire au milieu
des caroubiers , des aloès et des opuntias. Au fond , et au-delà
d'une plaine oîi moutonnent des oliviers , on aperçoit Syracuse;
au-delà de Syracuse, la mer.
La vue est magnifique. Jadin s'y arrêta pour en faire un
croquis. Je l'aidai à faire son établissement, puis je le quittai
pour continuer mes courses et en promettant de le venir re-
prendre à l'endroit où je le laissais.
Je suivis le chemin de Syracuse à Catane, qui sépare Acra-
dine de Tychè , sans trouver trace d'autres ruines que de celles
adhérentes à la roche elle-même. Les maisons étaient bâties
sans fondations , la pierre adhérant à la pierre , voilà tout \ on
REVUE DE PARIS. 177
suit les lignes qu'elles décrivaient , avec une certaine peine ce-
pendant. Les rues sont beaucoup plus faciles à reconnaître , les
ornières creusées par les roues servent de ligne conductrice et
dirigent l'œil avec certitude. Outre les débris des maisons ,
outre les ornières des chars, le sol est encore criblé de trous
irréguliers , qui devaient être des puits , des citernes , des pis-
cines, des bains et des aqueducs.
Arrivés à la scala Puppaglio , au lieu de descendre au port
Trogyle , aujourd'hui le Stentino , qui n'offre rien de curieux ,
nous remontâmes vers VÉpipoli, en suivant les débris de celle
ancienne muraille, que Denys , à ce qu'on assure , fit bâtir en
vingt jours par soixante mille hommes.
L'Épipoli , comme l'indique son nom , était une forteresse
élevée sur une colline , et qui dominait les quatre autres quar-
tiers de Syracuse. L'époque de sa fondation est ignorée 5 tout
ce qu'on sait , c'est qu'elle existait du temps des guerres du Pé-
loponèse. Les Athéniens conduits par Isicias s'en étaient em-
parés, et y avaient établi leurs magasins; mais ils en fureul
chassés presque aussitôt parleurs vieux ennemis les Spartiates,
qui de leur côté avaient traversé la mer pour venir au secours
des Syracusains. Lors de l'expulsion des tyrans, Dion s'en em-
para, et ajouta de nouvelles fortifications aux anciennes. Au
pied de l'Épipoli sont les latomies de Denys le Jeune.
Nous montâmes au sommet de l'Épipoli, aujourd'hui enrichi
d'un télégraphe , qui pour le moment se reposait les bras re-
pliés avec un air de paresse qui faisait plaisir à voir, malgré
les gestes multipliés du télégraphe correspondant. Nous
poussâmes doucement la porte , et nous trouvâmes les employés
qui faisaient tranquillement un somme. Cela nous expliqua l'im-
mobilité de leur instrument. Nous nous gardâmes bien de les
réveiller.
Du haut de l'Épipoli et en tournant le dos à la mer, on do-
mine, à droite , la plaine où campa Marcellus , et , à gauche,
tout le cours de l'Anapus. Au fond du tableau s'élève en amphi-
théâtre le Belvédère , joli petit village , qui nous parut dormir
l\ l'ombre de ses oliviers avec autant de volupté que les employés
à l'ombre de leur télégraphe.
A cinq cents pas du village , et près du fleuve Anapus, mon
guide me fit remarquer une petite chapelle gothique, qu'il me
178 REVUE DE PARIS.
proposa de visiter, attendu qu'il s'y était passé, il y avait
quelque cinquante ans, une histoire terrible. Je lui répondis
que je voyais parfaitement la chapelle, et que je me contenterais
de l'histoire terrible, s'il me la voulait bien raconter. Mon
guide me fit alors observer que l'histoire, étant longue et émi-
nemment intéressante , ne devait pas en conscience être com-
prise dans le tarif de sa journée, qui était d'une demi-piastre.
Je le tranquillisai en lui assurant qu'il aurait une demi-piastre
pour sa journée et une demi-piastre pour l'histoire. Dès-lors il
ne fît plus aucune difficulté , et commença un récit auquel nous
reviendrons dans un autre chapitre.
L'heure était plus qu'écoulée. Nous approchions de midi; le
soleil était à son zénith , et m'inondait libéralement d'une cha-
leur de quarante degrés , réfléchie par les dalles de Tychè. Je
pensai qu'il était temps de revenir à Jadin et de reprendre avec
lui le chemin de Syracuse. Je m'acheminai donc vers le théâlre,
où , à mon grand étonnement , je ne trouvai plus que son siège
sans carton et sans parasol. Je commençais à craindre que
Jadin n'eût été victime de quelque histoire terrible dans le
genre de celle que venait de me raconter mon guide, lorsque
je l'aperçus à cheval sur la branche majeure d'un superbe
figuier qui lui donnait à la fois de l'ombre et de la nourriture.
Je m'approchai de lui , et lui fis observer que le meunier auquel
appartenait l'arbre pourrait trouver fort étrange la liberté qu'il
prenait; mais Jadin me répondit fièrement qu'il était chez lui ,
et que , moyennant dix grains , il avait acheté le droit de
manger des figues à discrétion , et même d'en remplir ses
poches. Le marché me parut médiocre pour le meunier , la
veste de panne de Jadin contenait onze poches de différentes
grandeurs.
Nous revîmes vers la ville au pas de course , et trempés
comme si l'on nous eût plongés dans l'un des trois ports de
Syracuse. Cela m'expliqua la métamorphose en fontaines
d'Aréthuse et de Cyané ; une heure de plus à ce délicieux soleil,
et nous passions évidemment à l'état de fleuves.
M. de Gargallo avait prévu que, par celte grande chaleur,
nous serions peu disposés à nous remettre immédiatement en
route. Il avait en conséquence retenu la barque pour trois heures
seulement , ce qui nous laissait una demi-heure de bain et une
REVUE DE PARIS. 179
heure et demie de sieste. Aussi, lorsque les mariniers
vinrent nous dire que tout était prêt , étions-nous frais et
dispos comme si nous n'avions pas quitté nos lits depuis la
veille.
Nous nous embarquâmes cette fois dans le grand port. C'est
là qu'eût lieu la fameuse bataille navale entre les Athéniens et
les Syracusains, dans laquelle les Athéniens eurent vingt vais-
seaux brûlés et soixante coulés à fond. Dix ou douze barques
dans le genre de celle sur laquelle nous étions montés compo-
sent aujourd'hui toute la marine des Syracusains.
Noire première visite fut pour le fleuve Alphée. A tout sei-
gneur tout honneur. Ce fleuve Alphée, comme nous l'avons dit,
après avoir disparu à Olympie, reparaît dans le grand port à
deux cents pas de la fontaine Arélhuse ; le bouillonnement de
ses flots est visible à la surface de la mer , et on prétend qu'en
plongeant une bouteille à une certaine profondeur, on la retire
pleine d'une eau douce et parfaitement bonne à boire. Malheu-
reusement, nous ne pûmes vérifier le fait, les objets d'expéri-
mentation nous manquant.
Nous nous dirigeâmes alors, en traversant le port en droite
ligne, vers l'embouchure de l'Anapus, autre fleuve qui ne
manque pas non plus d'une certaine distinction mythologique,
(juoiqu'il soit plus connu par la rivière Cyané qu'il épousa, que
par lui-même. En effet, la rivière Cyané, qui se joint à lui , à
un quart de lieue à peu près de son embouchure, était ce qu'il
y avait de mieux dans l'aristocratie des nymphes , des nayades
et des hamadryades. On ne connaît pas précisément ni son père
ni sa mère, mais on sait de source certaine qu'elle était cousine
de cette autre Cyané, fille du fleuve Méandre, changée eu ro-
cher pour n'avoir pas voulu écouter un beau jeune homme qui
l'aimait passionnément et qui se tua en sa présence sans que sa
mort lui causât la moindre émotion. Hâtons-nous de dire que
sa cousine n'était point de si dure trempe; aussi fut-elle
changée en fontaine, ce qui autrefois était en général la
métamorphose usitée pour les âmes sensibles. Voici à quelle
occasion cet accident mémorable arriva. Nous le laisserons
raconter à M. Renouard, traducteur des Métamorphoses
d'Ovide. Ce morceau, qui date de 1628, donnera une idée de
la manière dont on comprenait l'antiquité vers le milieu du
180 REVUE DE PARIS.
règne de Louis XIII , dil le Juste , non pas , comnm on pourrait
le croire , pour avoir fait exécuter MM. de Marsillac , de Boute-
ville, de Cinq-Mars, de Thou et dç Montmorency, mais parce
qu'il était né sous le signe de la balance.
Pluton vient d'enlever Proserpine , et l'emporte sur son char
sans trop savoir lui-même où il la conduit; enfin il arrive dans
les environs d'Ortygie. Voici le texte du traducteur.
a C'est là qu'était Cyané , la nymphe la plus renommée qui
fût lors en Sicile, et qui a laissé dans ce pays-là son nom aux
eaux qui le portent encore. Elle parut hors de l'eau, environ
jusqu'au ventre, et, reconnaissant Proserpine, se présenta
pour la secourir : — Vous ne passerez pas plus avant, dit-elle
à Pluton. Comment voulez-vous être par force le gendre de
Cérès? La fille méritait bien d'être gagnée par de douces
paroles , non pas d'être enlevée. Pour l'avoir , vous la deviez
prier et non pas la forcer. Quant à moi , je vous dirai bien, s'il
m'est permis de mettre en comparaison ma bassesse avec sa
grandeur, que j'ai été autrefois aimée du fleuve Anape, mais
il ne m'eut pas de la façon en mariage. Il rechercha longtemps
mon amitié , et il ne jouit point de mon corps qu'il n'eût pre-
mièrement acquis mes volontés. — En faisant telles remon-
trances , elle étendait les bras d'un côté et d'autre tant qu'elle
pouvait, pour empêcher le chariot de passer outre ; dont Pluton
irrité donna de son trident , sceptre de son empire , un si grand
coup contre terre , qu'elle se fendit et fit une ouverture à ses
effroyables chevaux, par laquelle ils se rendirent incontinent
dans le sombre palais des ombres avec la proie qu'ils traînaient.
Cyané en eut tel crêve-cœur , tant d'avoir vu enlever ainsi
Proserpine que d'avoir été méprisée, qu'elle en conçut un deuil
en son âme dont elle ne put jamais être consolée. Nourrissant
de larmes ses peines secrètes , elle se consuma si bien qu'elle
fondit en pleurs, et se convertit en ces ondes desquelles elle
avait été déesse tutélaire. On vit peu à peu ses membres
s'amollir,- ses os perdirent leur dureté et se rendirent ploya-
bles, comme firent aussi ses ongles. Tous les membres les
plus faibles, ainsi que les cheveux, les doigts, les pieds et
les cuisses, devinrent premièrement liquides, car un corps,
moins il est épais , plus tôt il est changé en eau. Puis après, les
épaules , les reins , les côtes et l'estomac s'écoulèrent en ruis-
REVUE DE PARIS. 181
seaux. Enfin ses veines corrompiies, au lieu de sang, ne furent
pleines que d'eau, et de (ont son corps rien ne lui resta qu'on
pût arrêter avec la main, ^i
Celte traduction eut le plus grand succès à l'hôtel Rambouillet.
W^" de Scudéry tenait ce que nous avons cité pour un morceau
capital; Chapelain en faisait ses délices, et M^'^ Paulet tournait
elle-même en fontaine toutes les fois qu'on lisait ce passage de-
vant elle.
Le mariage de TAnapus et de Cyané fut heureux, s'il faut en
croire les apparences, car les bords du lit où ils coulent en-
semble sont ravissants. Ce sont de véritables murailles de
verdure, qui se recourbent en berceaux pour former une voûte
fraîche et sombre. De temps en temps des échappées de vue que
l'on croirait ménagées par l'art , et qui cependant ne sont rien
autre chose que des accidents de la nature , permettent de dé-
couvrir sur la rive gauche les ruines de TÉpipoli , et sur la rive
droite celles du temple de Jupiter Urius, construit par Gelon, et
dont il ne reste que deux colonnes. C'était dans ce temple
qu'était la fameuse statue couverte d'im manteau d'or que
Denys s'appropria, sous l'ingénieux prétexte qu'il était trop
lourd en été et trop froid en hiver. Verres, qui était amateur ,
n'en apprécia que mieux la statue pour la voir sans manteau ,
et l'envoya à Rome. C'était une des trois plus belles de l'anti-
quité; les deux autres étaient , comme on sait, la Vénus Calli-
pyge et l'Apollon.
Du temps de Mirabella, auteur sicilien qui écrivait vers le
commencement du xvii^ siècle , il restait encore debout sept
colonnes de ce temple ; elles étaient d'une seule pièce et avaient
vingt-cinq palmes de hauteur.
En face de ces colonnes à peu près , on passe sous un pont
d'une seule arche , jeté sur l'Anapus , et, cent pas après, on se
trouve à la jonction du fleuve et de la rivière. Par galanterie
nous laissâmes le fleuve à notre droite , et nous continuâmes
notre route sur la rivière Cyané.
Rien de plus charmant, au reste, que les mille tours et
détours de cette gracieuse rivière, entre ses deux bords tout
chargés de papyrus , ce roi des roseaux. Ce sont tantôt de déli-
cieux petits lacs dont on voit le fond , tantôt un courant
resserré et rapide, qui se plaint comme si la voix de la nymphe
11 16
182 KEVUE DE PARIS.
elle-même raconlait encore à Ovide sa (riste mélamorpliose ;
tantôt de peliles îles liabilées par des milliers d'oiseaux
aquatiques, qui s'envolaient à notre approche ou bien plon-
geaient dans les roseaux, oiï nous pouvions suivre leur fuite
par le mouvement qu'ils imprimaient à cette forêt de joncs
flexibles < t mouvants. Nous remontâmes ainsi pendant une
heure à peu près, puis nous arrivâmes à la source de la fon-
taine, grand bassin d'une centaine de pieds de tour. C'est là
que Plulon frappa la terre de son trident et disparut dans
l'enfer. Aussi prétend-on que cette source est un abîme dont on
n'a Jamais pu trouver le fond. Les gens du pays l'appellent
Lapisma. C'est autour de celte source que les Carthaginois
avaient établi leur camp.
En revenant, le comte Gnrgallo ordonna à nos mariniers de
s'arrêter un instant dans un délicieux réduit ombragé de
tous côtés par d'énormes touffes de i)apyrus, qui, au moindre
vent, balancent avec grâce leurs têtes chevelues. C'est là que
la tradition veut que se soit passée la scène des sœurs Calli-
pyges.
Les sœurs Callipyges étaient, comme on le sait, Syracu-
saines. C'étaient non-seulement les deux plus riches héritières
de la ville, mais encore les deux plus belles pei'sonnes qui se
pussent voir de Mégare au cap Pachinum. Parmi les dons que
la nature libérale s'était plu à leur prodiguer , était cette
richesse de formes dont elles liraient leur nom. Or, rin jour que
les deux sœurs baignaient ensemble, à l'endi'oit même oiî nous
étions , elles se prirent de dispute, chacune d'elles prétendant
l'emporter en beauté sur l'autre. Le procès était difficile à
juger par les intéressées elles-mêmes, aussi appelèrent-elles un
berger qui faisait paître ses troupeaux dans les environs. Le
berger ne se fit pas faire signe deux fois ; il accourut, et les
deux sœurs, sortant de l'eau, et, se montrant à lui dans toute
leur éblouissante nudité, le firent juge de la question. Le nou-
veau Paris regarda longtemps indécis, portant ses yeux ardents
de l'une à l'autre ; enfin il se prononça pour l'aînée. Enchantée
du jugement, celle-ci lui offrit sa main et son cœur, que le
berger, comme on le comprend bien, accepta avec reconnais-
sance. Quant à la plus jeune, elle fit la même offre au frère
cadet du juge, qui, arrivé au moment où il venait de prononcer
REVUE DE PARIS. 183
son jugement, avait déclaré s'inscrire en faux contre lui. Les
quatre jeunes gens élevèrent alors un temple à la Beauté; et
comme chacun d'eux continuait de soutenir son opinion, les
deux rivales se décidèrent à en appeler à la postérité : elles
firent faire par les deux meilleurs statuaires de l'époque les
deux Vénus qui portant encore leur nom, et dont l'une est à
Naples et l'autre à Syiacuse. Deux mille trois cents ans sont
écoulés depuis cette époque, et la iioslérité indécise n'a point
encore porté son jugement : yJdliuc sub jtidice lis est, comme
dit Horace.
Heureux temps, où les bergers épousaient des princesses î —
El quelles princesses, encore !
ALEXA?inRE DCMAS.
( La suite à un prochain numéro.
DE
TOLEDE A GRENADE,
Il nous fallait repasser par Madrid pour prendre la diligence
de Grenade. Nous aurions pu l'aller attendre à Aranjuez, mais
nous courions le risque de la trouver pleine, et nous nous dé-
cidâmes pour le premier parti.
Notre guide avait eu la précaution de faire partir la veille
au soir une mule qui devait nous attendre à mi-chemin pour
relayer la bête attelée à notre calessine, car il est douteux
que, sans cette précaution, nous eussions pu faire le trajet de
Tolède à Madrid en une journée, vu l'intolérable chaleur de
cette route poussiéreuse et sans ombre, à travers d'intermina-
bles champs de blé.
Nous arrivâmes vers une heure à Illescas à moitié cuits ,
pour ne pas dire tout à fait, et sans autre incident. Il nous
lardait d'en avoir fini avec ce chemin qui n'avait rien de nou-
veau pour nous , sinon que nous le parcourions en sens in-
verse.
Mon compagnon préféra dormir , et moi , déjà plus familia-
risé avec la cuisine espagnole, je me mis à disputer mon dîner
à d'innombrables essaims de mouches. La fille de l'hôtesse,
gentille enfant de douze ou treize ans, aux yeux arabes, se te-
nait debout auprès de moi, un éventail d'une main, et un
petit balai de l'autre, tâchant d'écarter les insectes importuns,
REVUE DE PARIS. 185
qui revenaient à la charge plus furieux et plus bourdonnants
que jamais dès qu'elle ralentissait ou cessait son mouvement.
Avec ce secours, je parvins à me fourrer dans la bouche quel-
ques morceaux assez exempts de mouches; et quand mon ap-
pétit fut un peu apaisé, j'entamai avec ma chasseuse d'insectes
un dialogue que mon ignorance de la langue espagnole bornait
nécessairement beaucoup. Cependant , avec l'aide de mon dic-
tionnaire diamant, je parvins à soutenir une conversation fort
passable pour un étranger. La petite me dit qu'elle savait
écrire et lire toutes sortes d'écritures moulées et même du la-
lin, et qu'en outre elle jouait passablement du pandero, talent
dont je l'engageai à me donner un échantillon , ce qu'elle tit de
fort bonne grâce au détriment du sommeil de mon camarade ,
que le bruissement des plaques de cuivre et le ronflement sourd
de la peau d'âne effleurée par le pouce de la petite musicienne
finirent par réveiller.
La mule fraîche était attelée. Il fallait se remettre en route,
et réellement on a besoin d'un grand courage moral pour
quitter, par trente degrés de chaleur, unQ posada oii l'on a
pour perspective plusieurs rangs de jarres et d'alcarrazas ,
couverts d'une transpiration perlée. Boire de l'eau est une vo-
lupté que je n'ai connue qu'en Espagne ; il est vrai qu'elle y est
légère, limpide et d'un goût exquis. La défense de boire du vin
faite aux mahométans est la prescription la plus facile à suivre
sous de tels climats.
Grâce aux discours éloquents que notre calessero ne cessa
de tenir à sa mule et aux petites pierres qu'il lui jetait aux
oreilles avec beaucoup de dextérité, nous allions assez bon
train. Il l'appelait, dans les circonstances difficiles, vieja,
revieja (vieille, deux fois vieille), injure particulièrement sen-
sible aux mules, soit parce qu'elle est toujours accompagnée
d'un coup de manche de fouet sur l'échiné, soit parce qu'elle
est fort humiliante en elle-même. Cette épithète , appliquée
plusieurs fois avec beaucoup d'à-propos, nous fit arriver aux
portes de Madrid à cinq heures du soir.
Nous connaissions déjà Madrid, et nous n'y vîmes rien de
nouveau que la procession de la Fête-Dieu , qui a beaucoup
perdu de son ancienne splendeur par la suppression des cou-
16.
186 REVUE DE PARIS.
vents el des confréries religieuses. Cependant la cérémonie ne
manque pas de solennité. Le passage de la procession est pou-
dré de sable fin, et des tendidos de toile à voile , allant d'une
maison à l'autre, entretiennent l'ombre el la fraîcheur dans
les rues ; les balcons sont pavoises, et garnis de jolies femmes
en grande toilette; c'est le coup d'œil le plus charmant qu'on
puisse imaginer. Le manège perpétuel des éventails qui s'ou-
vrent, se ferment, palpitent et battent de l'aile comme des
papillons qui cherchent à se poser, les mouvements de coude
des femmes se groupant dans leur mantille et corrigeant l'in-
flexion d'un pli disgracieux, les œillades lancées d'une croisée
à l'autre aux gens de connaissance, le joli signe de tête et le
geste gracieux qui accompagnent /'«^wr dont les senoras ré-
pondent aux cavaliers qui les saluent , la foule pittoresque en-
tremêlée de Gallegos, de Pasiegas, de Valençais, de Manolas
el de vendeurs d'eau , tout cela forme un spectacle d'une ani-
mation el d'une gaieté charmantes. Les Ninos de la Cuna
(Enfants Trouvés), vêtus de leur uniforme bleu , marchent en
tête de la procession. Dans cette longue file d'enfants, nous en
vîmes bien peu qui eussent une jolie figure, et l'hymen lui-
même, dans toule son insouciance conjugale, aurait eu de la
peine à faire plus laid que ces enfants de l'amour. Puis vien-
nent les bannières des paroisses, le clergé, les châsses d'ar-
gent , et , sous un dais de drap d'or , le corpus Dei dans un
soleil de diamants d'un éclat insoutenable.
La dévotion proverbiale des Espagnols me parut très-refroi-
dle, et sous ce rapport l'on eût pu se croire à Paris au temps
où ne pas s'agenouiller devant le saint Sacrement était une
opposition de bon goût. C'est tout au plus si, à l'approche du
dais, les hommes louchaient le bord de leur chapeau. L'Espagne
catholique n'existe plus. La péninsule en est aux idées voltai-
riennes el libérales sur la féodalité, l'inquisition et le fana-
tisme. Démolir des couvents lui paraît être le comble de la
civilisation.
Un soir, étant près de l'hôtel de la poste, au coin de la rue
de Carrelas , je vis la foule s'écarter avec précipitalion , et s'ap-
procher par la Calle-Maxor une i)léï ide de lumières scintillan-
tes : c'était le sainl Sacrenu^nt , qui se rendait dans son carrosse
au chevet de quelque moribond , car à Madrid le bon Dieu ne
REVUE DE PARIS. 187
va pas encore 5 pied. Cefte fuite avait pour but d'éviter de se
mettre à genoux.
Puisque nous sommes en train de parler de cérémonies reli-
gieuses , disons qu'en Espagne la croix du drap des morts n'est
pas blanche , comme en France , mais d'un jaune soufre , tout
aussi lugubre. On ne se seit pas pour les emporter d'un corbil-
lard, mais d'une bière à bras.
Madrid nous élait insupportable . et les deux jours qu'il nous
fallut y rester nous parurent deux siècles pour le moins. Nous
ne rêvions qu'orangers , citronniers, cachuchas, castagnettes,
basquines et costumes pittoresques , car tout le monde nous
faisait des récits merveilleux de l'Andalousie avec celte emphase
un peu fanfaronne dont les Espagnols ne se déshabitueront ja-
mais, pas plus que les Gascons de France.
Le moment tant souhaité arriva enfin , car tout arrive , même
le jour qu'on désire , et nous partîmes dans une diligence très-
corafortable, attelée d'un troupeau de mules rasées, luisantes
et vigoureuses, qui allaient grand train. Cette diligence était
tapissée de nankin, et garnie de stores et de jalousies vertes.
Elle nous parut le suprême de l'élégance après les abominables
galères , calessines et carrosses où nous avions été secoués jus-
qu'alors; et réellement elle eût été fort commode sans cette
température de four à plâtre qui nous calcinait, malgré nos
éventails toujours en mouvement et i'extiême légèreté de nos
habits. Aussi c'était dans notre étuve roulante une litanie per-
l)étuelle de : Jx • ^"^ ca/or.' j'étouffe ! je fonds ! et autres excla-
mations assorties. Cependant nous prenions notre mal en pa-
tience, et nous laissions sans trop maugréer couler notre sueur
en cascade le long de notre nez et de nos tempes , car , au bout
de nos fatigues , nous avions en perspective Grenade et l'Al-
hambra , le rêve de tout poëte ; Grenade , dont le nom seul fait
éclater en formules admiratives et danser sur un pied le bour-
geois le plus épais, le plus électeur et le plus caporal de la garde
civique.
Les environs de Madrid sont tristes, nus et brûlés, quoique
moins pierreux de ce côté qu'en venant par Guadarramaj les
terrains, plutôt tourmentés qu'accidentés, s'eiiveluppent et se
succèdent uniformément, sans nuire particularité que des vil-
lages poussiéreux et crayeux jetés çà et là dans l'aridité gêné-
188 REVUE DE PARIS.
raie, et qu'on ne remarquerait pas si la tour carrée de leur
église n'attirait l'attention. Les flèches aiguës sont rares en
Espagne , et la tour à quatre pans est la forme la plus ordinaire
des clochers. A l'embranchement des chemins , des croix sus-
pectes ouvrent leurs bras sinistres; de temps en temps passent
des chars à bœufs avec le bouvier endormi sous son manteau,
des paysans à cheval , la mine farouche et la carabine à l'arçon
de la selle.
Le ciel , au milieu du jour , est couleur de plomb en fusion;
la terre d'un gris poudroyant micacé de lumière qui s'azure à
peine dans le plus extrême lointain. Pas un seul bouquet d'ar-
bres, pas un arbuste , pas une goutte d'eau dans le lit des tor-
rents desséchés; rien qui repose l'œil et rafraîchisse l'imagina-
tion. Pour trouver un peu d'abri contre les rayons dévorants du
soleil, il faut suivre l'étroite ligne d'ombre bleue et rare que
projettent les murailles. Il est vrai de dire que l'on était en
plein mois de juillet , ce qui n'est pas précisément l'époque pour
voyager fraîchement en Espagne; mais nous sommes d'avis
qu'il faut visiter les pays dans leur saison violente : l'Espagne
en été, la Russie en hiver.
Jusqu'à la résidence royale {sitio real) d'Aranjuez, nous ne
rencontrâmes rien qui mérite mention particulière. Aranjuez
est un château de briques à coins de pierre , d'un effet blanc et
rouge, avec de grands loils d'ardoises , des pavillons et des gi-
rouettes , qui rappellent le genre de construction en usage sous
Henri IV et Louis XIII, le palais de Fontainebleau ou les mai-
sons de la Place-Royale de Paris. Le Tage, que l'on traverse
sur un pont suspendu , y entretient une fraîcheur de végétation
qui fait l'admiration des Espagnols et permet aux arbres du
nord de s'y développer vigoureusement. On voit à Aranjuez des
ormes , des frênes , des bouleaux , des trembles , curieux là-bas
comme le seraient ici des figuiers d'Inde , des aloès et des pal-
miers.
L'on nous fit remarquer une galerie construite exprès, par
laquelle Godoy , le fameux prince de la Paix , se rendait de son
hôtel au château. En sortant du village , l'on aperçoit à gauche
la place des Taureaux, qui est d'un aspect assez monumental.
Pendant le temps qu'on changeait de mules , nous courûmes
au marché faire provision d'oranges et prendre des glaces , ou
REVUE DE PARIS. 189
plutôt de la purée de neige au limon , à une de ces boutiques
de refrescos en plein vent aussi communes en Espagne que les
cabarets en France. Au lieu déboire des canons de vin bleu ou
de petits verres d'eau-de-vie, les paysans et les vendeuses d'her-
bes du marché prennent une hebida helada , qui ne leur coûte
pas plus cher et du moins ne leur trouble pas la cervelle et ne
les abrutit pas. L'absence d'ivrognerie rend les gens du peuple
bien supérieurs aux classes correspondantes dans nos pays pré-
tendus civilisés.
Le nom d'Aranjuez, qui est formé de ces deux mots ara Jocis,
indique assez que cette résidence s'élève sur l'emplaceaient d'un
ancien temple de Jupiter. Nous n'eûmes pas le temps d'en visiter
l'intérieur, et nous le regrettâmes peu , car tous les palais se
ressemblent. Il en est de même des courtisans ; l'originalité ne
se trouve que dans le peuple, et la canaille semble avoir con-
servé le privilège de la poésie.
D'Aranjuez à Ocana, les sites, sans être remarquables , sont
cependant plus pittoresques. Des collines d'un beau mouvement,
bien frappées par la lumière , accidentent les côtés de la route,
quand le tourbillon de poussière où la diligence galope , enfer-
mée comme un dieu dans son nuage , se dissipe, emporté par
quelque haleine favorable , et vous permet de les apercevoir.
Le chemin, quoique mal entretenu, est assez beau, grâce à ce
merveilleux climat, où il ne pleut presque jamais, et à la rareté
des voitures , presque tous les transports se faisant à dos de
bêtes.
Nous devions souper et coucher à Ocana pour, attendre le
correo real et profiter de son escorte en nous joignant à lui ,
car nous allions bientôt entrer dans la Manche, infestée alors
par les bandes de Palillos , Polichinelle et autres honnêtes gens
de rencontre désagréable. Nous arrêtâmes à une hôtellerie de
bonne apparence, avec nn patio à colonnes recouvert d'un su-
perbe iendido, dont la toile, doublée ou simple, formait des
dessins et des symétries par le plus ou moins de transparence.
Le nom du fabricant et son adresse à Barcelone y étaient écrits
de la sorte fort lisiblement. Des myrtes, des grenadiers et des
jasmins, plantés dans des pots d'une argile rouge, égayaient et
parfumaient cette cour intérieure, éclairée d'un demi-jour ta-
misé et plein de mystère. Lq patio est une invention charmante j
190 REVUE DE PARIS.
on y jouit de plus de fraîcheur et d'espace que dans sa chambre ;
on peut s'y promener , y lire , être seul ou avec les autres. C'est
un terrain neutre où l'on se rencontre , où , sans passer par
l'ennui des visites formelles et des présentations , l'on finit par
se connaître et par se lier; et lorsque, comme à Grenade ou à
Séville, l'on peut y joindre l'agrément d'un jet d'eau ou d'une
fontaine, je ne connais rien de plus délicieux, surtout dans une
contrée où le thermomètre se maintient à des hauteurs séné-
gambiennes.
En attendant la nourriture, nous allâmes faire la sieste; c'est
une habitude qu'il faut prendre absolument en Espagne, car la
chaleur , de deux heures à cinq heures , est quelque chose dont
un Parisien ne peut pas se faire une idée. Le pavé brûle , les
marteaux de fer des portes rougissent , une averse de feu sem-
ble pleuvoir du ciel , le bîé éclate dans l'épi, la terre se fend
comme l'émail d'un poêle trop chauffé, les cigales font grincer
leur corselet avec plus de vivacité que jamais , et le peu d'air
qui vous arrive semble soufflé par la bouche de bronze d'un ca-
lorifère ; les boutiques se ferment , et pour tout l'or du monde
vous ne décideriez pas un marchand à vous vendre quelque
chose. Il n'y a dans les rues que les chiens et les Français, sui-
vant le dicton vulgaire , fort peu gracieux pour nous. Les gui-
des , quand même vous leur donneriez des cigares de la Havane
ou une entrée pour la course de taureaux , deux choses émi-
nemment séduisantes pour un domestique de place espagnol,
refusent de vous conduire devant le moindre monument. Le
seul parti qui vous reste à prendre, c'est de dormir comme les
autres , et l'on s'y résigne bien vite ; car que faire tout seul
d'éveillé au milieu d'une nation endormie?
Nos chambres, blanchies au lait de chaux , étaient d'une pro-
preté parfaite. Les insectes dont l'on nous avait fait de si four-
millantes descriptions ne se produisaient pas encore, et notre
sommeil ne fut troublé par aucun cauchemar à mille pattes.
A cinq heures du soir, nous nous levâmes pour aller faire un
tour en attendant le souper. Ocana n'est pas riche en monu-
ments , et son plus grand titre à la célébrité , c'est l'attaque dé-
sespérée, par les troupes espagnoles, d'une redoute française
pendant la guerre de l'invasion. La redoute fut prise, mais
presque tout le bataillon espagnol resta sur le carreau. On en-
REVUE DE PARIS. 191
lena ces héros chacun i\ la place où il était tombé. Les rangs
avaient été si bien gardés . malgré un déluge de mitraille , qu'on
peut les reconnaître encore à la symétrie des fosses. Diamante
a fait une pièce intitulée l'Hercule d'Ocana, composée sans
doute pour quelque athlète d'une force prodigieuse , comme le
Goliath du Cirque Olympique. Notre passage à Ocana nous en
rappela le souvenir.
L'on achevait la moisson à une époque où le blé chez nous
commence à peine à jaunir, et l'on portait les gerbes sur de
grandes aires de terre battue, espèce de manège où des chevaux
et des mules égrainent les épis sous les trépignements de leurs
sabots. Les bêtes sont attelées à une manière de traîneau sur le-
quel se tient debout , dans une pose d'une grâce hardie et fière,
l'homme chargé de diriger l'opération. Il faut beaucoup d'a-
plomb et de sûreté pour se maintenir sur cette frêle machine,
emportée par trois ou quatre chevaux fouettés à tour de bras.
Un peintre de l'école de Léopold Robert tirerait grand parti de
ces scènes d'une simplicité biblique et primitive. Ici les belles
tètes basanées , les yeux étincelants, les figures de madone,
les costumes pleins de caractère, la lumière blonde, l'azur et
le soleil, ne lui manqueraient non plus qu'en Italie.
Le ciel était , ce soir-là , d'un bleu laiteux teinté de rose ; les
champs, autant que l'œil pouvait s'étendre , offraient aux re-
gards une immense nappe d'or pâle, où apparaissaient çà et là,
comme des îlots dans un océan de lumière, des chars traînés
par des bœufs qui disparaissaient presque sous les gerbes. La
chimère d'un tableau sans ombre, tant poursuivie par les Chi-
nois , était réalisée. Tout était rayon et clarté; la teinte la plus
foncée ne dépassait pas le gris de perle.
On nous servit enfin un souper passable, ou du moins que
l'appétit nous fit trouver tel, dans une salle basse ornée de pe-
tits tableaux sur verre d'un rococo vénitien assez bizarre. Après
souper , médiocres fumeurs , mon compagnon Eugène et moi,
et ne pouvant prendre à la conversation qu'une part fort suc-
cincte à cause de l'obligation de faire passer tout ce que nous
avions à dire par les deux ou trois cents mots que nous savions,
nous remontâmes dans nos chambres, assez attristés par diffé-
rentes histoires de voleurs que nous avions entendu raconter à
192 REVUE DE PARIS.
table , et qui , à demi comprises , ne nous en paraissaient que
plus terribles.
II nous fallut attendre jusqu'à deux heures de l'après-midi
l'arrivée du correo real , car il n'eût pas été prudent de se met-
tre en route sans lui. Nous avions en outre une escorte spéciale
de quatre cavaliers armés d'espingoles , de pistolets et de grands
sabres. C'étaient des hommes de haute taille, à figures carac-
téristiques , encadrées d'énormes favoris noirs , avec des cha-
peaux pointus , de larges ceintures rouges , des culottes de
velours et des guêtres de cuir , ayant bien plus l'air de voleurs
que de gendarmes , et qu'il était fort ingénieux d'emmener avec
soi , de peur de les rencontrer.
Vingt soldats entassés dans une galère suivaient le correo
real. Une galère est une charrette non suspendue à deux ou
quatre roues; un filet de sparterie tient lieu de fond de plan-
ches. Cette description succincte vous fera juger de la position
de ces malheureux , obligés de se tenir debout et de s'accrocher
des mains aux ridelles pour ne pas tomber les uns sur les au-
tres. Ajoutez à cela une vitesse de quatre lieues à l'heure, une
chaleur étouffante , un soleil perpendiculaire, et vous convien-
drez qu'il fallait un fonds de bonne humeur héroïque pour trou-
ver la situation plaisante. Et pourtant ces pauvres soldats, à
peine couverts de lambeaux d'uniforme, le ventre creux,
n'ayant à boire que l'eau échauffée de leur gourde, secoués
comme des rats dans une souricière, ne firent que rire à gorge
déployée et chanter tout le long de la roule. La sobriété et la
patience des Espagnols à supporter la fatigue est quelque chose
qui tient du prodige. Ils sont restés Arabes sur ce point. L'on
ne saurait pousser plus loin l'oubli de la vie matérielle. Mais
ces soldats , qui manquaient de pain et de souliers , avaient une
guitare.
Toute cette partie du royaume de Tolède que nous traver-
sions est d'une aridité effroyable , et se ressent des approches de
la Manche , patrie de don Quichotte , la province d'Espagne la
plus désolée et la plus stérile.
Nous eûmes bientôt dépassé la Guardia , petit bourg insigni-
fiant et de l'aspect le plus misérable. A Tembleque nous ache-
tâmes, à l'intention des jolies jambes de Paris, quelques dou-
zaines de jarretières cerise , orange , bleu-de-ciel , enjolivées de
REVUE DE PARIS. 193
fil d'or ou d'argent , avec des devises en lettres (ramées à faire
honte aux plus godants mirlitons de Saint-Cloud. Tembleque a
la réputation pour les jarretières, comme Châtellerault en France
pour les canifs.
Pendant que nous marchandions nos jarretières , nous enten-
dîmes à côté de nous un grognement rauque , enroué et mena-
çant, comme celui d'un chien en fureur; nous nous retournâ-
mes brusquement non sans quelque appréhension , ne sachant
pas comment on parle aux dogues espagnols, et nous vîmes
que ce hurlement était produit non par une bêle, mais par un
homme.
Jamais le cauchemar , posant son genou sur la poitrine d'un
malade en délire, n'a produit un monstre plus abominable.
Quasimodo est un Phœbus à côté de cela. Vn front carré, des
yeux caves étincelant d'un éclat sauvage, un nez si aplati que
les trous des narines en marquaient seuls la place , une mâ-
choire inférieure plus avancée de deux pouces que la supérieure,
voilà en deux mots le portrait de cet épouvantail , dont le profil
foimait une ligne concave comme ces croissants où l'on des-
sine la figure de la lune dans l'almanach de Liège. L'industrie
de ce misérable était de n'avoir pas de nez et de contrefaire le
chien , ce dont il s'acquittait à merveille, car il était plus ca-
mard que la mort elle-même, et faisait plus de train à lui seul
que tous les pensionnaires de la barrière du Combat à l'heure
du déjeuner.
Puerto Lapiche consiste en quelques masures plus qu'à demi-
ruinées , accroupies et juchées sur le penchant d'un coteau lé-
zardé, éraillé, friable à force de sécheresse, et qui s'éboule en
déchirures bizarres. C'est le comble de l'aridité et de la désola-
tion. Tout est couleur de liège et de pierre ponce. Le feu du ciel
semble avoir passé par là ; une poussière grise, fine comme du
grès pilé , enfariné encore le tableau. Cette misère est d'autant
plus navrante , que l'éclat d'un ciel implacable en fait ressortir
toutes les pauvretés. La mélancolie nuageuse du Nord n'est rien
à côté de la lumineuse tristesse des pays chauds.
En voyant d'aussi misérables cahutes, l'on se prend de pitié
pour les voleurs obligés de vivre de maraude dans un pays où
l'on ne trouverait pas de quoi faire un œuf à la coque à dix lieues
à la ronde. La ressource des diligences et des convois dcgalè-
11 17
194 REVUE DE PARIS.
res est réellement insiififisanle , et ces pauvres I)rigaiKls ([ui croi-
sent dans la Manche doivent se contenter souvent pour leur
souper d'une poignée de ces glands doux qui faisaient les délices
de Sancho Panza. Que prendre à des gens qui n'ont ni sou ni
poche, qui hahitent des maisons meublées des quatre murs, et
ne possèdent pour tout ustensile qu'un poêlon et qu'une cruche?
Piller de semblables villages me paraît une des fantaisies les
plus lugubres qui puissent passer par la tête de voleurs sans
ouvrage.
Un peu après Puerto Lapiche , Ton entre dans la Manche , où
nous aperçûmes sur la droite deux ou trois moulins à vent qui
ont la prétention d'avoir soutenu victorieusement le choc de la
lance de don Quichotte, et qui , pour le quart d'heure, tour-
naient nonchalamment leurs tlascjucs ailes sous l'haleine d'un
vent poussif. La venta , où nous nous arrêtâmes pour vider
deux ou trois jarres d'eau fraîche , se glorifie aussi d'avoir hé-
bergé l'immortel héros de Cervantes.
Nous ne fatiguerons pas nos lecteurs de la description de cette
route monotone à travers un pays plat, pierreux et poussiéreux,
pommelé de loin en loin d'oliviers au feuillage d'un vert glauque
et malade, où Ton ne rencontre que des paysans hâves , fauves,
momifiés , avec des chapeaux roussis , des culottes courtes et des
guêtres de gros drap noirâtre , portant sur l'épaule des vestes
en guenilles et poussant devant eux quelque âne galeux au poil
blanc de vieillesse , aux oreilles énervées , à la mine piteuse j où
l'on ne voit à l'entrée des villages que des enfants demi-nus,
bruns comme des mulâtres, qui vous regardent passer d'une
mine étonnée et farouche.
Nous arrivâmes à Manzanarès au milieu de la nuit , mourant
de faim. Le courrier , qui nous précédait, usant de son droit de
premier occupant et de ses intelligences dans l'hôtellerie, avait
épuisé toutes les provisions, consistant , il est vrai, en trois ou
quatre œufs et un morceau de jambon. Nous poussâmes les cris
les plus aigus et les plus attendrissants, déclarant que nous
mettrions le feu à la maison pour faire rôtir l'hôtesse elle-même
à défaut d'autre nourriture. Cette énergie nous valut vers deux
heures du matin un souper pour lequel on avait dû réveiller la
moitié du bourg. Nous avions un quartier de cabri, des œufs
aux tomates , du jambon et du fromage de chèvre , avec un
REVUE DE PARIS. 195
assez passable petit vin bl.mc. Nous dînâmes tous ensemble dan»
la cour, à la lueur de trois ou quatre lampes de cuivre jaune
assez semblables aux lampes antiques funèbres , dont Pair de la
nuit faisait vaciller la flamme en ombres et en lumières bizarres
qui nous donnaient Pair de lamies et de goules déchirant des
morceaux d'enfant déterré. Pour que le repas eût l'air tout à
fait magique , une grande fille aveugle s'approcha de la table ,
guidée par le bruit , et se mit à chanter des couplets sur un air
plaintif et monotone, comme une vague incantation sibylline.
Apprenant que nous étions étrangers , elle improvisa en notre
honneur des stances élogieuses , que nous récompensâmes par
quelques réaux.
Avant de remonter en voiture, nous allâmes faire un tour
par le village et nous promener, un peu à tâtons il est vrai,
mais cela valait toujours mieux que de rester dans la cour de
l'auberge.
Nous parvînmes à la place du marché, non sans avoir posé
dans l'ombre le pied sur quelque dormeur à la belle étoile.
L'été l'on couche généralement dans la rue, les uns sur leur
manteau, les autres sur une couverture de mule; ceux-ci sur
un sac rempli de paille hachée (ce sont les sybarites), ceux-là
tout uniment sur le sein nu de la mère Cybèle avec un grès pour
oreiller.
Les paysans venus dans la nuit dormaient pêle-mêle au mi-
lieu de légumes bizarres et de denrées sauvages , entre les jam-
bes de leurs ânes et de leurs mulets , en attendant le jour qui ne
devait pas tarder à paraître.
Un faible rayon de lune éclairait vaguement dans l'obscurité
une espèce d'édifice crénelé antique, où l'on reconnaissait, à
la blancheur du plâtre, des travaux de défense faits pendant la
dernière guerre civile , et que les années n'avaient pas encore eu
le temps d'harmoniser. En voyageur consciencieux, voilà tout
ce que nous pouvons dire de Manzanarès.
L'on remonta en voiture; le sommeil nous prit, et quand
nous rouvrîmes les yeux nous étions aux environs de Val-de-
Penas , bourg renommé pour son vin : la terre et les collines,
constellées de pierres , étaient d'un ton rouge d'une crudité sin-
gulière, et l'on commençait à distinguer à l'horizon des bandes
196 REVUE DE PARIS.
de montagnes dentelées comme des scies , et d'une découpure
fort nette malgré leur grand éloignement.
Val-de-Penas n'a rien que de fort ordinaire, et il doit toute
sa réputation à ses vignobles. Son nom de vallée de pierres est
parfaitement justifié. L'on s'y arrêta pour déjeuner, et, par une
inspiration du ciel, j'eus l'idée de prendre d'abord mon chocO'
lat et ensuite celui destiné à mon camarade qui ne s'était pas
réveillé, et, prévoyant des famines futures, j'enfonçai dans
mes lasses autant de bunuelos (espèce de petits beignets) qu'il
en put tenir, de manière à former une espèce de soupe assez
substantielle, car je n'étais pas encore arrivé à la sobriété de
chameau où je parvins plus tard après de longs exercices d'ab-
stinence dignes d'un anachorète des premiers temps. Je n'étais
pas encore acclimaté, et j'avais apporté de France un appétit
invraisemblable, qui inspirait un étonnement respectueux aux
naturels du pays.
Au bout de quelques minutes , l'on repartit en toute hâte, cap
il fallait suivre le correo real de près, pour ne pas perdre le
bénéfice de son escorte. En me penchant hors de la voiture pour
jeter un dernier coup d'œil sur Val-de-Penas , je laissai tomber
ma casquette sur le chemin j un muchacho de douze ou quinze
ans s'en aperçut, et, pour avoir quelques quartos en récom-
pense , la ramassa et se mit à courir après la diligence qui était
déjà fort éloignée ; il la rattrapa cependant quoiqu'il allât nu
pieds et sur un chemin pavé de pierres aiguës et tranchantes.
Je lui lançai une poignée de sous qui le rendirent, à coup sûr,
le plus opulent polisson de toute la contrée. Je ne rapporte celte
circonstance insignifiante que parce qu'elle est caractéristique
de la légèreté des Espagnols , les premiers marcheurs du monde
et les coureurs les plus agiles que Ton puisse voir. Nous avons
déjà eu occasion de parler de ces postillons à pied que l'on
nomme zagat, et qui suivent des voilures lancées au galop pen-
dant des lieues entières sans paraître éprouver de fatigue , et
sans entrer seulement en transpiration.
A Santa-Crux, l'on nous offrit à vendre toutes sortes de pe-
tits couteaux et de navajas ; Santa-Crux et Albaceyte sont re-
nommés pour cette coutellerie de fantaisie. Ces navajas, d'un
goût arabe et barbare très-caraclérislique , ont des manches de
cuivre découpé dont les jours laissent voir des paillons rouges ,
I
REVUE DE PARIS. 197
verts ou bleus; des niellures grossières, mais enlevées vive-
ment, enjolivent la lame faite en forme de poisson et toujours
très-aiguë ; la plupart portent des devises comme celles-ci : Soy
de un solo (je n'appartiens qu'à un seul), ou cuando esta vi~
vora pica , no hay remédia en la hotica (quand cette vipère
pique , il n'y a pas de remède à la pharmacie). Quelquefois la
lame est rayée de trois lignes parallèles dont le creux est peint
en rouge, ce qui lui donne une apparence tout à fait formida-
ble. La dimension de ces navajas varie depuis trois pouces jus-
qu'à trois pieds; quelques niajos (paysans du bel air) en ont
qui , ouvertes , sont aussi longues qu'un sabre ; un ressort arti-
culé ou un anneau qu'on tourne assure et maintient le fer. La
navaja est l'arme favorite des Espagnols , surtout des gens du
peuple; ils la manient avec une dextérité incroyable et se font
un bouclier de leur cape roulée autour de leur bras gauche.
C'est un art qui a ses principes comme l'escrime, et les maîtres
de couteau sont aussi nombreux en Andalousie que les maîtres
d'armes à Paris. Chaque joueur de couteau a ses bottes secrètes
et ses coups particuliers ; les adeptes, dit-on, à la vue de la bles-
sure , reconnaissent l'artiste qui a fait l'ouvrage , comme nous
reconnaissons un peintre à sa touche.
Les ondulations du terrain commençaient à devenir plus for-
tes et plus fréquentes , nous ne faisions que monter et descen-
dre. Nous approchions de la Sierra-Morena, qui forme la limite
duroyaumed'Andalousie. Derrière cette ligne de montagnes vio-
lettes se cachait le paradis de nos rêves. Déjà les pierres se chan-
geaient en rochers , les collines en groupes étages, des chardons
de six à sept pieds de haut se hérissaient sur les bords de la
route comme des hallebardes de soldais invisibles. Quoique j'aie
la prétention de n'être point un âne , j'aime beaucoup les char-
dons (goût qui , du reste , m'est commun avec les papillons), et
ceux-ci me surprirent : c'est une plante superbe et dont on peut
tirer de charmants motifs d'ornementation. L'architecture go-
thique n'a pas d'arabesque ni de rinceaux plus nettement décou-
pés et d'une ciselure plus fine. De temps à autre nous aperce-
vions , dans les champs voisins , de grandes plaques jaunâtres ,
comme si l'on eût vidé là des sacs de paille hachée ; cependant
celte paille, quand nous passions auprès , se soulevait en tour-
billonnant et s'envolait avec bruit : c'étaient des bancs de sau-
17.
198 REVUE DE PARIS.
terelles qui se reposaient ; il devait y en avoir des millions : ceci
sentait fort son Egypte.
C'est à peu près vers cet endroit que j'ai , pour la première
fois de ma vie , véritablement souffert de la faim : Ugolin dans
sa tour n'était pas plus affamé que moi, et je n'avais pas, comme
lui, quatre fils à manger. Le lecteur, qui m'a vu à Val-de Penas
m'ingurgiterdeux tasses de chocolat, s'étonne peut-être de celte
famine prématurée , mais les tasses espagnoles sont grandes
comme un dé à coudre et contiennent tout au plus deux ou trois
cuillerées. Ma tristesse fut surtout augmentée à la venta où
nous laissâmes notre escorte, en voyant blondir, sous un rayon
de soleil qui descendait par la cheminée, une magnifique ome-
lette destinée au dîner de la troupe ; je rôdai autour comme un
loup dévorant , mais elle était trop bien gardée pour pouvoir
être enlevée. Heureusement, une dame de Grenade , qui était
dans la diligence avec nous, prit pitié de mon martyre et me
donna quelques tranches de jambon de la Manche cuit au sucre,
et un morceau de pain qu'elle tenait en réserve dans une des
poches de la voiture ; que ce jambon lui soit rendu au centuple
dans l'autre monde !
Non loin de cette ve?îia , sur la droite de la route , se dres-
saient des piliers où étaient exposées trois ou quatre têtes de
malfaiteurs : spectacle toujours rassurant et qui prouve que l'on
est en pays civilisé.
La route s'élevait en faisant de nombreux zigzags. Nous
allions passer le Puerto de los Perros : c'est une gorge étroite,
une brèche faite dans le mur de la montagne et qui laisse tout
juste la place d'un torrent et de la route qui le côtoie. Le Puerto
de los Perros (passage des Chiens) est ainsi nommé parce que
c'est par-là que les Maures vaincus sortirent de l'Andalousie,
emportant avec eux le bonheur et la civilisation de l'Espagne.
L'Espagne, qui touche à l'Afrique comme la Grèce à l'Asie,
n'est pas faite pour les mœurs européennes. Le génie de l Orient
y perce sous toutes les formes , et il est fâcheux peut-être qu'elle
ne soit pas restée moresque et mahométane.
On ne saurait rien imaginer de plus pittoresque et de plus
grandiose que celte porte de l'Andalousie. La gorge est taillée
dans d'immenses roches de marbre rouge dunt les assises gi-
gantesques se superposent avec une sorte de régularité archi-
REVUE DE PARIS. 199
teclurale ; ces blocs énormes aux larges fissures transversales,
veines de marbre de la montagne , sorte d'écorché terrestre où
l'on peut étudier à nu ranalomie du globe, ont des proportions
qui réduisent à l'état microscopique les plus vastes granits égyp-
tiens. Dans les interstices se cramponnent des chênes verts ,
des lièges énormes , qui ne semblent pas plus grands que des
touffes d'herbe à un mur ordinaire. En gagnant le fond de la
gorge, la végétation va s'épaississant et forme un fourré im-
pénétrable à travers lequel on voit par places luire l'eau dia-
mantée du torrent. L'escarpement est si abrupt du côté de la
route, que l'on a jugé prudent de la gainir d'un parapet , sans
quoi la voiture, toujours lancée au galop, si difficile ù diriger
à cause de la fréquence des coudes, pourrait très-bien faire un
saut périlleux de cinq à six cents pieds pour le moins.
C'est dans la Sierra-Morena que le chevalier de la Triste
Figure, à l'imitation d'Amadis sur la roche Pauvre, accomplit
celte célèbre pénitence qui consistait à faire des culbutes en
chemise sur les roches les plus aiguës, et que Sancho Panza ,
l'homme positif, la raison vulgaire à côté de la noble folie,
trouva la valise de Cardenio si bien garnie de ducats et de che-
mises fines! On ne peut faire un pas en Espagne sans trouver
le souvenir de don Quichotte , tant l'ouvrage de Cervantes est
profondément national, et tant ses deux figures résument en
elles seules tout le caractère espagnol : l'exaltation chevaleres-
que , l'esprit aventureux joint à un grand bon sens pratique et
à une sorte de bonhomie joviale pleine de finesse et de caus-
ticité.
A Venta de Cardona, où l'on changea de mules, je vis cou-
ché dans son berceau un joli petit enfant d'une blancheur
éblouissante, et qui ressemblait à un Jésus de cire dans sa crè-
che. Les Espagnols, lorsqu'ils ne sont pas encore halés par le
soleil , sont en général d une blancheur extrême.
La Sierra-Morena fianchie, l'aspect du pays change totale-
ment ; c'est comme si l'on passait tout à coup de l'Europe dans
l'Afrique : les vipères regagnant leur trou, raient de traînées
obliques le sable fin de la route, les aloès commencent à bran-
dir leurs grands sabres épineux au bord des fossés. Ces larges
éventails de feuilles charnues, épaisses, d'un gris azuré, don-
nent tout de suite une physionomie différente au paysage. On
200 REVUE DE PARIS.
se sent véritablement ailleurs, l'on comprend que l'on a quitté
Paris tout de bonj la différence du climat, de l'architecture,
des costumes, ne vous dépayse pas autant que la présence de
ces grands végétaux des régions torrides que nous n'avons
l'habitude de voir qu'en serre chaude. Les lauriers, les chênes
verts , les lièges, les figuiers au feuillage verni et métallique,
ont quelque chose de libre, de robuste et de sauvage, qui in-
dique un climat où la nature est plus puissante que l'homme et
peut se passer de lui.
Devant nous se déployait comme dans un immense pano-
rama le beau royaume d'Andalousie. Cette vue avait la gran-
deur et l'aspect de la mer; des chaînes de montagnes, sur les-
quelles l'éloignement passait son niveau , se déroulaient avec
des ondulations d'une douceur infinie , comme de longues
houles d'azur. De larges traînées de vapeur blonde baignaient
les intervalles; çà et là, de vifs rayons de soleil glaçaient d'or
quelque mamelon plus rapproché, et chatoyant de mille cou-
leurs comme une gorge de pigeon. D'autres croupes bizarre-
ment chiffonnées ressemblaient à ces étoffes des anciens ta-
bleaux, jaunes d'un côté et bleues de l'autre. Tout cela élait
inondé d'un jour étincelant, splendide , comme devait être
celui qui éclairait le paradis terrestre! La lumière ruisselait
dans cet océan de montagnes comme de l'or et de l'argent en
fusion, jetant une écume phosphorescente de paillettes à cha-
que obstacle. C'était plus grand que les plus vastes perspec-
tives de l'Anglais Martin, et mille fois plus beau. L'infini dans
le clair est bien autrement sublime et prodigieux que l'infini
dans l'obscur !
Tout en regardant ce merveilleux tableau , qui variait et
présentait de nouvelles magnificences à chaque tour de rouç,
nous vîmes poindre à l'horizon les toits aigus des pavillons sy-
métriques de la Carolina, espèce de village modèle, de phalan-
stère agricole , élevé autrefois par le comte de Florida Blanca,
et peuplé par lui d'Allemands et de Suisses amenés à grands
frais. Ce village, bâti tout d'un coup, éclos au souffle d'une
volonté, a cette régularité ennuyeuse que n'ont pas les habita-
tions qui se sont groupées peu à peu au caprice du hasard et
du temps. Tout est tiré au cordeau , du milieu de la place on
voit tout le bourg : voici le Marché et la Place de Taureaux ,
REVUE DE PARIS. 201
voilà l'église et la maison de l'alcade. Certainement cela est
bien entendu ; mais j'aime mieux le plus misérable village
poussé à l'aventure. Du reste , cette colonie ne réussit pas ; les
Suisses prirent le mal du pays et mouraient comme des mou-
ches, rien qu'en entendant tinter les cloches; on fut obligé de
suspendre les sonneries. Cependant ils ne moururent pas tous,
et la population de la Carolina conserve encore des traces de
son origine germanique. Nous fîmes à la Carolina un dîner
sérieux, arrosé d'excellent vin, sans être obligés de mettre les
morceaux doubles; nous n'allions plus de conserve avec le
courrier , les chemins étant parfaitement sûrs de ce côté-là.
Des aloès, d'une taille de plus en plus africaine, conti-
nuaient à se montrer sur les bords de la route, et vers la gau-
che une longue guirlande de fleurs du rose le plus vif, élince-
lant dans un feuillage d'émeraude , marquait toutes les
sinuosités du lit d'un ruisseau desséché. Profitant d'une halte
de relai, mon camarade courut du côté des fleurs et en rap-
porta un énorme bouquet; c'étaient des lauriers-roses d'une
fraîcheur et d'un éclat incomparables. On ne pouvait pas
adresser à ce ruisseau, dont j'ignore le nom, et qui n'en a
peut-être pas, la question de M. Casimir Delavigne au fleuve
grec : .
Eurotas, Eurotas , où sont tes lauriers-roses?
Aux lauriers-roses succédèrent, comme une réflexion mélan-
colique à un vermeil éclat de rire , de grands bois d'oliviers
dont la pâle feuillage rappelle la chevelure enfarinée des saules
du Nord , et s'harmonise admirablement avec la teinte cendrée
des terrains. Ce feuillage, d'un ton sobre, austère et doux, a
été très-judicieusement choisi par les anciens, si habiles ap-
préciateurs des rapports naturels, comme symbole de la paix
et de la sagesse.
Il était environ quatre heures lorsque nous arrivâmes à
Baylen, célèbre par la capitulation désastreuse qui porte ce
nom. Nous devions y passer la nuit , et, en attendant le sou-
per, nous fûmes nous promener par la ville et aux environs
avec la dame de Grenade et une jeune personne fort jolie qui
202 REVUE DE PARIS.
allait prendre les bains de mer à Malaga , en compagnie de son
père et de sa mère; car la réserve habituelle des Espagnols fait
bien vite place à une honnête et cordiale familiarité, dès que
l'on est sûr que vous n'êtes ni des commis-voyageurs, ni des
danseurs de corde, ni des marchands de pommade.
L'église de Baylen , dont la construction ne remonte guère
au-delà du xvi^ siècle, me surprit par sa couleur étrange. La
pierre et le marbre, confits par le soleil d'Espagne, au lieu de
noircir comme sous notre ciel humide , avaient pris des tons
roux d'une chaleur et d'une vigueur extraordinaires , qui al-
laient jusqu'au safran et au pourpre, des tons de feuilles de
vigne à la fin de l'automne. A côté de l'église , au-dessus d'un
petit mur doré des plus chauds reflets, un palmier, le premier
que j'eusse jamais vu en pleine terre, s'épanouissait brusque-
ment dans l'azur foncé du ciel. Ce palmier inattendu , révéla-
lion subite de l'Orient, au détour d'une rue, me fit un effet
singulier. Je m'attendais à voir se profiler sur les lueurs du
couchant le col d'autruche des chameaux, et flotter le burnous
blanc des Arabes en caravane.
Des ruines assez pittoresques d'anciennes fortifications of-
fraient une tour assez bien conservée pour que l'on pût y mon-
ter en s'aidant des pieds et des mains et en profitant de la
saillie des pierres. Nous fûmes récompensés de notre peine par
une vue des plus magnifiques. La ville de Baylen avec ses toits
de tuiles, son église rouge et ses maisons blanches accrou-
pies au pied de la tour comme un troupeau de chèvres , for-
mait un admirable premier plan; plus loin les champs de blé
ondoyaient en vagues d'or, et tout au fond , au-dessus de plu-
sieurs rangs de montagnes, l'on voyait briller, comme une dé-
coupure d'argent, la crête lointaine delà Sierra-Nevada. Les
filons de neige, surpris par la lumière, étincelaient et ren-
voyaient des éclairs prismatiques, et le soleil , semblable à une
grande roue d'or dont son disque était le moyeu , épanouissait
comme des jantes ses rayons enflammés dans un ciel nuancé
de toutes les teintes de l'agathe et de l'aventurine.
L'auberge où nous devions coucher consistait en un grand
bâtiment ne formant qu'une seule pièce avec une cheminée à
chaque bout, un plafond de charpentes noircies et vernies par
la fumée, des râteliers de chaque côté pour les chevaux, les
REVUE DE PARIS. 203
mules el 1rs ànos. el pour les voya^îeurs queU|i:es petites cham-
bres latérales contenant un lit formé de trois planches posé sur
deux tréteaux et recouvert de ces pellicules de toile entre les-
quelles flottent quelques tampons de laine que les hôteliers pré-
tendent être des matelas avec l'efFronlerie pleine de sang-froid
qui les caractérise ; — ce qui ne nous empêcha pas de ronfler
comme Épiménide et les sept dormants réunis.
On partit de grand matin pour éviter la chaleur, et nous
revîmes encore les beaux lauriers-roses , éclatants comme la
gloire et frais comme l'amour, qui nous avaient enchantés la
veille. Bientôt le Guadalquivir aux eaux troubles et jaunâtres
vint nous barrer le chemin ; nous le passâmes en bac , et nous
prîmes la roule de Jaën. Sur notre gauche, l'on nous fit re-
marquer, frappée par un rayon de lumière, la tour de Torre-
quebredilla , et nous ne tardâmes pas à apercevoir l'étrange
silhouette de Jaën. capitale du royaume de ce nom.
Une énorme montagne couleur d'ocre, fauve comme une
peau de lion, pulvérulente de lumière, mordorée par le soleil,
se dresse brusquement au milieu de la ville ; des tours massives
et de longs zigzags de fortifications antiques zèbrent ses flancs
décharnés de leurs lignes bizarres et pittoresques. La cathé-
drale, immense entassement d'architecture, qui , de loin , sem-
ble plus glande que la ville elle-même , se hausse orgueilleuse-
ment , montagne factice auprès de la montagne naturelle. Celte
cathédrale , dans le genre d'architecture de la renaissance, et
qui se vante de posséder le mouchoir authentique où sainte
Véronique recueillit l'empreinte de la figure de ^'olre•Seigneur,
a été bâtie par les ducs de Medina-Cœli. Elle est belle sans
doute, mais nous la rêvions de loin plus antique el surtout plus
curieuse.
En allant du Parador à la cathédrale, je regardai les affi-
ches du spectacle; la veille, on avait joué Métope, et le soir
même, on devait donner El Campanero de Saii-Pablo, por
el ilustrissitno senor don José Bouchardy, entre autres ter-
mes : le Sonneur de Saint-Paul, de mon camarade Bou-
chardy. Être représenté à Jaën, une ville sauvage oii l'on ne
marche que le couteau à la ceinture et la carabine sur Tépaule,
voilà qui est flatteur assurément , et bien peu de nos grands gé-
Uies contemporains pourraient se targuer d'un succès pareil.
204 REVUE DE PARIS.
Si autrefois nous avons emprunté quelques chefs-d'œuvre à
Tancien Ihéâtre espagnol, aujourd'hui nous leur rendons bien
la monnaie de leurs pièces en vaudevilles et en mélodrames.
Notre visite faite à la cathédrale, nous revînmes, ainsi que
les autres voyageurs, au Parador, dont l'apparence semblait
nous promettre un excellent repas j un café y était joint, et il
avait tout à fait Tair d'un établissement vraisemblable et civi-
lisé. Mais quelqu'un avisa , en se mettant à table , que le pain
était dur comme de la pierre meulière, et en demanda d'autre.
L'hôtelier ne voulut jamais consentir à le changer. Pendant la
querelle, une autre personne s'aperçut que les plats étaient ré-
chauffés et avaient dû être déjà servis dans les temps reculés.
Tout le monde se mit à jeter les cris les plus plaintifs, et à de-
mander un dîner neuf et entièrement inédit.
Voici le mot de l'énigme : la diligence qui nous précédait
avait été arrêtée par les brigands de la Manche, de sorte que
les voyageurs, emmenés dans la montagne , n'avaient pu con-
sommer le repas préparé pour eux par l'hôtelier de Jaën.
Celui-ci, pour ne pas perdre ses frais, avait gardé les mets,
et nous les avait fait resservir, en quoi son attente fut trompée,
car nous nous levâmes tous, et nous fûmes manger ailleurs. Ce
malencontreux dîner a du être présenté une troisième fois aux
voyageurs suivants.
L'on se réfugia dans une posnda borgne , où , après une
longue attente, l'on nous servit quelques côtelettes, quelques
œufs et une salade, dans des assiettes écornées, avec des verres
et des couteaux dépareillés. Le régal était médiocre, mais il
fut assaisonné de tant d'éclats de rire et de plaisanteries sur la
fureur comique de l'hôtelier voyant son monde sortir proces-
sionnellement , et sur le sort des malheureux à qui il ne man-
querait pas de représenter ses poulets étiques rafraîchis pour
la troisième fois par un tour de poêle, que nous fûmes dédom-
magés, et au-delà, de la maigreur de la chère. Quand une fois
la première glace de froideur est rompue, les Espagnols ont
une gaieté enfantine et naïve d'un charme extrême. La moin-
dre chose les fait rire aux larmes.
C'est à Jaên que j'ai vu le plus de costumes nationaux et pit-
toresques : les hommes avaient pour la plupart des culottes en
velours bleu ornées de boutons de filigrane d'argent , des gué-
I
REVUE DE PARIS. . 205
1res de Romla , historiées de piqûres, d'aiguiliedes et d'arabes-
ques, d'un cuir plus foncé. L'élégance suprême est de n'attacher
que les premiers boutons en haut et en bas , de façon à laisser
voir le mollet. De larges ceintures de soie jaune ou rouge, une
veste de drap brun relevée d'agréments, un manteau bleu ou
marron, un chapeau pointu à larges bords, enjolivé de velours
et de houppes de soie, complètent l'ajustement, qui ressemble
assez à l'ancien costume des brigands italiens. D'autres por-
taient ce qu'on appelle un vestido do cazador (habit de
chasse), tout en peau de daim , de couleur fauve, et en velours
vert.
Quelques femmes du peuple avaient des capes rouges qui pi-
quaient de vives étincelles et de paillettes écarlales le fond plus
sombre de la f(Hile. L'accoulrement bizarre, le teint hâlé, les
yeux élincelants , l'énergie des physionomies, l'altitude impas-
sible et calme de ces majos y plus nombreux que partout ail-
leurs, donnent à la population de Jaën un aspect plus africain
qu'européen, illusion à laquelle ajoutent beaucoup d'ardeur du
climat, la blancheur éblouissante des maisons, toutes passées
au lait de chaux, suivant l'usage arabe, le (on fauve des ter-
rains et l'azur implacable du ciel. Il y a en Espagne un dicton
sur Jaën : — laide ville, mauvaises gens, — qui ne sera trouvé
vrai par aucun peintre. Du reste, là-bas comme ici, pour la
plupart des gens, une belle ville est une ville tirée au cordeau
et garnie d'une quantité suffisante de réverbères et de bour-
geois.
Au sortir de Jaën, l'on entre dans une vallée qui se pro-
longe jusqu'à la Vega de Grenade. Les commencements en sont
arides; des montagnes décharnées, éboulées de sécheresse,
vous brûlent , comme des miroirs ardents, de leur réverbéra-
tion blanchâtre ; nulle trace de végétation que quelques pâles
touffes de fenouil. Mais bientôt la vallée se resserre et se
creuse, les cours d'eau commencent à ruisseler, la végétation
renaît, l'ombre et la fraîcheur reparaissent. Le Rio de Jaën
occupe le fond de la vallée , où il court avec rapidité entre les
pierres et les roches qui le contrarient et lui barrent le passage
à chaque instant. Le chemin le côtoie et le suit dans ses sinuo-
sités, car, dans les pays de montagne, les torrents sont encore
les ingénieurs ks plus habiles pour tracer des routes, et ce
11 18
206 REVUE DE PARIS.
qu'on peut faire de mieux , c'est de s'en rappor(er à leurs indi-
cations.
Une maison de paysan où nous nous arrêtâmes pour boire
était entourée de deux ou trois rigoles d'eau courante qui al-
laient plus loin se distribuer dans un massif de myrtes, de pis-
tachiers, de grenadiers et d'arbres de toute espèce, d'une force
de végétation extraordinaire. Il y avait si longtemps que nous
n'avions vu du véritable vert, que ce jardin inculte et sauvage
aux trois quarts nous parut un petit paradis terrestre.
La jeune tîlle qui nous donna à boire dans un de ces char-
mants pots d'argile poreuse qui font l'eau si fraîche, était fort
jolie avec ses yeux allongés jusqu'aux tempes , son teint fauve
et sa bouche africaine, épanouie et vermeille comme un bel
œillet, sa jupe à falbalas et les souliers de velours dont elle
paraissait toute fière et tout occupée. Ce type qui se retrouve
fréquemment à Grenade, est évidemment moresque.
A un certain endroit la vallée s'étrangle, et les rochers se
rapprochent au point de ne laisser (jue tout juste la place du
Rio. Autrefois les voitures étaient forcées d'entrer et de mar-
cher dans le lit même du torrent, ce qui ne laissait pas d'avoir
son danger à cause des trous , des pierres et de l'élévation de
l'eau , qui , en hiver, doit s'enfler considérablement. Pour obvier
à cet inconvénient, l'on a percé, de part en part, un des rochers
et pratiqué un tunnel assez long, dans le genre des viaducs des
chemins de fer. Cet ouvrage, assez considérable , ne date que
de quelques années.
A partir de là, la vallée s'évase , et le chemin n'est plus ob-
strué. Il existe ici , dans mes souvenirs , une lacune de quelques
lieues. Abattu par la chaleur, que le temps, tourné à l'orage,
rendait véritablement suffocante , je finis par m'endormir.
Quand je m'éveillai, la nuit, qui vient si subitement dans les
climats méridionaux , était tombée tout à fait 5 un vent affreux
soulevait des tourbillons de poussière enflammée; ce vent-là
devait être bien proche parent du sirocco d'Afrique, et je ne
sais pas comment nous n'avons pas été asphyxiés. Les formes
des objets disparaissaient dans ce brouillard poudreux; le ciel,
ordinairement si splendide dans les nuits d'été, semblait une
voûte de four, et il était impossible de voir à deux pas devant
soi. Nous fîmes notre entrée à Grenade vers deux heures du
REVUE DE PARIS. 207
matin , et nous descendîmes à la Fonda del commercio , soi-
disant hôtel tenu à la française , oîi il n'y avait pas de draps au
lit, et où nous couchâmes tout habillés sur la table; mais ces
petites tribulations nous affectaient peu, nous étions à Gre-
nade, et dans quelques heures nous allions voir TAlhambra et
le Généralife.
Théophile Gautier.
LE
PRINCE DE LIGNE.
L'enthousiasme n'est guère du ressort du critique; je pense
même qu'il doit lui être interdit par les gens qui recommandent
à l'historien l'impartialité sans se douter qu'une histoire
impartiale serait une histoire illisible. Eh bien! cependant,
nous ne pouvons pas nous empêcher d'éprouver cette passion
proscrite en parlant du prince de Ligne , car il n'exista jamais
d'esprit plus élégant et plus hardi, plus fou et plus profond ,
plus philosophique et plus mondain. Il fut parmi les écrivains
ce qu'il était parmi les guerriers, un homme d'entrain et de
génie, s'abandonnant toujours à une heureuse témérité.
Gentilhomme autant qu'on puisse l'être, il traversa la période
la plus orageuse du xviir siècle sans s'éprendre d'aucune des
chimères qui troublaient toutes les têtes autour de lui. Pendant
que des Montmorency, des Beauvau et des La Feuillade, se
faisaient les propagateurs des idées nouvelles, il resta inviola-
blement attaché aux principes de l'ordre ancien. C'était dans ses
regards que les yeux de Marie-Antoinette cherchaient une ex-
pression furtive de sympathie, quand les applaudissements de
toute une salle de spectacle accueillaient quelque allusion
contre la royauté.
On sait que le prince de Ligne était d'une des plus vieilles fa-
milles de Flandre, mais on l'a tant de fois proclamé Français
REVUE DE PARIS. 209
par l'esprit, que nous lui chercherons des aïeux parmi nos
écrivains. Si l'on donnait au sage Montaigne un peu de l'allure
hardie et fanfaronne de Brantôme, on aurait un caractère sem-
blable à celui de notre héros. Le prince de Ligne appréciait la
lecture des philosophes anciens aussi vivement que l'auteur des
Essais; mais il disait comme l'auteur des Dames Galantes :
« Nous autres gentilshommes, nous portons l'épée au côté, et
l'honneur sur la pointe. « Quand une action se passait sous ses
yeux , il cherchait à se rendre compte , comme Montaigne , des
ressorts qui l'avaient produite; mais s'il avait eu, comme
Brantôme, à décrire l'entrée de M. de Guise, il n'aurait pas
plus oublié que lui le cheval , le pourpoint et la plume du
Balafré. En un mot, il saisissait avec une égale promptitude et
reproduisait avec une égale fidélité le côté délicat et caché des
choses, leur côté extérieur et frappant. Saint-Évremond doit
être aussi compté parmi ses précurseurs, mais Saint-Évremond
ne possédait pas plus que Montaigne celte fougue belliqueuse
qui est le principal charme du prince étranger. C'était un Nor-
mand d'un tempérament assez calme ; l'allure un peu pesante de
son style, parfois énergique et vigoureux, rappelle celle des
chevaux de son pays. Quand il veut tourner un madrigal, il
mêle au gros sel de Scarron la fadeur de VAstrée. Il y a la
différence de tout un siècle de politesse et d'élégance entre ses
longues épîtres à la duchesse de Mazarin ou à la comtesse
d'Olonne, et les adorables lettres du prince de Ligne à la mar-
quise de Coigny. Ce qui rapproche ces deux écrivains , c'est la
même préoccupation de tout ce qui constitue la vie humaine :
la réflexion, l'étude , le plaisir; c'est le même désordre dans
la manière de présenter les sujets et de les traiter. Pour
s'efforcer de ramener à l'unité d'une seule œuvre tous les acci-
dents de l'existence, toutes les émotions de l'àrae, il faut se
sentir la volonté persévérante et forte qu'inspire une véritable
vocation littéraire. Il est mille fois plus tentant de rendre les
impressions telles qu'on les reçoit, de peindre les aspects tels
qu'ils se présentent, sans ordre, sans suite, sans transition;
c'est ce qu'a fait le prince de Ligne , comme presque tous les
écrivains de qualité. Il en résulte qu'en feuilletant les trente
volumes qui composent le recueil de ses œuvres, on croit par-
courir une galerie de tableaux. Les batailles de Salvator
210 REVUE DE PARIS.
Rosa sont à côté des paysajjes de Claude Lorrain et des
intérieurs de Metzu. Si nous avions affaire à un auteur de
profession, nous lui ferions un reproche de ce désordre;
mais nous ne devons pas oublier que c'est un grand seigneur
qui parle , et qu'on ne le lit que pour se consoler de ne pas
l'avoir entendu.
Ce fut en 1759 que le prince de Ligne arriva pour la pre-
mière fois à Paris. Quelle époque ! Voltaire avait déjà écrit son
Essai d'histoire générale , Montesquieu son Esprit des
Lois, Diderot etd'Alerabert leur Encxclopédie. C'était ce qu'on
peut appeler le plein xyiii-^ siècle. La société était poussée hors
des voies anciennes par une inteini)érance de langage encore
plus grande <jue celle des mœurs. Le prince de Ligne eut le
succès le plus brillant. Il élait venu à la cour de France avec
la mission d'annoncer ù Louis XV l'heureux résultat de la ba-
taille de Maxen. C'était y faire une entrée digne de lui. Il fut
de toutes les parties de plaisir, de tous les soupers. 11 se trouva
avec La Harpe chez M"" Du Barry, avec d'Alembert chez
M""= Geoffrin, avec Voltaire chez M""" du Deffand. On a tou-
jours eu ù Paris, dans tous les temps, un goût passionné pour
ces heureux élus du génie ou de la fortune, que les Anglais
avaient baptisés de ce nom si pittoresque et maintenant si avili
de lions. Les manières aimables et folles du prince de Ligne
eurent le succès qu'usurpèrent plus tard l'austérité affectée et
le ton déclamatoire de ces affreux Américains en habits carrés
et en perruques rondes, dont on fut inondé au temps de la
guerre d'indépendance. Le général autrichien goûta beaucoup
l'esprit de M™e du Deffand et celui de M""= Geoffrin ; mais c'est
M'"' de Sévigné et M""= de La Fayette qu'il lui aurait fallu ; car,
même dans les conversations si vanlées du xvni« siècle, la
décadence du goût se faisait sentir. La véritable élégance avait
disi)aru, sous l'arrogante domination des gens de lettres, i)0ur
faire place ù ce ton i)réleulieux et à ces tours maniérés qu'ils
apportent dans le monde, comme les pédants y apportent leur
lalin. Sous Louis XiV, on était beaucoup moins religieux qu'on
le croit d'ordinaire , mais le sentiment profond de la hiérarchie
faisait ([ue l'on avait pour Dieu les mêmes ég.irds (pie pour le
roi. Je ne sais (piel couitisun disait (pie la messe était le lever
du souverain des cieux, et qu'il ne se pernietlrail pas d'y man-
REVUE DE PARIS. 211
quer. Voilà qui est comprendre la religion en homme du monde,
sinon en chn-tien. Sous Louis XV, ou traita la majesté divine
avec la même irrévérence que les autres majestés.
... Ces faquins qui . d'un ton familier,
Parlent au roi du haut de leur grenier,
usèrent envers le créateur de la même liberté de langage, et
c'est ainsi qu'on substitua à un scepticisme élégant et voilé
une impiété bruyante et de mauvais ton.
Il y a cependant une restriction à faire en faveur d'ime
petite fraction de la société, et c'est surtout cette fraction que
le prince de Ligne fut appelé à voir. Ceux qui n'ont lu que les
mémoires de M™^ d'Épinay sont trop portés à juger du
xviii^ siècle tout entier d'après ce monde d'actrices et de finan-
ciers, oîi se fourvoyaient quelques grands seigneurs. Quoi(jue
la maréchale de Luxembourg chanîàt jusqu'au dernier vi-rs la
fameuse chanson qu'on avait composée sur elle , quand elle
était M'"^ de BoufQers , je crois cependant que sa pudeur ne se
fût pas accommodée aussi facilement que celle de M^^e Darty
des propos de d'Alerabert aux soupers de M'^e Quinaut : ce qui
était bien reçu dans ce qu'on appelait la coterie holbachique
aurait été fort mal accueilli dans le cercle qu'elle présidait. La
marquise du Deffand elle-même , malgré son penchant à la
philosophie et son goûl pour les philosophes, n'eût jamais
souffert le cynisme irréligieux qu'encourageait la maîtresse de
Grimm. C'était de toutes les femmes de ce temps-là celle qui
avait le plus des grâces naturelles et , si l'on peut parler ainsi ,
de l'enjouement solide de M™^ de Sévigné. Les livres qui char-
maient la solitude des Rochers n'auraient pas été déplacés sur
les rayons de sa bd)liolhèque. Il lui appartenait de consoler
dans le chagrin de sa déception un étranger qui arrivait tout
rempli du souvenir des Giignan , des Pomponne et des Cou-
lange. Aussi le prince de Ligne la vit beaucoup, et il se con-
firma auprès d'elle dans ce sentiment parfait des convenances
et cetîe sûreté de jugement, qui lui firent blâmer avec tant de
force l'impielé fastueuse des d'Argens , des Maupertuis, des
Jordans , de La Beaumelle, et, comme il le dit lui-raème, de
2Î2 REVUE DE PARIS.
tous ces gens de mauvais goût, dont s'entourait Frédéric.
Après ce séjour à Paris , le prince de Ligne reprit sa vie des
champs de bataille , animant toujours les soldats par cette bril-
lante valeur qu'il se reprochait, avec sa grâce inimitable d'ex-
pression , de trop déployer j)Our la galerie. L'année 1770,
Frédéric voulut enfin donner à son infatigable infanterie quel-
ques instants de repos, et, pendant le court intervalle d'une
paix armée , il s'en alla , moitié respectueux , moitié railleur,
présenter hommage à l'empereur Joseph II , ce suzerain qu'il
avait si souvent battu. Le prince de Ligne assistait à l'entrevue
des deux monarques. Tout ce qui se passa alors enrichit sa
mémoire de mille précieux souvenirs. Frédéric exerçait une
grande puissance sur les imaginations. En France, on l'admi-
rait , grâce à Voltaire , comme une espèce d'Antonin ; en Alle-
magne, on lui savait bon gré de s'être forgé une épée digne
d'être suspendue à côté de la vieille épée de Barberousse. L'es-
prit national lui faisait trouver des admirateurs même dans les
rangs de ses ennemis. Je me souviens qu'il y avait alors dans
la ville libre de Francfort un jeune homme issu d'une famille
attachée au service impérial, mais ardent, rêveur, plein d'un
amour exalté pour toutes les gloires , et comme tel , épris de la
renommée de Frédéric. Ce jeune homme , c'était Goethe. Il
nous a raconté lui-même les vœux qu'il faisait pour l'armée
prussienne , tandis que son père logeait un commissaire de
l'Autriche. Frédéric était le héros populaire par excellence ;
avec sa chemise tachée de tabac , son uniforme sévère et ses
bottes fortes, il avait quelque lointaine ressemblance avec
l'homme qui devait plus tard éveiller tant d'enthousiasme au-
delà du Rhin. Aussi Goethe l'admirait sincèrement, et, chose
bizarre, Goethe était le réprésentant futur de toute une Alle-
magne pensante que Frédéric n'aurait pas comprise et qu'il ne
soupçonnait pas.
Quoi qu'il en soit , tous les faits et gestes du roi de Prusse
étaient de nature à exciter un vif intérêt, et un esprit obser-
vateur comme celui du jeune général autrichien ne devait
omettre aucun de ceux qu'il lui était loisible d'étudier. Je crois
qu'il n'existe pas une seule figure dans l'histoire, ni dans la
poésie, ni dans les arts, sans même en excepter celle du
Charles l^r de Vandyck , qui soit plus vivante et plus hardiment
REVUE DE PARIS. 213
dessinée que la figure de Frédéric , telle que nous l'a peinte le
prince de Ligne. On le voit parler et marcher, avec sa tenue
savamment négligée, ses pieds poudreux, son jabot froissé,
et cet habit blanc toujours sale , qu'il avait mis pour épargner
aux Autrichiens la vue de cette terrible couleur bleue dont
leurs regards avaient été importunés si souvent. Le prince de
Ligne a bien su démêler et décrire ce double caractère qui était
en lui , du grand capitaine et du petit ])hilosophe. Tantôt il
nous montre Frédéric presque sublime en nous parlant de ses
batailles , en jugeant Loudon ou le maréchal de Lacy; tanlôt
il le montre vulgaire et mesquin en récitant quelque épigramme
de l'abbé de Prade sur la cour de Rome, ou quelque tirade de
Lamettrie sur ce Spinosa dont ou parle tant au xvme siècle
sans que personne semble l'avoir lu.
Ce qui fait surtout le charme et la vérité des pages que le
prince de Ligne a consacrées à Frédéric, c'est le rang de celui
qui les a écrites. Les gens de lettres de profession, admis par
hasard dans l'intimité des personnes royales , n'ont pas le sang-
froid nécessaire pour se livrer à une étude désintéressée et à
un examen philosophique 5 ils sont trop occupés de savoir si
leurs manchettes tombent bien, et si leur épée est toujours
derrière eux. Voltaire lui-même , les jours où il allait à la cour,
élait absorbé dans la satisfaction que lui causait son habit mor-
doré. Le prince de Ligne n'était pas détourné de ses observa-
tions par ces pensées importunes et i)uériles; il savait qu'il était
de ceux dont les rois sont forcés de s'entourer. Sans impa-
tience de briller, sans crainte de passer inaperçu, il possédait
celte sécurité, cette aisance qu'on aime tant à sentir en soi et
à rencontrer chez les autres. C'est lui qui , le premier, fit le
panégyrique de la science la plus utile dans le monde, comme
il le dit avec raison , la science d'écouter. Et cependant cet art
du silence , cette attente de i'à-propos , enfin tous ces ménage-
ments que le tact inspire , n'afiFaiblissaieut en rien l'originalité
de ses allures et la vivacité de ses reparties. Dans les conver-
sations qu'il nous a transmises , ses saillies égaient souvent les
discours un peu longs et un peu diffus du roi de Prusse. Enfin,
un autre avantage qu'il devait encore à son rang au moins au-
tant qu'à sa nature, c'était une intelligence complète de mille
délicatesses difficiles à saisir pour un homme dont le séjour
214 REVUE DE PARIS.
auprès d'un souverain n'est que l'épisode inattendu d'une vie
accidentée. Rien ne peut donc présenter un intérêt plus véri-
table, et donner une plus juste idée des mœurs royales , que le
récit de l'entrevue du roi de Prusse et de l'empereur. Dans l'ad-
mirable portrait de Frédéric, cette préoccupation habituelle et
mélancolique des choses élevées , ces distractions subites qui
ressemblent à des mouvements de vertige , enfin tout ce qui
caractérise un prince qui vit d'une vie intelligente nous est
merveilleusement retracé.
Il était dans la destinée du prince de Ligne , ainsi qu'il l'a dit
lui-même, de visiter toutes les cours, d'être admis dans le
cercle intime de tous les souverains. Le comte d'Artois le vit
dans une excursion en Autriche ; le jeune frère de Louis XVI
était alors aux jours heureux
Où son âge fleuri roulait son gai printemps,
comme dit dans la charmante traduction de M"« de Gournay
un poëte latin cité par Montaigne. Il se prit d'un goût pas-
sionné pour le gentilhomme flamand. Le hasard réunissait deux
caractères faits pour se comprendre , possédant au même degré
les qualités aimables et liantes , l'esprit, la gaieté et l'entrain.
Le prince de Ligne nous a raconté cette rencontre avec toute
la grâce et l'éclat de son style : « Libre pour la première fois ,
M. le comte d'Artois ne savait comment profiter de cette
liberté. Ce premier jet de la gaieté, de la pétulance et de la
jeunesse , me charment ; sa franchise et son bon cœur, qui
paraissent toujours dans tout, me séduisent. Il veut que j'aille
le voir à Versailles , je dis que je le verrai à Paris lorsqu'il y
viendra ; il insiste, parle de moi à la reine , et la reine m'or-
donne de venir. »
Voilà donc le brillant officier qui était venu porter à
Louis XV la nouvelle de la victoire de Maxen ramené de nou-
veau en France. La cour était plus attrayante que jamais sous
une jeune et gracieuse reine ; mais que la France elle-même
était changée! La société renouvelait jusqu'à son extérieur.
On avait inventé le frac , et il y avait des heures du jour où un
gentilhomme pouvait sortir sans épée. L'enthousiasme pour les
REVUE DE PARIS. 215
patriotes ann^ricains el les penseurs de la Grande-Bretagne
remplissait les salons dhommes reciierchés dans leurs discours
et négligés dans leur toilette, comme Franklin , Hume, et le
digne ami de Thomas , l'insupportable Gibbon. Enfin , il venait
de se former une secte encore plus pédante que celle des phi-
losophes. Les économistes commençaient à être à la mode. Le
pesant Raynal réclamait le silence au milieu d'un souper en
frappant sur la table avec sa grande main osseuse , et, chose
incroyable , il se faisait écouler.
Le prince de Ligne gémissait de tous ces changements, mais
il trouvait à Trianon un asile où l'on était à l'abri des Anglais,
des économistes et des philosophes. Le baron de Besenval , le
comte de Vaudreuil , le comte d'Adliémar, la princesse de Lam-
balle, et la belle Jules de Polignac, enfin toute la réunion
d'élus qu'animait Marie-Antoinette, avait bien de quoi faire
oublier l'ennui d'une soirée passée avec M, Hume ou M. Turgot.
Quoiqu'il protégeât Beaumarchais, M. de Vaudreuil ne donnait
pas dans les travers du jour, et quant au baron de Besenval,
cet aimable fou qui demandait avec tant d instances à M. le
duc d'Orléans la permission de brùîer son escalier, il aurait été
aussi contrarié sous une république que sous une monarchie,
dans le goût d'une si exigeante et si capricieuse liberté. Il y
avait donc encore un cercle oii n'avaient point pénétré les
idées nouvelles j c'était là que le prince de Ligne se lenfermait
Te plus possible. Cependant , tout isolé que fût ce petit monde ,
il ne pouvait pas entièrement se préserver du contact blessant
des mœurs du dehors. Les prétentions toujours croissantes,
les nouveautés toujours plus hardies y portaient par moment
l'effroi et le chagrin. Heureusement que tout y était bien vite
adouci par le sourire, voilé par la délicatesse du langage.
Vauvenargues dit que les gens de cour ont le secret d'anéantir
les plus grandes pensées , ils ont aussi celui d'anéantir les plus
grandes terreurs. Qu'est-ce que le récit d'une émeute dans la
bouche de M. de Vaudreuil, sous les ombrages de Trianon ?
Rien ne donne mieux l'idée de ce genre de consolations passa-
gères et de sécurité factice, qu'une délicieuse scène racontée
par le prince de Ligne. C'était au temps de cette maudite in-
vention àe. l'assemblée de» notables, comme il appelle la pre-
mière tentative révolutionnaire; on jouait le Tableau parlatit
216 REVUE DE PARIS.
devant la reine, dans la salle même où celle assemblée devait
se réunir. Quand Cassandredit :
Les notables du lieu vont ici s'assembler,
le prince de Ligne chercha le regard de Marie-Antoinette :
«Elle me fit, dit-il, des yeux terribles pour prévenir toute
plaisanterie , mais elle avait bien de la peine à s'empêcher de
rire : c'était chose tout à fait amusante que l'air de prudence
qu'elle prenait alors. «
Quelques années après, au moment oîi le mal qu'annonçaient
tant de sinistres symptômes va définitivement se déclarer, nous
voyons le prince de Ligne à une autre cour plus excentrique ,
mais moins aimable que celle de la reine de France. Il suit
l'impératrice Catherine dans ce fastueux voyage de la Crimée,
qu'il nous a raconté si poétiquement. Dans les lettres qu'il
écrivait à la marquise de Coigny, des rives de la mer Noire,
l'imagination trouve de quoi satisfaire ses goûts les plus capri-
cieux pour les splendeurs et pour les féeries. L'intrépide
voyageur avait des instants d'éblouissement. 11 nous a dépeint
l'espèce d'ivresse que finissaient par produire en lui l'éclat con-
tinuel de la majesté impériale , les magnificences de récep-
tions, la rapidité de la course, et cette pluie magnifique de
roubles éternellement alimentée par les grands coffres pleins
d'or qui garnissaient le carrosse de la tzarine. C'est dans cette
excursion qu'il se lia avec le comte de Cobenlzel , celui qu'il
appelait le meilleur et le plus charmant des ambassadeurs , et
avec M. de Ségur, le représentant de la France, homme d'une
vie et d'un esprit faciles , ayant des rimes au service de tous
les petits événements de l'existence , et une conversation de
voyage enjouée jusque sous le bonnet de nuit.
On descend le Danube dans des gondoles plus riches que
celles qui ont porté les plus puissants d'entre les doges sur les
flots de la mer Adriatique. Aux rivages de la mer Noire on ren-
contre le roi de Pologne, qui reste trois jours et dépense trois
millions. Ou fait des illuminations à éclairer toute la terre, et
des feux d'artifice à incendier le ciel , s'il était encore aussi
inflammable qu'au temps de Phaélon. Puis on traverse mille
REVUE DE PARIS. 217
nations barbares, des pays où on cache les femmes, d'aulres
où on les offre à Tétranger. On entend mille acclamations
étourdissantes, on a les yeux éblouis par cent costumes divers,
et dans toute celle étendue de pays qu'on traverse, soit en
gondole , soit en chaise de poste , on est toujours enfermé dans
un monde à part, où Ton lâche de vivre comme à Saint-Péters-
bourg, et de causer comme à Trianon.
Quoique Catherine n'eût pas le charme de Marie-Antoinette,
le prince de Ligne s'allacha cependant à elle. Son esprit, d'une
incroyable souplesse, se pliait aussi bien au ton viril et aux
habitudes martiales de Timpératrice de Russie , qu'à la vivacité
étourdie, mais délicate, de la reine de France. Il trouvait
moyeu de répondre les billets les plus fins et les mieux tournés
à des lettres de la tzarine, commençant par ces mots: «Je
vous écris au bruit du canon qui ébranle mes vitres. « L'impé-
ratrice , pour le flatter dans son goût de l'antiquité , lui avait
donné un domaine dans la Tauride. Il voulut combattre pour
l'empire qui le recevait dans son sein. D'ailleurs il appartenait
à cette vieille race de gentilshommes qui, au temps des inva-
sions de Bohême, liaient volontiers partie contre les Turcs.
Un jour, il se revêtit de l'uniforme russe , attacha à son côté
le yatagan , et alla faire avec Potemkin une campagne contre
les barbares. Les récits les plus entraînants de bataille, les
pages où l'on sent le plus l'inspiration guerrière ne peuvent
donner qu'une faible idée de l'entrain chevaleresque, de l'émo-
tion belliqueuse qu'on respire dans ses lettres à cette belle
époque de sa vie. Le matin , le combat après le déjeuner était
passé en habitude , comme la promenade dans l'existence de
château. On allait parader gaiement devant les boulets , sur
des chevaux fringants, et devisant de choses et d'autres. Le
soir, le prince Potemkin, qui se serait fait volontiers amputer,
comme Christian de Brunswick, au son des instruments, don-
nait des concerts sous sa tente. Là se trouvaient des officiers
comme ce Roger de Damas , qui était brave d'une si Jolie
ardeur, et comme ce Guillaume de Psassau, qui, tout en se
battant avec M. de Ségur, et en le blessant , lui faisait des
compliments sur le nœud de son épée. Les propos étaient joyeux
en pareille compagnie. On se moquait des Turcs avec leurs
habits de mascarade et leur cri sauvage , qui veut dire pas de
11 19
218 REVUE DE PARIS.
quartier. Rien n'est beau et frappant comme ce dédain de la
vie , mêlé à tant de grâce et d'élégance. Il y a là une séduc-
tion qui opère toujours. La valeur est aux hommes ce que la
beauté est aux femmes ; le prince de Ligne en entendait admi*-
rablement la coquetterie.
Après les périls de celte brillante campagne contre les infi-
dèles, revinrent les amusemenls de Saint-Pétersbourg. Mais un
soir, au sortir de ce (héâlre de TErmitage, que l'impératrice
tâchait de rendre égal au théâtre de Trianon , un courrier vint
apporter à M de Ségur des nouvelles de France. L'esprit de
notre ambassadeur était encore rempli du succès de son Crispin
duègne; et, au milieu de ses projets de pièces, de ses ébau-
ches de madrigaux, de ses plans de mascarades, enfin de
toutes les préoccupations de sa politique galante , on jetait
impitoyablement les écrasantes paroles de Mirabeau. Il apprit
au prince de Ligne la triste nouvelle , et le prince de Ligne
comprit le sens de fout ce qui s'était passé à Paris sous ses
yeux. Cet étranger, qui nous a donné la plus précieuse de ses
gloires, sa gloire littéraire, en écrivant dans notre langue,
avait une véritable tendresse pour notre pays. Notre révolution
lui causa un profond chagrin. Quand vient la honteuse et hor-
rible époque où l'on fait monter sur l'échafaud celle qui lui a
tant de fois souri , on sent dans ses yeux toutes les larmes qui
remplissent ceux de Brantôme quand il parle de Marie Sluart.
Le prince de Ligne se rendit à Coblentz pour voir les débris
de cette noblesse française qu'il chérissait entre toutes celles de
l'Europe. Un jour, il proposa à M. le comte d'Artois de réunir
quinze cents gentilshommes , et de se jeter avec eux dans Ma-
rienbourg. « Monseigneur , lui dit-il , si l'on sait en France que
vous avez une place, on vous feia maître du royaume. » Mais
on était entouré de mille obstacles : on ne pouvait ni se ras-
sembler, ni avoir des armes. Ce ne fut qu'un élan belliqueux
rapidement comprimé. D'ailleurs ces scènes d'horreur si
étranges, si inattendues, dont la France était le théâtre,
avaient frappé la noblesse de stupeur. La race d'hommes qu'il
fallait combattre avait un aspect si insolite, qu'on avait pour
elle la crainte que fait éprouver aux plus braves soldats une
nation inconnue. S'il y avait eu , comme piu temps de la Fronde,
le comte d'Harcourt d'un côté , M. de Bouillon de l'autre ., les
REVUE DE FARJS. M9
épées n'auraient pas manqué; mais qu'auraient fait des gentils-
hommes dans une guerre où M^e de Longueville était remplacée
par M^e Roland?
La révolution qui se passait en France ne coûta pas seule-
ment au prince de Ligne la perte de ses plus doux plaisirs; elle
lui apporta unchagrin bien plus réel et bien plus poignant. Son
fils Charles, celui qui après la prise de Sabacz lui écrivait:
u J'ai la croix; vous pensez bien, mon père, que j'ai pensé à
veus en montant le premier à l'assaut ; » ce fils bien-aimé qui
l'avait fait si souvent pleurer de joie par ses belles actions,
mourut en 1792 dans les plaines de la Champagne. Plus tard ,
il vft pénétrer dans son pays ce drapeau tricolore, dont la pre-
mière victoire lui avait été si fatale. Les Autrichiens se plai-
gnaient jadis d'avoir les yeux fatigués par la couleur bleue
dont était vêtue l'armée prussienne. Ces fameux habits bleus de
nos soldats, queBéranger a chantés avec tant d'enthousiasme,
étaient bien autrement redoulnbles. Quel devait être l'étonne-
ment du prince de Ligne, lui à qui le nom de Fi-ançais rappelait
toujours les jeunes officiers parés de Fontenoy et de Raucoux ,
en apprenant que la France avait maintenant des combattants
en bonnets de laine, qui marchaient pieds nus contre les
canons!
Il assista à toutes les merveilles de l'empire , mais sans laisser
cette époque se réfléchir dans ses œuvres , quoique sa vieillesse
fût vigoureuse et qu'il n'ait jamais cessé d'écrire. Quel charme
pouvaient avoir pour lui les cours bizarres de ces monarques
improvisés, obligés , comme Sancho Pança dans son île, de
demander à chaque instant des conseils sur l'étiquette? Il avait
été rélégué par Léopold II dans une espèce d'exil, dont on ne
le tira qu'en 1808, année où il fut appelé à commander la
compagnie des trabans. Il reparut à Vienne, mais il y vécut
isolé. Prodigue comme tous les hommes d'imagination , il avait
laissé les débris de sa fortune dans toutes les capitales de
l'Europe. Il s'était donc condamné à la solitude. Heureusement
que, grâce à ses souvenirs , cette solitude, comme dit Jean-
Jacques, pouvait se peupler d'êtres chers à son cœur. M"'^ de
Staël, qui parcourait alors l'Europe en exilée, le vit à cette
époque de sa vie. Si profonde que fût la retraite du prince de
Ligne, un philosophe aussi accoutumé au monde ne pouvait
220 REVUE DE PARIS,
pas rompre entièrement avec lui. La fille de Necker, malgré
son enthousiasme pour le triomphe philosophique de 89,
n'avait jamais frayé avec d'autres républicains qu'avec M. de
Montmorency et tous ces élégants factieux de la jeune no-
blesse , dont le prince de Ligne disait à la reine de France :
«Vos charmants vilains sujets. » Elle se sentit attirée par une
vive sympathie vers cet ancien courtisan de Marie-x\ntoinette,
aussi dépaysé qu'elle dans cette Europe bouleverséepar Bona-
parte. Elle avait trouvé une conversation qui lui plaisait; et,
pour cette nature éloquente et expansive , quels trésors de con-
solation il y avait là. Aussi elle voua au prince de Ligne une
véritable reconnaissance pour les heureux instants qu'elle avait
passés dans son entretien , et plus tard , quand elle recueillit ses
œuvres, ce fut avec une sorte de piété enthousiaste, comme si
elle s'était acquittée d'un devoir.
Le prince de Ligne mourut en 1814. Une voulut pas manquer
au vieil usage observé par tous les capitaines de trabans, de
laisser un legs à la compagnie.. Il avait toujours aimé les sol-
dats. C'étaient les dragons de son père, dont les lèvres couvertes
de moustaches avaient effleuré les premières ses joues d'enfant.
Il voulut laisser un témoignage d'affection à sa dernière famille
militaire, et il ordonna par son testament qu'on vendît ses
œuvres au profit de ceux qu'il avait commandés. L'empresse-
ment que mirent l'Allemagne et la France à accueillir les écrits
du prince de Ligne donnèrent à ce legs tout le résultat que
pouvait espérer le testateur.
A présent que nous avons fini avec les détails biographiques,
voyons quelle valeur réelle avait l'héritage des trabans. Peu de
personnes connaissent le prince de Ligne autrement que par le
choix charmant, mais incomplet, que M""* de Staël a publié.
Ses œuvres se composent de trente volumes , renfermant tout
ce que l'intelligence humaine peut embrasser. Histoire, poésie,
mémoires , idylles, comédies, souvenirs, anecdotes , pensées ,
il n'est pas un seul genre qui n'y soit abordé, la plupart du
temps avec talent, toujours avec originalité et franchise. Il est
heureux pour les écrivains qu'il y ait dans la littérature ce que
les artistes appellent des anatomies , c'est-à-dire que des
hommes comme Montaigne et comme Jean-Jacques moulent
pour nous les formes de leur cerveau. Le critique , en face de
REVUE DE PARIS. 221
ces œuvres multiples, complexes , difficiles ù saisir dans leur
ensemble , et cependant marquées d'un caractère d'unité , peut
faire comme le professeur qui étend la main sur un corps en
disant : «Voilà un homme. »
La personnalité se montre dans les lettres , sinon avec plus
de vérité que dans les maximes , du moins avec plus d'intérêt et
de grâce. Qu'elles aient les brillantes saillies de la conversa-
tion ambitieuse ou les tendres épanchements de la causerie fa-
milière, les lettres ont toujours quelque chose de vivant. C'est
là qu'il faut chercher celui qu'on juge. Le prince de Ligne avait
un commerce épistolaire avec touL ce que l'Euiope comptait de
souverains illustres par leur puissance et par leur génie. Ce bon
roi de Pologne , qui n'eut qu'un seul tort, celui d'appartenir
toute sa vie à la classe des monarques sans royaumes ; cet em-
pereur Joseph , qui fut accueilli à Paris avec un si grand em-
pressement de curiosité , que M^^e Geoffriu le menaça de mourir
s'il ne venait pas la voir,- enfin cette grande Catherine , que
Voltaire prônait avec tant de fracas , sont les augustes corres-
pondants que le prince de Ligne a l'honneur d'entretenir. Et,
ce qu'on ne peut se lasser d'admirer , c'est que , dans les lettres
où l'ambition du style pouvait être éveillée par celle de l'âme ,
il conserve toujours la simplicité et l'aisance sans lesquelles il
n'y a ni dignité pour l'homme , ni originalité pour l'écrivain.
Les lettres à Stanislas renferment ce portrait de Frédéric de
Prusse dont nous avons déjà parlé. L'ancien roi de Pologne
était assez philosophe pour s'occuper sans souvenirs irritants et
sans dépit jaloux d'un roi dont le voisinage ne lui avait fait que
du mal, et dont toute la vie, pleine d'activité et d'énergie,
était une continuelle épigramme contre la sienne. Cependant ce
sentiment d'intérêt historique et de curiosité désintéressée était
assez peu naturel chez un monarque, pour que le prince de Ligne
hésitât à y croire. Ce fut après une invitation bien formelle de
Stanislas qu'il se détermina à faire sur le roi de Prusse un essai
conservé tout entier dans le choix de M™^ de Staël. Le Frédéric
des petits soupers littéraires de Berlin y est fort mal traité,
mais le Frédéric de Rosbach et de Crevelt y est loué avec di-
gnité et dépeint avec talent. Quand on vient de relire toute la
correspondance de Voltaire avec ce marquis d'Argens qu'il ap-
pelait 7non révérend père en diable , quand on a l'esprit tout
19.
929 REVUE DE PARIS.
rempli des épîtres rimées adressées tantôt à Frédéric Marc-
Aurèle , tantôt à Frédéric Apollon, on trouve un véritable
délassement dans le style simple . naturel et facile du prince de
Ligne ; on a du plaisir à voir enfin sous une forme humaine ,
avec les habits de son temps , ce personnage si grotesquement
travesti. Dans une galerie de tableaux, si vous voyez le prince
de Condé en Mars, avec une épée grecque à son côté , des bot-
tines à Tantique et un casque comme Hector, vous détournez
bien vile la tête ; mais qu'on vous le montre à Rocroy avec son
j)Oiirpoint doublé d'écarlate , son chapeau à plumes et son bâton
de maréchal , vous vous arrêtez, vous regardez, et vous em-
portez un souvenir.
L'empereur Joseph était urt tout autre souverain que le roi
Stanislas. Il n'avait pas assez de loisirs pour étudier l'histoire ,
même celle de ses contemporains , autre part que dans la vie
active. Les lettres que lui adresse le prince de Ligne sont
courtes et portent toujours sur l'événement qui vient de se
passer. Elles sont écrites pendant la dernière guerre contre les
Turcs, tantôt du camp d'Arunstzka , tantôt du camp d'Ocza-
kow. Elles abondent en contrastes piquants par la façon sérieuse
dont sont tracés quelques portraits , dont sont développés cer-
tains plans , et par la manière enjouée dont sont racontés çà et
Ic^i des détails pleins de nouveauté et de bizarrerie. Les caprices
et les fantaisies du prince Potemkin égaient à chaque instant le
récit des opérations militaires et des intrigues diplomatiques.
« Il avait eu une idée unique , celle de former un régiment de
juifs qui s'appelait Israëlowsky. Nous en avions déjà un esca-
dron qui faisait mon bonheur, caries barbes, qui leur tom-
baient jusqu'aux genoux , tant leurs étriers étaient courts , et
la peur qu'ils avaient à cheval , leur donnaient l'air de singes. »
Il n'est pas une seule lettre à l'empereur d'Autriche oij l'on ne
trouve ainsi quelque fait curieux , toujours présenté d'une façon
animée et pittoresque. Il fallait du reste que le prince de Ligne
eût un grand fonds de verve et de gaieté pour se mettre en dé-
pense continuelle d'esprit avec un souverain fort juste et fort
vertueux sans doute , mais aussi peu homme du monde que le
dernier de ses sujets. LV-mpereur Joseph était venu li Paiis
dans le temps où les j)réLt'ntions à la fraiichisL' du langage et les
allures puritaines étaient le plus à la mode ; c'est là ce qui fit
REVUE DE PARIS. ^ 833
son succès. Quand on parle de lui , les traits populaires abon-
dent; c'était une espèce d'Henri iV , moins celte grâce des
Boni bons qui brillait avec tant d'éclat dans le roi de Navarre. Un
jour qu'il se promenait dans le cabinet de Marie-Antoinette en
déclamant contre la poudre et contre le rouge, comme l'aurait
pu faire Jean-Jacques, la reine le reprit vivement, avec un de
ces coups d'éventail que M™^ d'Épinay appliquait si bien aux
griffes d'ours de Rousseau. Le prince de Ligne ne paraît jamais
avoir les impatiences de Marie-Antoinette. Toutes ses lettres à
Joseph sont aussi pleines d'esprit français que si elles étaient
adressées au comte d'Artois.
Un mol maintenant, avant de quitter les têtes couronnées,
sur son commerce épistolaire avec Calherine. L'impératrice de
Russie , au premier abord , a l'air de ressembler un peu à cette
princesse palatine dont le cardinal de Relz dit : « Elle n'aimait
de la galanleiie que le solide. » Et cependant , il est certain
qu'elle prenait plaisir à toutes les recherches délicates du plus
aimable, mais du plus désintéressé des attachements. A propos
de Catherine, comme à propos de Frédéric, il est une réflexion
qui revient toujours : c'est combien les plus spiiituels d'entre
les gens de lettres sont impuissants à nous initier à la vie des
grands par l'exlréme difficulté qu'ils éprouvent à y être initiés
eux-mêmes. Quelle différence enlre la Calherine qui répond au
prince de Ligne , et celle qui répondait à Voltaire! L'une est la
souveraine sur son trône, avec la couronne en tête et le globe
dans la main droite j l'autre est la femme du monde à son se-
crétaire et dans ses pantoufles. El puis, comme l'échange des
idées est plus animé et i)lus intime ! Le prince de Ligne écrivait
à l'impératrice, à propos de sa correspondance avec Voltaire :
« Je me représente votre majesté plus grande de quatre pouces,
se tenant encore plus droile que de coutume , le menton presque
en l'air, un grand panier , et n'étant seulement digne que d'ad-
miration, ce qui est bien fatigant. » Que le seigneur de Ferney
aurait ressenti de dépit, si une pareille lettre était tombée
entre ses mains! Mais aussi pourquoi ne iaissait-il pas de côté
ce surnom ampoulé de la Séiniramis du Nord? Le prince
de Ligne avait simplement appelé la czarine Catherine le
Grand.
Quoique le prince de Ligne , par l'originalité de son esprit et
9ki REVUE DE PARIS.
rélévalion de son rang, ait pu donner un caractère intime et
personnel à toutes ses lettres , il en est cependant qui le font
encore mieux connaître que celles qu'il adressait aux souve-
rains. Il avait vu à Paris la marquise de Coigny. Quelle fut la
liaison qui exista entre lui et cette aimable femme désignée
longtemps par de discrètes initiales? Je n'en sais rien; mais
M'"' de Coigny devint la confidente de ses plus belles rêveries
et de ses plus chères pensées. Qu'il soit emporté sur les flots du
Danube par la gondole pavoisée de Catherine , qu'il parcoure
son domaine de la Crimée , ou qu'il se livre avec Potemkin à
de longues causeries en se promenant sous le feu des Turcs ;
enfin , quelle que s'oit la situation excentrique où le place tour
à tour sa fortune voyageuse , il a toujours un souvenir pour son
amie de la cour de France. Je m'imagine que la marquise de
Coigny était belle et séduisante parmi toutes ces femmes du
xviii'= siècle , dont les romans et les mémoires nous ont déjà
donné tant de types ravissants. Toutes les lettres que le prince
de Ligne lui écrit sont empreintes de cette galanterie moitié
sentimentale et moitié railleuse , qui a tant de puissance déli-
cate et de charmes voilés. C'est
Quelque chose à la fois de tendre et de moqueur,
Qui chatouille l'esprit et pénètre le cœur.
Il n'y a pour offrir de pareilles nuances que le délicieux conte
de ^h! si, du chevalier de Boufîlers. Eh bien ! si précieux que
soit ce genre d'attraits, il est encore le moins touchant et sur-
tout le moins singulier de ceux que présentent ces lettres. H
n'est pas étonnant qu'un des plus élégants habitués du cercle
de M™« de Sabran se soit rencontré avec l'auteur ù'Aline; mais
si on trouvait dans le prince de Ligne des mouvements sem-
blables à ceux qui ont tant ému notre génération mélancolique
et désabusée dans les Harmonies , cela ne paraîtrait-il pas
d'une étrangeté piquante ? Or voici ce qu'on lit dans une lettre
datée de Parthenizza : n Hélas ! me dis-je en m'adressant à
quelques personnes auxquelles je pense souvent, peut-être
suis-je triste, peut-être l'ètes-vous aussi d'être séparées de moi
par des mers , des déserts, des remords > des importuns , (les
REVUE DE PARIS. 225
préjugés? Peut-être aussi suis-je triste pour vous, qui m'avez
aimé sans me le dire , et que j'ai quittée faute de le deviner?
L'amour des vers et des champs, nos lectures, nos promenades,
mille rapports secrets , nous avaient réunis sans nous en
douter. »
Ne dirait-on pas que ces deux ou trois phrases ont été ins-
pirées par notre poésie moderne? N'est-ce pas le penchant de
nos auteurs élégiaques à se porter toujours vers les amis in-
connus ? On pourrait continuer les rêveries du prince de Lijçne
avec deux vers des Méditations :
Peut-être dans la foule une âme que j'ignore
Aurait compris mon âme et m'aurait répondu.
Et plus loin, après avoir vu reparaître dans une fantasmagorie
rapide tous les tableaux de son existence , les fêtes , les voyages
et les combats, après avoir rencontré partout le vide et le men-
songe , un point radieux l'arrête subitement dans ce chaos
mouvant des choses humaines, a Aimer! dit-il, quel motai-je
prononcé? Je fonds en larmes sans savoir pourquoi ; mais que
ces larmes sont douces! »
Ainsi , dans un moment de désespoir, le poëte des Harmo-
nies se laisse tout à coup reprendre au charme de l'existence
en prononçant le même mot magique :
Amour, être de l'être! amour, âme de l'âme!
Femmes ! anges mortels ! création divine !
Seul rayon dont la vie un moment s'illumine!
Je ne regrette rien en ce monde que vous.
J'espère qu'on saura gré au prince de Ligne d'avoir connu
les sources de l'élégie dans un temps d'épigrammes et de ma-
drigaux. On s'attend peu à rencontrer une pareille façon de
sentir et de s'exprimer chez un homme qui ferraillait si joyeu-
sement avec le baron de Besenval à la clarté des réverbères. On
SiS REVUE DE PARIS.
voit qu'on peut être aussi rêveur que Saint-Preux , sans quitter
répée et la poudre. Le prince de Ligne avait autant d'enjoue-
ment que M. de Ségur , autant de bonne grâce que M. de Vau-
dreuil ; il était d'une gaieté aussi folle et aussi bruyante que le
permettent les mœurs mesurées et polies du monde; mais,
sous ces dehors évaporés, sous ces habitudes de grand sei-
gneur,
Il conservait toujours en un coin de lui-même
Le mot mystérieux , le : Sézame , ouvre-toi ;
Le sacré , le divin ; Je t'aime ,
Symbole de toute une foi.
Je préfère les lettres du prince de Li{7ne à ses pensées, et pour-
tant , dans ce genre de composition comme dans tous les
autres , ses précieuses qualités amènent à chaque instant d'heu-
reux effets. Ses maximes nous frappent souvent par la verve et
par l'éclat mondain du style , loin de présenter cette teinte
austère et presque janséniste que le jeune et mélancolique mar-
quis deVauvenarguesavaitconservéeau milieu du xviiie siècle.
Suivant une vieille expression française d'une énergie un peu
populaire, elles n'engendrent pas la tristesse. On n'y sent au-
cune de ces pensées chagrines qui dominent d'ordinaire les
œuvres des moralistes. Le côté consolant des choses, au lieu
d'être méconnu ou affaibli au profit d'un système , est toujours
aperçu et mis en relief. « Il ne faut pas se faire un monstre du
plus beau des malheurs, de la guerre. J'ai vu tant de beaux
traits d'humanité, tant de bien pour réparer un peu de mal,
qu'il ne m'est pas possible de regarder la guerre lotit à fait
comme une abomination.... J'ai vu mes grenadiers donner
leur pain et leurs kreuzers à une pauvre famille; j'ai vu nos
houzards rendre à des prisonniers leur bourse et leur ouvrir la
leur. Il semble que l'âme s'exalte. Plus on a de courage, et
plus on est sensible. En toute chose , c'est l'émotion qui est su-
blime. » A côlé de ces pensées écrites par un soldat honnête,
il en est où l'on trouve le tact délicat d'un courtisan. « Il ne
faut pas avoir toujours raison pour plaire ; il y a une manière
d'avoir tort qui est faite pour réussir. » Nous pourrions encore
REVUE DE PARIS. 237
ciler el commeiiler cent belles on inf^énieiises maximes; mais ,
comme le dil le prince de Ligne lui-même à propos des recueils
de Laioehefoucauld et de Champfort : « Ce sont des feux d'ar-
tifice qui durent ti'op longtemps. «
Tout à rheure on a vu le spirituel gentilhomme du
xviiit siècle dépasser son époque pour s'élever dans une de ses
lettres à la mélancolie suprême d'une élégie de notre temps. Ce
n'est pas seulement par la sensibilité, c'est aussi par l'intelli-
gence qu'il a pressenti les idées et le goût de l'avenir. Nul n'a su
mieux tirer parti que lui de cette fantaisie, de ce caprice, dont
nous faisons tant de bruit à présent. Les merveilleuses petites
créations que des talents fantasques et journaliers font éclore,
tantôt sur une toile de chevalet, tantôt dans le coin d'un feuil-
leton , ne sont pas plus saisissantes de physionomie el de cou-
leur que certaines blueiles comme le Lapin de La Fontaine,
ou l'État le plus heureux. Pres(|ue tout le monde connaît le
Lapin de La Fontaine , mais VÉtat le plus heureux^ été
moins souvent transcrit dans les cours de littérature. C'est la
description du bonheur que peut goûter un maître de poste
établi dans un village où il n"y a point de château , où sa
maison est la plus belle et la plus riante. << Il prie à souper les
passants ou les voyageurs qui lui plaisent, il a un fusil à deux
coups pour tirer sur la rivière des hirondelles de mer et des
oies sauvages. Il a une cheminée qui ne fume jamais. » Est-ce
un contemporain de Florian qui écrit ainsi? Non, ce n'est
même pas un contemporain de Gessner. Si, comme on le disait
jadis , il y a des pipeaux pour l'exil, ceux-là pourraient jouer
un air de bourrée à faire danser de vrais paysans.
Au moment où les Jardins de Delille consommaient par leur
succès la ruine de toute saine poésie en France, le prince de
Ligne composait sur ce sujet si mal traité un essai en prose,
dont le style est en même temps plein de grâce et de vigueur.
Tous les jardins de l'Europe y sont passés en revue, depuis les
parcs verdoyants de Moulin-Joli et d'Ermenonville jusqu'à ces
jardins de la Russie dont les fleurs délicates et frêles semblent,
comme le dit U^^ de Staël , une jouissance aristocratique.
Quelle que fût la prodigalité que mît le prince de Ligne à ré-
pandre de l'or sur les chemins que brûlaient les roues de sa
chaise de poste , il a certainement ^gaspillé moins de florins que
228 REVUE DE PARIS.
de pensées. L'aspect général de ses œuvres esl celui d'un ate-
lier avec des ébauches de toutes les scènes qui ont pu se passer
depuis la création. Il a fait des essais sur les Égyptiens, des
essais sur les Grecs , des essais sur les juifs , des essais sur les
clirétiens qui habitent les villages des Alpes. Il n'est pas
d'hommes , pas d'époques , qu'il n'ait jugés. Parmi ces amas de
fragments écrits sur toute chose, j'en trouve un sur la vieille
Europe , et un sur la noblesse , qui me frappent tous deux
par l'énergie des sentiments et la fierté dédaigneuse dulangage.
Il y a lu quelques traits semblables en hardiesse et en grandeur
à ceux <|ue traçaient les doigts mutilés de Cervantes dans son
immortel portrait de l'hidalgo. La vieille Europe est un ta-
bleau rapide des mœurs que la révolution a détruites, peint
avec ce luxe de détails saillants et de couleurs tranchantes
qu'on aime tant aujourd'hui. « J'ai vu, dit le prince de Ligne,
les jeunes gens de qualité habillés tout à fait, l'épée au côté,
à sept heures du matin. Pas un qui allât à pied dans la rue; à
cheval , en habit galonné , avec une grande suite , et jamais au
trot j les grandes dames avaient deux heiducs à la portière ,
des pages et un peuple de valets sur la voiture 5 les fils tremblant
devant leurs mères, les filles n'osant presque pas parler aux
femmes mariées; des ministres écoutant sans répondre, mais
qui faisaient accorder; les grandes actions connues, des pluies
de bienfaits et de distinctions. »
Dans le morceau sur la noblesse, le style a la même force ,
la même véhémence, la même rapidité. Le sentiment aristocra-
tique y est exprimé dans ce qu'il y a de plus pur et de plus
vrai; c'est-à-dire que le grand seigneur y est sacrifié au gen-
tilhomme. Les titres y sont foulés aux pieds, comme dans le
blason , où les écussons n'ont pas de couronnes. Tout ce trafic
honteux que les financiers enrichis et les représentants ruinés
des grandes maisons faisaient, les uns de leurs filles, les autres
de leurs noms, y est énergiquement flétri. « Les raésaillances
que je pardonnerais en faveur de l'amour me paraissent détes-
tables pour de l'argent ; les premières produiraient de beaux
enfants, et les autres produificnt à la longue de petites figures
de courtauts de boutiques.... Le baron allemand sur son rocher,
le noble de Hongrie qui laboure avec des éperons à ses bottes ,
s'ennuient noblement et font mauvaise chère.,.. Mais je parie
REVUE DE PARIS. 229
plus, pour la défense d'un poste, sur leur fils que sur celui
d'un grand seigneur qui a épousé la fille d'un entrepreneur de
vivres ou d'un manufacturier. r>
Tous ces morceaux détachés font connaître le prince de Ligne
par un de ses côtés qui est le plus important, il est vrai , mais
enfin qui n'est pas le seul. Sans parler de ses livres militaires ,
dont nous abandonnons l'appréciation aux gens du métier,
nous avons de lui quelques ouvrages de longue haleine, qui
ont joui en Allemagne et en France d'une grande popularité.
La P^i'e du prince Eugène renferme une fiction dans la
forme, puisque le récit est audacieusement placé dans la bouche
de l'émule de Malborough lui-même , mais le fond est plein de
vérité. Ce prince Eugène, à qui Voltaire écrivait :
Les Grâces vous servent d'escorte,
Et Cupidon TOUS tend les bras ,
est peint tel qu'il était, plein d'humeur hautaine avec ses offi-
ciers , et (le mépris farouche pour les femmes , quoique dans
ses derniers jours il ait eu sa veuve Scarron , comme son ennemi
le roi de France. Çà et là des portraits comme ceux de Bouf-
flers, de Vendôme , de Villars , sont esquissés avec talent. Par-
tout les événements les plus arides de la guerre sont racontés
avec intelligence, avec feu, et une sorte d'entraînement ra-
pide, que le lecteur est tout étonné de partager.
VHistoire du comte de Boiuieval devait être l'œuvre fa-
vorite du prince de Ligne. On voit qu'il l'a écrite de passion,
m s'idenlifiant avec son héros. M. de Bonneval , dont Voltaire a
rappelé en quelques mots la singulière destinée, était d'une
fort ancienne famille du Limousin. Garde de la marine à treize
ans , il répondit au marquis de Seignelay , qui voulait le casser
pour son extrême jeunesse, qu'on ne cassait pas des hommes
de son nom. Il entra dans le service de terre après un duel
éclatant avec le comte de Beaumont. Il avait fait merveille
dans nos campagnes contre les impériaux, sous les ordres du
duc de Vendôme, quand une maladresse de Chamiliart priva
le roi de cette bonne épée. Le ministre parvenu crut qu'il
pourrait traiter le gentilhomme limousin comme un de ses
11 20
fSa KEVUE DE PARIS.
commis. Bonn<;vnl répoiulii à une lellre grossière par une lettre
qui finissait ainsi : « J'irai au service de l'empereur, où tous
les ministres sont gens de qualité , et savent comment il faut
traiter leurs semblables. » Quelques semaines après, il com-
mandait un régiment dans Tarmée du prince Eugène; mais la
hauteur de son nouveau général ne lui convenait pas plus que
l'insolencede Chamillart. Il eut des démêlés avec lui et parla de
duel, on lui répondit par des menaces d'emprisonnement. Las
alors de tous les gouvernements d'Europe, il quitta le drapeau
de l'Autriche, comme il avait quitté le drapeau de la France,
et passa en Turquie, où il prit le turban. Il était aussi indisci-
pliné dans sa religion nouvelle, qu'il l'avait été dans tous les
états de sa vie. Il se moquait des imans , et buvait en dépit de
leurs préceptes , comme s'il eût été à Vienne ou à Paris. Casa-
nova , que la fortune poussait tour à tour vers les régions les
plus opposées, vit le bâcha Bonneval , comme l'appelaient ses
nouveaux compatriotes. La confiance et l'abandon s'établirent
bientôt entre les deux Européens. « 11 faut, dit l'ancien ofiBcier
de Louis XIV à l'Italien, que je vous conduise à la bibliothèque
où je puise les consolations de la philosophie. » Et il le con-
duisit dans une grande pièce entourée de vastes armoires fer-
mées et tendues de rideaux. Après un moment d'attente , il en
ouvrit une brusquement et laissa voir une collection de bou-
teilles où tous les pays du monde connu étaient représentés par
leurs vins. Ce n'étaient pas les seuls goûts français que le comte
de Bonneval eût conservés : il aimait à reprendre le costume
de son ancienne patrie ; il se couchait sur son divan avec un
habit de velours et des bas de soie blancs ; c'était toujours
dans celte tenue qu'il recevait les étrangers. On conçoit tout ce
qu'il y avait d'attrayant pour une imagination comme celle du
prince de Ligne dans la peinture d'une vie si bizarre et d'un
caractère si aventureux. Il est peu d'hommes qui aient leurs
fonts baptismaux dans une église du Limousin et leur tombeau
dans une mosquée de Constantinople. Tous les incidents de
cette existence ont un aspect étrange ou un intérêt romanesque;
mais il en est un surtout qui plaît, qui frappe, et qui peut être
commenté avec un charme infini par les esprits portés aux di-
vagations rêveuses. Le comte de Bonneval s'était marié,- cet
événement , qui d'ordinaire influe sur toute une destinée ,
REVUE UE PARIS. 8Si
n'occupa qu'un jour de sa vie. Le lendemain de son mariage ,
il avait une physionomie chagrine. M""^ de Binon , dont il avait
épousé la fille , s'enquit des motifs de cette tristesse; il lui ré-
pondit qu'il avait regret à l'acte de la veille. La belle-mère se
piqua . le gendre partit pour l'Autriche , et de là pour la Tur-
quie sans jamais revoir sa femme. Et celte femme , que devint-
elle? L'histoire ne dit pas si elle ét^it belle , et il serait impor-
tant de le savoir; mais ce qu'on sait , et ce qui touchera , je
pense , c'est qu'elle entretenait une tendre correspondance avec
le bizarre mari que la Providence lui avait donné. Sa pensée
infatigable et clémente le suivit dans tous les pays, et ne
s'arrêta qu'à cette fameuse scène chez les Turcs , où le comte
de Bonneval, qui donnait un banquet, quitia un instant ses
convives et revint circoncis. Dès lors il ne pouvait plus y avoir
de commerce , même par lettres, entre un musulman et une
chrétienne. Cependant, sur les derniers jours du comte de
Bonneval , elle lui écrivit une fort longue épître, qui lui par-
vint au moment où les prêtres de Mahomet cherchaient à en-
dormir son âme avec les riantes promesses de leur ciel tout
peuplé de houris.
Si le prince de Ligne avait réussi dans les vers , ou s'il
n'avait pas essayé d'en faii e , sa réputation littéraire serait sans
tache; mais notre partialité pour lui ne va pas jusqu'à le pro-
clamer poète. Avec autant de grâces dans le style que M™'= de
Sévigné , autant de saillies dans la conversation qu'un Morle-
mart , il n'aurait pas pu tourner un madrigal comme M. de
Ségur.
Au reste , cette faiblesse que le grand seigneur étranger avait
le tort d'avoir pour notre poésie, jette sur l'éclat réel de son
nom une ombre qui disparaît bien vile. Nous savons qu'en se
plaçant au point de vue exclusivement littéraire, on trouverait
sans peine , dans tous les genres qu'a traités le prince de Ligne,
des écrivains supérieurs à lui; mais, quand on réunit toutes
ces œuvres si différentes, quand on rassemble ces lettres , ces
maximes, ces essais d'histoire, ces réflexions morales, enfin
tous ces fragments avec lesquels on reconstruit ce que la mort
cherche à briser, on découvre un caractère, on voit apparat re
un homme , (pi'on ne peut s'empêcher d'admirer et d'aimer.
Extravagant dans sa bravoure et dans sa gaieté, le prince de
252 REVUE DE PARIS.
Ligne était le représentant le plus complet de cette espèce de
chevalerie fringante et poudrée, qui, moins les croyances et
l'amour mystique , continuait , au xyiip siècle , par le mépris
affecté de la vie et Télan dans le péril , la chevalerie du moyen
âge. Il appartenait à la France par la nature de sa valeur
comme par celle de son esprit. Si par le style 11 était de la fa-
mille des Sévigné , par la valeur il était de celle des Hocquin-
court et des Lafeuillade. Steinkeike , Nervinde , Fontenoy,
étaient des noms qui lui faisaient tressaillir le cœur. « Je ne
puis me lasser, disait-il après avoir lu les charges de la maison
rouge dans les récits de Voltaire , je ne puis me lasser de ré-
péter les noms de tous ces jolis seigneurs. » Et, avec ces qua-
lités brillantes d'un mousquetaire français, il avait la bonté
honnête et généreuse d'un soldat allemand. On doit donc
aimer le prince de Ligne pour lui-même , mais on l'aime aussi
pour le monde qu'il a vu. Quand on a l'esprit saturé, comme
nous l'avons eu, de toutes ces fausses peintures du xviiic siècle,
inspirées par des mémoires de comédiens et de danseuses à
ceux qui n'en ont étudié que le côté frivole et licencieux , on
est heureux de lire des œuvres oii l'on respire l'air de la société
véritable , de cette société à qui les changements de temps et
de lieu ne font subir , au moins dans les formes extérieures ,
que d'insensibles modifications. Au xviiio siècle, comme à
toutes les époques, il y avait un monde aimable, élégant,
poli, sans affectation bruyante dans ses vices : c'est dans celui-
là que le prince de Ligne a vécu , c'est dans celui-là qu'il nous
introduit.
Gaschon de Molènes.
LES POEMES GALLOIS
ET
LES ROMANS DE LA TABLE-RONDE.
A aucune époque de l'histoire on ne s'est plus occupé de la
poésie chevaleresque et des influences diverses qu'a subies cette
poésie. La critique a constaté les plus importantes et donné des
résultats sur lesquels il n'y a pas à revenir ,• les influences se-
condaires fixent maintenant ses regards. Parmi ces dernières,
il faut mettre en première ligne les traditions galloises. Quelle
part ont eu ces traditions à la formation du cycle chevale-
resque d'Arthur ou de la Table-Ronde? Telle est la question à
résoudre.
M. Fauriel , qui a ouvert avec éclat la voie aux études sur les
po(imes du moyen âge , persiste à croire l'origine des éj)opées
de la Table-Ronde encore ignorée et en litige. M. Ampère ,
qui depuis plusieurs années poursuit les mêmes études avec
une sagacité non moins rare et un succès pareil , pense aussi
qu'on n'a pas encore exactement déterminé la part que les tra-
ditions galloises peuvent revendiquer dans le cycle d'Arthur.
D'autres écrivains de France, d'Angleterre et même d'Allemagne
sont , il est vrai , d'un avis contraire ; mais ils ne peuvent al-
léguer en leur faveur d'autorités sérieuses , leurs assertions
de tout point gratuites ne méritant pas qu'on s'arrête à les dis-
cuter. Dans l'état actuel de la critique , comme l'a fort bien dit
20.
234 REVUE DE PARIS.
M. Fauriel, elles doivent tomber d'elles-mêmes et ne peuvent
plus se reproduire.
L'espoir de voir éclaircir ce point obscur de notre ancienne
poésie engagea , il y a deux ans , M. le ministre de Tinslruclion
publique à me cbarger de recherches littéraires dans le pays
de Galles. Puis-je me flatter d'avoir atteint le but ? Un des cri-
tiques distinguésdont je viens de prononcer le nom a bien voulu
le dire : c'est donc avec quelque motif de confiance que je vais
exposer le résultat de mes recherches.
Pour simplifier autant que possible la question , je me suis
arrêté aux monuments les plus importants du cycle de la Table-
Ronde, à ceux qu'on en peut regarder comme les bases; ce
sontles histoires roraant^sques d'Arthur, de Tristan, deLancelol,
de Merlin, de Perceval, d'Ivain et d'Érec.
On est surpris de trouver dans ces histoires, vues d'ensemble,
«ne espèce d'unité de temps , de lieu et d'action : on dirait des
rameaux d'un même arbre de poésie. Milton en avait été frappé :
la continuité, les contrastes, l'originalité des caractères ne
rétonnaient pas moins. C'était d'abord celui d'Arthur, dont le
front couronné domine tous les autres , dont tous relèvent ,
dont la cour est le rendez-vous des plus fameux chevaliers du
monde, la sphère poétique au centre de laquelle apparaît cette
Table-Ronde qu'il a instituée pour eux; puis , à côté de lui,
Merlin, le vieux sorcier Merlin, son devin domestique; puis
Gauvain le Sage, son héraut d'armes et son conseiller, puis
son bouteiller Bedoer et son sénéchal maître Keu , personnage
burlesque, railleur, fanfaron, toujours dupe; Lancelot sur-
tout, le beau, généreux et courtois Lancelot, amoureux de la
reine Genièvre , qui donne autant de soucis ù son royal époux
que la reine des dieux, qu'elle rappelle de loin, en donnait
jadis au roi de l'olympe homérique. Ici , l'émulation du grand
aveugle d'Albion s'enflammait sans doute au souvenir du poëte
dont la muse a immortalisé leurs amours avec ceux de Fran-
çoise et de Paul. La passion mutuelle de Tristan et d'Yseult et
leurs mutuelles infortunes lui offraient un thème encore plus
varié et plus touchant de galanterie et de tendresse. Enfin il
trouvait un pendant à souhait , en grâce chaste et demi-voilée,
aux amours de son paradis dans l'histoire d'Ivain et de la dame
lie la Fontaine , d'Érec et d'Énide , voire de Merlin lui-même et
REVUE DE PARIS. 235
de la fée Viviane ; car, à la cour d'Arthur, tous, jusqu'aux
sorciers , se mêlaient d'aimer. Mais quel parli eût lire un pareil
génie de la fable mystérieuse du Saint-Graal ! Quels dévelop-
pements, quelles proportions épiques eût pris entre ses mains
l'histoire déjà si belle de Perceval , ce symbole chevaleresque
de la déchéance et de la réhabilitation humaine! Par malheur
il ne put réaliser le projet qu'il avait de fondre tous ces romans
en une vaste épopée ; lorsque l'idée lui en vint , déjà , pour me
servir de sa belle expression , sa flûte était suspendue au vieux
pin qui ombrageait ses cheveux blancs. On eût pourtant aimé
à donner à Milton le nom de dernier des (ro
magnitîquement le cycle de la Table-Ronde.
L'ouverture de ce cycle ne peut guère remonter , d'après
M. Fauriel , avant l'année 1150; c'est vers cette époque (ju'il
faut placer la date des plus anciens poèmes romanesques pro-
vençaux ou français qui nous restent ou dont nous avons à re-
gretter la perte. La plupart de ceux que nous allons examiner
sont postérieurs à cette date , aucun ne remonte au delà. Or ,
je crois pouvoir affirmer qu'antérieurement à la seconde
moitié du xii« siècle, les principaux acteurs des romans en
question étaient célébrés par les Gallois comme des héros de
leur patrie , et devenus pour eux le thème , soit de poëmes bar-
diques , soit de chants populaires , soit de traditions oralement
transmises, soit de chroniques et de mémoires appelés triades ,
soit de contes chevaleresques ; le sujet en un mol de toute une
littérature indigène et nationale.
I. — Arthur.
L'histoire du roi Arthur est le point culminant du cycle de la
Table-Ronde : elle forme la partie la plus importante et la plus
curieuse de la chroni(iue de Brut, rimée par maître Wace en
1135, et vingt fois remaniée depuis , paraphrasée , amplifiée ,
transformée en prose dans toutes les langues de 1 Europe. Le
trouvère raconte comment son héros naquit par un prodige
d'un roi cambrien appelé Uter-à-la-Tête-de-Dragon et d'une
princesse bretonne, épouse d'un autre roi nommé Gorloes , en
la personne duquel Uter se transforma ; il célèbre ses combats,
236 REVUE DE PARIS.
ses victoires , ses prouesses chevaleresques dans l'île de Bre-
tagne, ses courses triomphales à travers l'Europe; il le repré-
sente tantôt comme un autre Alexandre , tantôt comme un autre
Thésée, toujours comme l'idéal de la chevalerie; il l'arme
d'une épée magique , présent des fées ; il lui fait tenir cour plé-
nière à Carlion en Galles , aux grandes fêtes de l'aimée , et
réunir autour de sa Table-Ronde la fleur des rois , des barons et
des chevaliers de l'Europe, qui viennent lui rendre hommage
comme au plus grand monarque qui ait porté couronne. Tou-
tefois cette gloire a ses ombres, et Wace ne les dissimule pas :
après les triomphes d'Arthur, arrivent la trahison de son neveu
Mordred , le rapt de sa femme , qui fuit dans un couvent , et la
bataille de Camlan, où il est blessé à mort. L'histoire devrait
finir là ; mais cette catastrophe se change en une péripétie qui
relève par enchantement et immortalise Arthur. En tombant
sur le champ de bataille , il est reçu dans les bras d'esprits
mystérieux qui le transportent dans une île lointaine , où des fées
amies doivent guérir ses blessures , et d'où il reviendra un jour.
Telles sont les situations principales de l'histoire romanesque
d'Arthur. Wace en est-il l'inventeur? — Évidemment non ; il l'a
empruntée à une des chroniques galloises de Gauthier d'Ox-
ford , versions amplifiées d'un très-ancien livre breton venu
d'Armorique vers l'an 1130, ou à une des traductions que
GeofFroi de Monmouth a faites de ces chroniques. Mais l'ori-
ginal breton ne serait-il pas le fruit d'une imagination plus ou
moins poétique ? L'auteur s'est chargé lui-même de répondre à
celle objection ; ce n'est ni une chronique, ni une histoire qu'il
a eu l'intention d'écrire, c'est de la tradition qu'il a voulu êire
l'écho ; voilà pourquoi il a donné à son ouvrage le titre de
Brut, qui, en langue galloise, signifie tradition vulgaire.
Malheureusement on ne retrouve plus l'original ; on ignore la
date de sa composition, et l'on est réduit à en juger par les
versions galloises et latines qui en ont été faites. Toutefois ces
versions , offrant le même thème , peuvent servir de base aux
études dont il eût dû être l'objet , et permettre de voir si ,
justifiant le titre qu'il porte, il était véritablement l'écho
des bruits populaires , et si Geoffroi de Monmouth n'en im-
pose pas quand il afiirme que les hauts faits d'Arthur étaient
gravés dans la mémoire du peuple, qui prenait plaisir à les
REVUE DE PARIS. 237
raconter et à les entendre chanter par les ménestrels gallois.
Pour m'en assurer, j'ai cherché les éléments de riiistoire
romanesque d'Arthur dans des monuments de la littérature
galloise d'une époque antérieure à Geoffroi, et les ai complétés
ou éclairés par des témoignages étrangers de son temps ou d'une
date plus ancienne. Le résultat de cette recherche m'a paru
très-satisfaisant ; on pourrait en effet, à l'aide des sources indi-
quées, composer aisément une histoire dont l'ensemble s'accor-
derait avec celle des romanciers.
Les bardes cambriens du vi= au x^ siècle en fourniraient les
bases. Taliesin , l'un des plus anciens , est l'auteur d'un poiime
où Arthur est représenté comme tlls d'Uter-à-la-Tète-de-Dragon .
A vrai dire, Uter est ici un personnage mythologique ; il se
donne à lui-même le nom de roi des ténèbres, d'être mystérieux
et voilé , d'ordonnateur des batailles, se vantant d'avoir fou-
droyé cent forts, tué cent gouverneurs, coupé cent têtes; en
un mot, d'être le dieu de la guerre. Mais peu importe au fond j
l'origine d'Arthur est constatée. Cette origine se trouve
enveloppée des mêmes ombres que dans le roman. On est tout
surpris, par exemple, d'entendre dire au père d'Arthur que ,
pour l'engendrer, il a pris la forme d'une tuiée , en gallois
Gorlais, nom commun dont la tradition romanesque a fait \n\
nom d'homme.
L'Arthur bardique possède la neuvième partie de la puissance
paternelle j il est le chef des batailles de l'île de Bretagne.
Rien ne résiste à ses coups. On lui donne tantôt le nom de Tau-
reau des combats et tantôt celui de Miracle de l'épée. Le synode
des bardes chante-, a Qu'Arthur soit béni du grand Être;
qu'Arthur soit béni , selon les rites sacrés des bardes réunis !
Gloire à sa face , qui rayonne dans la mêlée quand tout s'agite
autour de lui! »
Arthur reçoit de son père une arme merveilleuse , que
Taliesin appelle la grande épée du grand enchanteur, et les
romanciers Calibourne. Comme dans le roman, il entreprend
plusieurs expéditions guerrières , s'empare d'un grand nombre
de villes, parcourt l'univers en vainqueur , et est proclamé roi
du monde. Les anciens bardes le font toujours suivre de son
majordome, Kai le Long de son échanson Beduyr, et de
Goualmaï , son héraut à la langue d'or, dont nos romanciers
238 REVUE DE PARIS.
francisent les noms, qu'ils changeant en Keu, Bi'doer et
Gaiivain, comme celui de Guenivar en Genièvre et de Medrod
en Mordred.
Les uns et les autres peignent Genièvre sous les mêmes traits,
a Elle était, dit Taliesin, d'une humeur altière dans son enfance,
et plus altière encore dans son âge mûr. » Un barde anonyme
du xe siècle a conservé le souvenir de ses démêlés avec
son mari dans un dialogue curieux , oii la reine prend à tâche
de le railler et de le contredire a chaque mot. En voici un
fragment inédit.
ARTHDR. — Mon cheval est noir, et il me porte bien ; il n'évite
poini l'eau , et ne fuit devant personne.
Guenivar. — Mon cheval est gris et delà couleur delà feuille.
Puisse le vantard être éternellement méprisé ! Ses propos le
charment seul.
Qui chevauche quand bon lui semble et marche en lête de
l'armée ? — Un guerrier que nul ne peut vaincre : Kai le Long,
fils de Seuni.
ARTHDR. — Je chevaucherai quand il me plaira, et ferai
bondir mon coursier le long du rivage à la marée montante j
je n'aurai pas de peine à vaincre Kai,
Guenivar. — Tiens, jeune homme, il est étrange de t'en-
tendre parler de la sorte ; à moins que tu ne vailles mieux que
lu ne semblés, tu ne pourrais vaincre Kai, même avec cent
guerriers comme toi.
Arthur. — Guenivar au charmant visage , ne me raille pas ;
quoique je sois petit, je vaincrais cent guerriers tout seul. »
D'épouse querelleuse et superbe, la reine devient femme
adultère, dans les poëmes des bardes primitifs comme dans le
roman , et se laisse enlever par Medrod. « Mais son arrogance,
dit Mezzyn , a été punie, et elle en a gémi, lorsque, renfermée
dans un cloître , elle s'est vue forcée d obéir à un maître
ecclésiastique. » Le même poêle chante la balaille de Camian ,
où Arthur tire une éclatante vengeance du séducteur Medrod.
Taliesin l'y fait disparaître dans la mêlée , et parle de sa dis-
parition comme d'un mystère druidique j mais un aulre barde
moins discret nous apprend qu'il est monté au ciel , où il
RliVLfc; DE PAKIS. 25d
anime un aslri; (|ui poile son nom . en aliL-nclant qu'il
revienne sur la terre pour livrer de nouveaux combats.
Je n'insisterai pas sur ces analogies de rhisloire hardique et
de rhistoire romanesque d'Arthur; mêmes noms, mêmes rôles,
mêmes caractères; la seule différence vient de la couleur,
héroïque et chevaleresque dans l'une, purement mythologique
dans l'autre.
Cependant les Gallois i)Ossèdent deux poèmes historiques
du VI" siècle, où il est question d'un chef cambrien du nom
d'Arthur, qui a réellement existé. Il y est appelé tantôt « chef
des nobles , « tanlôt « conducteur des travaux de la guerre, «
généralissime, empereur. Mais ce personnage n'a rien de
commun avec son homonyme, rien de merveilleux, rien d'ex-
traordinaire.
Les triades ( et je me hàle de dire que j'admets pour seule
légitime la collection du moine de Lancarvan, mort vers
l'an lloO), les triades me paraissent avoir voulu faire un per-
sonnage réel de l'Arthur mythologique, et l'avoir substituée
l'Arthur de l'histoire, dont les actions peu importantes auront
été oubliées au bout d'un certain temps : c'est bien encore le
héros des anciens bardes, mais dépouillé de son auréole; il
n'est plus fiis d'un dieu; il n'est plus roi du monde; il ne par-
court plus l'univers en vainqueur; il n'a plus d'épée magique;
il n'a plus d'astre au ciel ; il ne doit plus revenir sur la terre ; il
meurt . comme le dernier de ses soldats . à la bataille de Camlan.
Les personnages qui l'entourent ont, au contraire, assez
fidèlement gardé leur type originel hardique. Medrod est géné-
ralement signalé comme un traître, usurpateur des États de son
oncle, séducteur de sa femme et cause de sa morl; et Genièvre,
comme une épouse altière , violente et infidèle. Beduyr et Kai
font toujours à la cour du prince breton l'ofiice d'échanson et
de maitre d'hôtel ; ce dernier a conservé le sobriquet qui fait
allusion à la longueur démesurée de sa taille. Goualmaï, est
toujours le * héraut à la langue d'or, » l'un des trois sages de
l'île de Bretagne, l'un des trois guerriers les plus affables; sa
mort est pour l'ile un sujet de larmes.
Mais, parmi ces triades historiques, ou qui voudraient l'être,
il s'en trouve un petit nombre oîi Arthur n'a point entièrement
perdu sa physionomie primitive ; je me borne à en indiquer
2i0 REVUE DE PARIS.
une , où, suivi de Kai el de Beduyr, il prend part à des expédi-
tions extravagantes, qui font allusion à quelque mystère
druidique. Dans d'autres triades, relativement plus modernes ,
il ressemble assez à un chef gallois de la fin du xi^ siècle:
toutefois sa petite cour n'est pas encore celle des chroniques
nationales de Tépoque suivante. Les chevaliers des triades n'y
paraissent point encore au milieu des tournois, parés des cou-
leurs de leurs dames , combattant sous leurs yeux , jaloux
d'avoir vaincu trois fois pour mériter leurs faveurs j on ne les
voit point animés de cet amour qui tempère la fougue du guer-
rier, purifie le cœur de la femme, et qui est pour l'un et
l'autre un principe de vertu et d'honneur; l'amour chevale-
resque , en un mot, ne respire pas en eux tel qu'il sera compris
et proclamé théoriquement plus tard par Geoffroi deMonmoulh,
Gauthier d'Oxford , maître Wace , et tous les romanciers à
dater de l'année lloO.
II s'en suit qu'il y a une lacune à remplir dans l'histoire des
transformations traditionnelles d'Arthur : la chronique primi-
tive bretonne, remaniée en gallois par Gauthier d'Oxfort, devait
la combler. Nous aurions donc lieu de regretter la perte de ce
monument littéraire si elle était irréparable, mais heureusement
elle ne l'est pas; le passage immédiat de l'Arthur des triades
au héros chevaleresque du roman se montre dans d'autres mo-
numents de la littérature cambrienne : les contes populaires du
pays de Galles.
Les contes en question ont été rédigés, dans les premières
années du xiv siècle, par un barde du Glamorgan, nommé
leuaur Vaour, à la prière du chef Griffizap Conan, dont le
règne fut le siècle d'Auguste de la littérature galloise. Il en est
plusieurs qui nous restent en vers et en prose. On pourrait les
considérer comme une modification , une refonte tardive d'an-
ciens chants bardiques ou populaires. Ils ont une liaison intime
avec les poëmes des bardes primitifs et les triades, sans l'aide
desquels il est souvent impossible de les entendre, et présentent
les mêmes caractères d'originalité. Ils offrent l'expression
exacte de la société galloise à l'aurore de la chevalerie. On n'y
rencontre pas plus que dans les triades ces sentiments de ten-
dresse exaltée , cet amour systématique, platonique, raffiné,
qu'on remarque dans les ouvrages postérieurs ; l'enthousiasme
REVUE DE PARIS. 241
guerrier, les f^raiuls coups de lance , y liennent une plus large
place. Les mœurs des personnages portent l'empreinte d'une
rudesse qui dénote un état voisin de la barbarie , et qu'on ne
retrouve plus ni dans la société ni dans les chroniques cam-
briennes en 1150 ; l'esprit chevaleresque, en un mot, s'y montre
sous des traits beaucoup plus vagues, qu'il ne l'était à pareille
époque.
Arthur est le héros d'un cycle de ces contes populaires. Les
auteurs lui donnent le litre d'empereur, comme les bardes à
son homonyme de l'histoire; comme dans les triades, il tient
sa cour à Carlion en Galles. On l'y représente assis au milieu
(le la salle d"honneur, sur un siège de joncs verts , avec un
lapis de drap aurore sous lui et un coussin de drap rouge sous
son coude. Les personnages principaux qui l'entourent sont
Goualmaï à la langue d'or, Kai, le maître des cuisines, la reine
Guenivar et ses femmes. Tout se passe dans cette cour sans
beaucoup d'étiquette , j'allais dire d'une manière assez bour-
geoise ; le prince dort parfois sur son trône, comme son épée
dans le fourreau ; les chevaliers boivent de l'hydromel et
mangent des brochettes en contant des histoires, la reine est
occupée à coudre près de la fenêtre ; les portes du palais sont
ouvertes à tout venant, et il n'y a point de portier, usage qui
était regardé à cette époque , dans le pays de Galles , comme
une marque d'hospitalité pour les voyageurs.
Les caractères et les mœurs sont ceux que nous ont peints les
bardes et les auteurs des triades ; mais ils offrent une foule de
détails et de développements nouveaux. Les conteurs prennent
plaisir à mettre en jeu l'humeur superbe de la reine , à donner
à Goualmaï mille occasions de faire preuve d'éloquence et de
sagesse. Pour la première fois , nous le voyons opposé au ma-
jordome Kai le Long , dont le caractère caustique, vaguement
indiqué par les bardes , commence à se dessiner plus nette-
ment et à fournir des traits comiques que les romanciers
futurs doivent multiplier à l'infini. Quant aux personnages
subalternes , il est inutile d'en parler ; je me bornerai à dire
pour le moment qu'ils ont aussi leur type dans les poèmes des
bardes et les triades , type dont ils émanent comme les autres ,
dont ils ne sont , comme eux , que la mise en action sous des
influences nouvelles.
11 21
242 REVUE DE PARIS.
Ces influences atleignaient toute leur force, au moment où
Gauthier d'Oxford, Geoffroi de Monmouth et maître Wace
remanièrent, l'un en gallois, l'autre en latin, et le troisième
en français d'après eux, la vieille chronique du Brut, source
de tous les romans du même nom , et à laquelle je me trouve
naturellement ramené. J'ai dit que l'œuvreoriginale était l'écho
de la tradition cambrienne sur Arthur, telle qu'elle s'était
construite antérieurement à l'année 1150, et Je viens de le
prouver par des titres écrits de la littérature galloise ; je crois
devoir ajouter que l'histoire romanesque du même personnage
me semble empruntée moins aux livres qu'à des récits ou des
chants populaires oralement transmis jus(|ue dans la première
moitié du xii^ siècle. Je trouve, en effet, que les écrivains
latins de cette époque ou d'une date plus ancienne, qui ont
parlé du roi Arthur d'après la tradition courante, font allusion
aux points les plus caractéristiques, les plus essentiels de son
histoire romanesque , qu'ils paraissent connaître à merveille et
représentent comme très-populaire. Ainsi Nennius, qui écrivait
en 945 et déclare avoir puisé aux sources nationales galloises,
donne à Arthur le nom de fils d'Uter et le litre de généralissime
ou d'empereur, comme les bardes ; il vante son courage , il en
fait un guerrier invincible, il lui suppose des armes merveil-
leuses, il parle de ses voyages en Orient. Alain des Iles , né
en 1 109. nous affirme qu'on croyait généralement, au xir siècle,
que la renommée et les armes d'Arthur avaient fait le tour du
monde. Le moine de Lancarvan, son contemporain, déjA mort
en 1150, nous représente le prince breton suivi de ses fidèles
compagnons Kai et Beduer, et nous initie aux chagrins que lui
cause la reine Guenivar, sa femme. Guillaume de Malinesbury
et Giraud le Gallois parlent de sa disparition et de son retour
dans les mêmes termes que les romanciers. « Comme on ne
voit nulle part le tombeau d'Arthur, remarque le premier, on
se fonde sur de très-anciens contes en vogue parmi le peuple
pour débiter qu'il reviendra. » — « Les Bretons amoureux des
fables et leurs chanteurs populaires, dit Giraud le Gallois,
avaient coutume autrefois de raconter, dans leurs fictions,
qu'après la bataille de Camlan , où le traître Mordred fut tué et
Arthur mortellement blessé, une déesse imaginaire, appelée
Morgane , transporta le corps du prince dans une île nommée
REVUE DE PARIS. 245
Avalon , où ses blessures devaient èlre guéries , et d'où il devait
revenir fort et puissant pour gouverner les Bretons. » Je pour-
rais multiplier les citations.
Cependant , je dois l'avouer, il est un point de Thisloire
romanesque d'Arthur sur lequel les écrivains latins du moyen
âge , aussi bien que les bardes , les auteurs des triades , les con-
teurs gallois , et même les originaux suivis par maître Wace,
gardent un silence absolu : je veux parler de la fameuse Table-
Ronde. Un barde du x« siècle nous montre bien le prince breton
assis dans son palais , avec ses guerriers , ù une table qui porte
son nom ; mais il ne nous apprend rien de particulier de cette
table, et n'en décrit pas la forme. Wace dit brièvement
qu'Arthur la fit faire pour ses nobles barons, qu'elle servait aux
jours de fêle, que les convives formaient un ordre dont l'égalité
élait la première loi. 11 ajoule qu'à la fin du repas , au moment
où le roi se levait de table , les chevaliers de l'ordre entraient
en lice et se livraient à des jeux militaires sous les yeux des
dames, qui, du haut des murailles, excitaient leur courage.
Mais où le trouvère a-t-il pris ces détails ? Il assure qu'il les a
empruntés à la tradition populaire; il invoque le témoignage
des Bretons ses contemporains, et prétend qu'il leur doit tout
ce qu'il sait de la Table-Ronde, dont ils racontent mainte fable.
Faut-il le croire sur parole, ou bien existe-t-il des monuments
qui puissent garantir sa bonne foi ? Il en est un , et je m'étonne
de ne l'avoir jamais vu cité : je le trouve parmi les fragments
qu'Athénée nous a conservés des écrits de Possidonius. « Chez
les Gaulois, dit le philosophe d'Apamée, qui voyageait en Gaule
quelques années avant l'ère chrétienne; chez les Gaulois, dans
les festins nombreux et d'apparat, la table est row</e , et les
convives se rangent en cercle à l'entour. Après des repas
copieux , les guerriers aiment à prendre les armes et à se pro-
voquer mutuellement à des combats simulés. « Cette table et
ces jeux militaires ne sont-ils pas le prototype de la Table-Ronde
chevaleresque , que les Bretons du temps de Wace attribuaiant
au roi Arthur, et des tournois du moyen âge? Cela est telle-
ment vrai , que ces fêtes étaient encore désignées à cette
époque sous le nom de Table- Ronde , et que les écrivains des
siècles de la chevalerie en font le synonyme de tournoi.
.ïe conclus que l'histoire romanesque d'Arthur i>rend sa
244 REVUE DE PARIS.
source dans les traditions galloises , qu'elles aient été conser-
vées dans les chants des bardes, les triades, les contes, les
chroniques nationales des Gallois , ou retenues de mémoire par
le peuple.
Parmi les ruines du cloître de Glastonbury , en Angleterre ,
croît, au bord d'une fontaine, un buisson d'aubépine qtii fleurit
en toute saison. Cet arbuste, qui partageait avec le chêne les
honneurs sacrés chez les Bretons , y fut planté par les druides.
Lorsque leur culte eut été détruit et que la foi nouvelle se fut
emparé de leur sanctuaire , le bruit se répandit qu'autrefois un
apôtre, arrivant d'un pays lointain pour convertir l'île de
Bretagne , avait pris possession de la terre en y plantant son
bâton de voyage , qui s'était couvert de fleurs. Le culte des
druides a passé dans ces lieux, hélas ! comme la foi de l'apôtre,
et l'aubépine fleurit toujours.
C'est l'image de la destinée qu'a subie la légende d'Arthur.
Les bardes , qui chantaient en lui le dieu des combats , ne sont
plusj les trouvf'res, qui en tirent depuis l'idéal du roi-chevalier,
ont eu le même sort, et pourtant elle brille encore sur les
ruines des siècles, la fleur de poésie éclose au souvenir du héros
breton.
II. — Tristan.
Le roman de Tristan est un des plus célèbres du cycle
d'Arthur. Il est aujourd'hui prouvé que les troubadours pro-
vençaux chantaient les aventures de Tristan dès l'année 1150;
malheureusement leurs poèmes sont perdus. Quelques parties
de ceux des trouvères ont survécu, mais ils ne remontent pas à
une époque aussi reculée. L'un des trois plus anciens doit avoir
été rédigé par un certain Bérox , dans les dernières années du
règne d'Henri II , roi d'Angleterre ; le second est l'œuvre d'un
poète nommé Thomas, postérieur au moins d'un quart de siècle
au premier; le troisième est généralement attribué à Chrétien
de Troyes , déjà mort au commencement du xiiip siècle. Quant
à la version en prose de Luc du Gast , M. Fauriel ayant
démontré jusqu'à l'évidence qu'elle n'est qu'une amplification,
REVUE DE PARIS. 215
qu'un remaniement des poèmes originaux, il ne faut point s'y
arrêter. Je passe donc tout de suite à l'examen des trois princi-
pales versions riraées qui aient paru des aventures de Tristan j
elles sont incomplètes, comme je Tai dit, mais elles s'éclairent
l'une par l'autre , et l'on peut aisément reproduire un tout en
les rapprochant.
Tristan fait ses premières armes en Cornouailles , à la cour
du roi March son oncle, quand un chevalier irlandais appelé
Morhoult s'y présente, réclamant un tribut injuste. Tristan le
combat et le tue; mais, ayant reçu dans la cuisse un dard
empoisonné, et ne trouvant pas en Cornouailles de médecin
assez habile pour guérir sa blessure , il se déguise en joueur de
harpe et se rend en Irlande. C'est là qu'il voit la belle Yseult,
dont il fait, à son retour, un portrait si flatteur à son oncle,
que le roi veut l'épouser. Tristan, chargé de la demander, part
déguisé en marchand, et il revient en Cornouailles avec la
future du roi, quand, ayant porté par mégarde à ses lèvres et
présenté ù la princesse irlandaise une coupe contenant un
philtre magique destiné à March et confié à Brangien, servante
d'Yseult, ils sentent aussitôt l'amour couler dans leurs veines.
Peu de jours après les noces , le sénéchal, puis le nain de la
cour s'aperçoivent de la liaison coupable de Tristan et d'Yseult,
en informent le roi et lut ménagent l'occasion de les surprendre;
mais Tristan déjoue leurs ruses. Enfin les deux amants sont
pris, et on les mène au supplice, quand le chevalier trouve
moyen de s'échapper et revient délivrer la reine. Trois ans s'é-
coulent, au bout desquels, un bon ermite ayant réconcilié les
deux époux, l'amant reçoit ordre de ne plus reparaître à la
cour. Il y reparaît pourtant ; il trouve moyen, sous l'habit d'un
fou, de tromper tous les yeux et de renouer ses liaisons avec
Yseult. Trois barons s'en doutent et suggèrent au roi leurs
scoipçons. La reine, pour les confondre, se met sous la protec-
tion du roi Arthur et des chevaliers de la Table-Ronde , et
propose à son mari de prouver son innocence par un serment
solennel. Le jour marqué, comme la suite de March et celle
d'Arthur se rendaient au lieu désigné, Tristan, déguisé en
mendiant, s'offre, au passage d'un gué, pour transporter la
reine. Elle accepte , et, sur un signe d'elle, son amant l'ayant
laissée tomber; elle peut sans parjure faire serment qu'elle u'a
ai.
24« REVUE DE PARIS.
jamais eu de familiarité avec personne, excepté avec son époux
elle maladroit mendiant qui vient de la jeter parterre. La reine
ainsi justifiée, tout le monde se livre à la joie : des joutes ont
lieu. Tristan y vient prendre part sous un déguisement nou-
veau, et bat l'un après l'autre tous les chevaliers de la Table-
Ronde; Arthur, émerveillé de sa bravoure, propose une grande
récompense à quiconque le lui amènera , mais il évite prudem-
ment une nouvelle rencontre et s'éloigne. Quoique l'innocence
d'Yseult soil reconnue, son amant n'est point rappelé à la cour;
il se retire dans la Petite-Bretagne et prend le parti de se marier
à la fille d'Houel, roi du pays, qui porte aussi le nom dTseull.
Toutefois c'est en vain qu'il essaye d'oublier son premier
amour, c'est en vain qu'il court les aventures périlleuses; au
lieu d'une distraction , il y trouve une blessure morlelle. La
femme du roi March peut seule le guérir; il l'envoie chercher.
Mais la fille du roi de la Petite-Bretagne, qui a surpris le
secret des amours de son mari , lui fait accroire que la reine de
Cornouailles refuse de se rendre à ses vœux , et Tristan meurt
de chagrin.
J'ai dit que la rédaction la plus ancienne de cette histoire ro-
manesque ne datait que du milieu du xii« siècle au plus tôt; or,
dès le commencement de ce siècle et antérieurement , on la
trouve populaire parmi les Gallois.
Un barde de cette nation , qui vivait au moins deux cents ans
avant Raimbaud d'Orange , le premier troubadour qui men-
tionne Tristan , nous a laissé un curieux dialogue où il prend
l'histoire in médias res . Comme le poëme gallois n'a jamais
été traduit en français, on me permettra de le citer tout entier;
j'indiquerai ensuite les rapports qu'il offre avec le roman.
L'auteur le fait précéder du sommaire suivant : « C'est le
dialogue qui eut lieu entre Tristan, fils de Tallourh, et
Goualmaï,fils de Gouyar, après que Tristan eut passé trois
ans loin de la cour d'Arthur , en proie à ses peines de cœur.
Arthur avait envoyé vingt-huit de ses guerriers avec ordre de
le prendre et de le lui amener; mais Tristan les abattit tous,
l'un après l'autre, et ne se rendit ([u'à la prière de Goualmaï à
la langue d'or. » Après ce couit exposé, le barde met en scène
les deux acteurs.
REVUE DE PARIS. 847
GoDALMAÏ. — Bruyants sont les flots quand la mer est haute.
Qui es-tu , mystérieux guerrier ?
TRiSTArf. — Bruyants sont les flols et la foudre. Laisse-les
bruire dans leur fureur. Au jour de la bataille, je suis Tristan
( le turbulent ).
GoiALMAï. — Tristan aux discours sans reproche, toi qui ne
fuis jamais au jour du combat, tu avais jadis pour compagnon
Goualmai.
Tristan. — Je ferai pour Goualmaï, au jour du carnage, ce
qu'un frère d'armes ferait pour son frère.
GoDALMAÏ. — Tristan aux brillantes qualités, toi dont l'épée
rayonne dans les travaux de la guerre, je suis Goualmaï, neveu
d'Arthur.
Tristan. — Goualmaï, plus vif que le renard , si tu es ja-
mais en péril , je ferai monter le sang jusqu'aux genoux.
Goualmaï. - Tristan, pour toi, je me battrai aussi, tant
que mon bras ne me faillira pas ; je me battrai du mieux que je
pourrai.
Tristan. — Je te le demande ( non que je les craigne , mais
parce que je m'en défie ) , quels sont ces guerriers qui sont là
devant moi ?
Goualmaï. — Tristan aux grandes qualités, ne les connais-
tu pas? C'est la suite d'Arthur qui s'approche.
Tristan. — Je ne crains pas Arthur, je le brave en neuf
cents combats; si on me tue , je tuerai aussi.
Goualmaï. — Tristan, ô toi l'ami des dames, avant de
livrer un combat, il est bon de proposer un accommodement.
Tristan. — Tant que j'aurai mon épée sur ma cuisse
et ma main droite pour me défendre , je ne redouterai per-
sonne.
Goualmaï. — Tristan aux brillantes qualités, n'entreprends
point de combattre Arthur, ton ami.
Tristan. — Goualmaï, par amour pour loi , je veux réflé-
chir à ceci } je te le dis en vérité, comme l'on m'aime, j'aime
aussi.
Goualmaï. — Tristan à l'âme opiniâtre, la pluie mouille cent
chênes; viens t'aboucher avec ton parent.
Tristan. — Goualmaï aux répliques contraires , que la pluie
mouille cent sillons! je te suivrai partout.
248 REVUE DE PARIS.
a Et Tristan (dit le barde) vint avec Goualmaï trouver
Arthur. »
Goualmaï. — Arthur aux réponses aimables, la pluie mouille
cent (êtes : voici Tristan, réjouis-toi !
Arthur. — Goualmaï aux répliques irréprochables, la pluie
mouille cent toils 5 sois le bienvenu, Tristan, mon neveu, cher
Tristan, chef de l'armée; aime ta race; souviens-toi du passé
et de moi , le chef de la tribu.
Tristan, chef des batailles, sois honoré comme le plus digne,
et honore-moi comme ton souverain.
Tristan, sage et illustre chef, aime ta parenté, personne
ne le fera de mal ; qu'il n'y ait point de froideur entre deux
amis.
Tristan. — Arthur, je t'écouterai et me soumettrai à les
ordres , et ferai ce que tu voudras.
Remarquons tout de suite que l'auteur de ce poëme fait allu-
sion aux deux points sur lesquels roule toute la fable roma-
nesque : 1° les amours de Tristan, qu'il suppose tellement
connues , qu'il appelle sans plus amples détails son héros
« l'ami des dames» , traduction parfaite du surnom que donne
à Tristan le poêle Thomas ; 2«» ses peines de cœur, suite de ses
amours et principe de la vie solitaire que le barde lui fait mener
pendant trois ans, comme le romancier.
Je pourrais m'arrêter là ; mais le poëme est si fécond en rap-
ports curieux avec le roman, qu'il m'est impossible de ne pas
en indiquer quelques-uns. J'omettrai toutefois ceux qui sautent
aux yeux , comme l'identité d'origine et de patrie, le caractère
guerrier, les qualités brillantes des deux Tristan , leurs rela-
tions avec Arthur, sa cour et ses chevaliers. Je me bornerai à
l)arler de l'idée fondamentale du poëme gallois. Or, cette idée,
ne l'avons-nous i)as vue développée dans le roman? Quand
Tristan paraît ù l'extrémité de la plaine où s'avance le roi
Arthur et sa suite, qui se rendent au lieu de l'assemblée, ce
prince ne donne-t-il pas ordre à ses chevaliers de s'emparer de
leurs personnes et de les lui amener? Loin d'en venir à bout,
ne sont-ils pas tous battus les uns après les autres? Mais voici
un rapport encore plus frappant : selon le trouvère, Gauvain,
voyant venir Tristan , dit à quelqu'un : a Je ne le connais pas j
I
REVUE DE PARIS. 249
sais-(u qui c'est ?» Et plus lard encore il adresse la même de-
mande, manifestant tout haut la crainte que le chevalier ne
soit un fantôme.
D'où venait cette erreur ? Pourquoi ne le reconnaît-il pas ? —
Tristan , dit le poète français , portait un bouclier couvert d'un
voile noir, et un autre voile noir lui cachait le visage. — Eh
bien ! cette circonstance si caractéristique, si précise du dégui-
sement de Tristan, qui le fait prendre pour un fanlôme, elle
existe , nous l'avons vu , dans ie poëme du barde , où Goualmaï,
ne reconnaissant pas Tristan , l'aborde en lui demandant son
nom et en l'appelant un (juerrier '))ixsténeux.
L'épisode du combat de Tristan contre les chevaliers du roi
Arihur a donc évidemment été emprunté aux anciennes tradi-
tions galloises. Il est vrai que dans le roman il a un dénoue-
ment différent de celui du poëme : dans l'un , Tristan cède à
l'éloquence de Goualmaï , et vient trouver Arthur ; dans l'autre,
au contraire , il s'éloigne après avoir battu les chevaliers de la
Table-Ronde. Mais une telle différence n'a rien d'étonnant; si
nous en croyons le poëte Thomas , on racontait de mille ma-
nières l'histoire de Tristan; elle n'a même rien que de très-
naturel, car le trouvère ne pouvait pas faire démasquer son
héros par le roi Arthur en présence du roi March , de sa suite
et de la reine Yseult, sans manquer à toutes les convenances,
en même temps qu'aux plus simples notions de l'art.
Le romancier joint au caractère amoureux et guerrier de
Tristan , que les bardes lui prêtent aussi, celui de poëte et de
musicien. L'instrument dont il joue de préférence est la harpe;
il paraît deux fois avec une harpe à la main ; il joue aussi de
la rote en s'accompagnant de la voix, c Je suis , dit-il , bon mé-
« Je sais bien temprer harpe et rote,
o Et chanter après à la note. »
La harpe et la rote sont deux instruments de musique na-
tionaux des Gallois. Le barde de Taliesin se vante, comme
Tristan , de savoir jouer de l'un et de l'autre. A juger sur les
seules apparences , les romanciers n'auraient donc fait un mu-
250 REVUE DE PARIS.
sicien de Tristan qu'en suivant les traditions celtiques; mais
ces apparences sont parfaitement conformes à la réalité, depuis
que le savant Jones a prouvé par des témoignages anciens que
Tristan était barde et disciple de Merzyn.
Ce fait m'induit naturellement à parler de la fable du philtre
magique. Elle est conçue tout à fait dans le sens des plus
vieilles traditions bardiques. Parmi celles-ci, il y en a une qui
offre avec elle une ressemblance frappante. « Ce boire d'amour,
ce breuvage d'Iierbes magiques, que fit bouillir la mère d'Yseult
pour le roi March et pour sa fille, dit le romancier, Tristan,
accablé de chaleur et de soif, le prit et le partagea avec son
amante, et en souffrit mainte douleur. »
La tradition bardique suppose qu'une mère, voulant aussi
douer son enfant , non pas d'un amour surhumain, seniiment
étranger aux bardes, mais d'un savoir universel , idée parfai-
tement d'accord avec leur système , fait bouillir des herbes
merveilleuses dont le mélange doit produire un philtre appelé
breuvage de science. Toutefois celui à qui il est destiné n'en
profite pas plus que le roi March ; il échoit par hasard au jeune
barde Taliesin. Pressé, comme Tristan, par la chaleur, le
jeune homme en porte quelques gouttes à ses lèvres, el aussitôt
la science inonde son intelligence; mais il se voit en même
temps exposé à tous les travaux, à toutes les angoisses qu'elle
entraîne à sa suite, travaux non moins rudes que ceux dont
l'amour accabla Tristan.
Celte conformité remarquable de la tradition et du roman
porte à croire que les trouvères ont retourné et transformé la
fable celtique. Tristan étant barde , ils ont fort bien pu lui
prêter, en la défigurant , une aventure attribuée au barde par
excellence, aventure qui, du reste, lui serait aussi arrivée à
lui-même si elle était , comme on l'a dit, la figure des divers
stages d'initiation par lesquels devaient passer tous les mem-
bres de l'ordre.
Les allusions des triades du moine de Lancarvan aux prin-
cipaux faits de l'histoire romanesque sont encore plus directes
que celles des bardes. Elles signalent la reine Yseult et le roi
March son époux, comme oncle et tante de Trislan ; elles in-
sistent sur la passion adultère et incestueuse , mais constante,
du guerrier gallois pour cette princesse; elles mettent la reine
KtVUE DE PARIS. 251
au nombre des trois épouses céh'hres pu- leur incontinence,
et comptent Tristan parmi les amants bretons les plus fameux.
Si l'on veut des traits moins généraux, les triades en offriront.
Une d'elle est ainsi conçue : « Tristan était un des trois guer-
riers de l'île de Bretagne que personne n'avait jamais pu
vaincre , soit par contrainte , soit par vaillance, soit par ruse;
un des trois guerriers qui pouvaient prendre en cas de besoin
telle forme qui leur plaisait.»
On avait donc essayé de triompher de Tristan par contrainte.
Qui en avait usé à son égard ? Le rédacteur ne croit pas néces-
saire de nous le dire ; mais à coup sûr son silence sous-enlend
le nom du roi March, qui , d'après les romanciers, fit vaine-
ment prendre , enchaîner et conduire son neveu à la mort.
On avait voulu triompher de lui par vaillance : — les bardes et
les romanciers se sont accordés à nous en donner la preuvej —
par ruse: — et qui? Évidemment encore son oncle ou ses
agents. La triade n'a aucun sens , ou c'est celui-là qu'elle pré-
sente ; rirse du roi, qui se cache dans l'arbre au pied du(|uel
doivent se réunir sa femme et son neveu ; ruse du nain, qui
répand de la farine enlre les chambres des deux amants; ruses
qui toulessont déjouées par Tristan. Enfin , d'après la triade,
Tristan changeait à son gré de forme. Une telle assertion sup-
pose des faits ; ces faits ne peuvent être que ceux dont les ro-
manciers nous sont garants lorsqu'ils nous le montrent dé-
guisé en joueur de harpe, en marchand , en fou, en mendiant,
enfin sous l'armure étrange qui le fait prendre pour un fan-
tôme.
C'en est assez pour prouver, d'une part , que le rédacteur
des triades connaissait les gestes de Tristan ; d'une autre, que
ces gestes étaient populaires parmi les Gallois dès le commen-
cement du xiie siècle. S'il en eût été autrement, lauteur cam-
brien aurait-il pu être aussi laconique? Son laconisme même
suppose des lecteurs instruits.
Cette conclusion n'est pas une hypothèse. Le docteur Owen
assure avoir découvert un ancien conte populaire du cycle d'Ar-
thur sur le thème de Tristan , mais n'avoir pu Toblenir. Privé,
par la mort du savant gallois, de toute notion sur le proprié-
taire du conte en question , je n'ai pu moi-même , malgré toutes
mes recherches , parvenir à en prendre connaissance. Espérons
252 REVUE DE PARIS.
qu'un aulre plus heureux le livrera à la publicilé. En adendant,
il faut croire qu'appartenant au cycle d'Arthur , il est chevale-
resque comme tous les autres ouvrages du même cycle, comme
eux des premières années du xii^ siècle , et que les aventures
dont il entretient le lecteur sont celles du Tristan des bardes
et des triades reproduites dans le roman. On a d'autant plus
lieu de le penser, qu'un aulre conte populaire gallois met en
scène deux personnages du roman en leur faisant jouer le rôle
qu'ils y jouent. C'est le prince irlandais Morhouit, oncle de la
reine Yseult , dont le véritable nom celtique est Martholouch ,
et sa servante Brangien. Comme les romanciers , les conteurs
|)arlent d'un tribut exigé des Bretons par le prince irlandais ,
mais en nous faisant connaître ses droits. D'après eux, un chef
cambrien aurait coupé les oreilles et les lèvres des chevaux d'un
chef irlandais. En dédommagement de cette insulte , les Bretons
devaient payer un certain nombre de barres d'or et d'argent , et
autant de chevaux qu'il y en avait eu de mutilés. Les mêmes
conteurs nous a|)prennent que Bronguen , la Brangien du
roman, était femme de Martholouch, qu'elle était Bretonne,
et avait suivi son mari en Irlande; ils ajoutent qu'elle fut
victime des démêlés de ses compatriotes et des Irlandais ,
qu'elle eut à subir à la cour toutes sortes d'outrages , au point
qu'on lui fit remplir l'office de servante : c'est aussi dans
cette position subalterne que nous la montrent les roman-
ciers.
Tels sont les rapports des traditions galloises écrites et du
roman ; comme on le voit , ils sont nombreux ; quant aux tra-
ditions orales , je n'en ai pu découvrir que deux. La première
nous est fournie par l'auteur d'une des branches du roman même
de Tristan. Après avoir dit comment Tristan, surpris avec la
reine Yseult, fut condamné à être biûlé vif, et comment il
trouva moyen d'échapper à ceux qui le menaient au supplice eu
franchissant une hauteur considérable, le trouvère Bérox af-
firme qu'en mémoire de ce fait dont le récit était encore popu-
laire au moment où il écrivait, les habitants de la Cornouaille
appellent Saut de Tristanle lieu mentionné dans le roman. On
trouve effectivement près de Tintagel , dans la Cournouaille an-
glaise, au bord de la mer, un rocher désigné sous le nom breton
de Lam Tristan ^ ou Saut de Tristan.
REVUE DE PARIS. iSS
La seconde tradition orale dont ranlorité confirme le récit
du romancier, est relative au roi xMarch et à son nain favori.
L'idée de ce nain, sorcier, laid , bossu . difforme, noir, plein
de malice , connaissant l'avenir , est évidemment empruntée à
la myihologie cellique. D'après Jestraditionssalloises, bretonnes
et irlandaises , la sorcellerie , la laideur , la difformité , la noir-
ceur , la méchanceté, la connaissance de l'avenir, sont les at-
tributs caractéristiques d'une des classes d'êtres surnaturels à
laquelle appartiennent les nains. Les mêmes traditions gal-
loises, armoricaines et irlandaises, rapportent la fable des oreilles
de cheval , que le romancier prête au roi March , et dont son
nain révèle le secret. Le docteur O'Connor pour les Irlandais ,
et Cambry pour les Bretons , la citent à peu près dans les mêmes
termes ; mais , afin qu'on n'y voie point une imitation du conte
de Midas, je crois devoir faire observer que le nom du roi ,
Marck (cheval) , sur le sens duquel elle roule , a la même si-
gnification dans tous les dialectes de la langue celtique. L'iden-
dité des trois fables est incontestable; on ne peut nier qu'elles
n'appartiennent à des rédactions différentes d'une seule légende
primitive celtique, que le romancier a tronquée pour l'accom-
moder à son ouvrage. Ayant à venger d'un seul coup Tristan
et la reine , il ne se contente pas de faire trahir, comme la
tradition , le roi March par son favori, qui a trahi tant de fois
Tristan, il suppose que le traître périt victime de sa félonie,
et qu'il en est puni par le roi March lui-même. Du reste, la
preuve que les auteurs du roman de Tristan n'ont fait, comme
quelques autres trouvères , que dégrossir et arranger, d'après
les idées de leur temps , un type simple et primitif, la preuve
de ce fait se trouve dans toutes les parties de l'ouvrage : je n'en
citerai qu'une, mais elle est concluante.
Après avoir raconté comment Yseult fut sauvée du bûcher
par les ladres auxquels le roi March l'abandonna, et comment
Tristan l'arracha d'entre leurs mains , Bérox ajoute : « selon les
conteurs populaires bretons , Tristan fit tuer le chef des ladres;
mais ces conteurs.
N'en savent pas bien l'histoire :
Trop est Tristan preux et courtois
Pour occire gens de telles lois. »
11 22
25Î REVUE DE PARIS.
Ne voit-on pas liiKer ici le poeie ledré et poli avec le conteur
aux mœurs riisliiiiies et isnies , mais fiauchi s , et portant avec
elles des signes d'antériorité? L'élément traditionnel du roman
doit avoir subi en général la même transfornation entre les
mains du romancier; toutefois, si j'en juge par le dénoue-
ment de l'ouvrage, il n'a pas été détiguré au point d'être mé-
connaissable, il a même conservé |)arfois quelques traits de sa
physionomie primitive. Ce dénouement me semble imité de
quelque chant populaire breton ou gallois. J'y découvre plu-
sieurs motifs qui n'ont pu être empruntés qu'à une poésie an-
térieure et traditionnelle. Une ballade aussi répandue en Armo-
rique que dans le pays de Galles , et par conséquent plus
ancienne que le j)0ême français , m'en fournit la preuve; la
similitude du sujet permet d'établir une comparaison entre
l'œuvre du chanteui' rustique et celle du trouvère. Voici les
points de conformité les plus remarquables des deux ou-
vrages.
Le héros de la ballade est un jeune guerrier breton qui a été
fait prisonnier. Voulant en informer sa mère , il lui envoie un
messager porteur d'un anneau qui doit le faire reconnaître;
ce messager se déguise en mendiant, afin de pouvoir plus
aisément traverser le pays étranger. Tristan , comme on s'en
souvient, tombe aussi malade en pays étranger ; il veut le faire
savoir à Yseult ; il charge son ami Kaerden d'un message pour
elle. Kaerden se déguise en marchand pour tromper le roi
March ; l'anneau qui brille à son doigt lui sert d'introducteur
prèsd'Yseult.
La mère du jeune guerrier breton reçoit le message et part à
l'instant; mais elle arrive trop tard : induite en erreur par la per-
fidie du geôlier , qui lui a fait accroire que le messager revient
seul, son fils n'existe plus.
« La dame, dit le poète populaire , demandait aux gens de la
ville, en abordant : — Qu'y a-t-il de nouveau ici, que j'entende
les cloches sonner ?
« Un vieillard répondit à la dame , quand il l'entendit : —
Un jeune guerrier blessé que nous avons ici vient de mourir ce
soir.
>> Il avait à peine fini de parler , que la dame courait vers la
prison ;
REVUE DE PARIS. 3S5
r> Que la dame courait tout en pleurs , ses cheveux blancs
épars;
» Si bien que les gens de la ville étaient étonnés en voyant
une damfi élrangèi-e mener un lel deuil dans la rue ;
« Si bien que chacun demandait : Quelle est celle-ci et d'où
vient-elle ? — Et la pauvre dame dit au portier en arrivant au
pied de la tour :
» — Ouvrez vite, ouvrez-moi la porte : mon fils ! mon (ils !
que je le voie.
» Quand la grande porte fut ouverte, elle se jeta sur le
corps de son fils , le serra entre ses deux bras et ne se releva
plus. »
Trislan et Yseult ont le même sort. Tandis que son amante
accourt, Tristan , abusé par sa femme, la croit infidèle et rend
rame. Cependant elle débarque, u En sortant de la nef , elle en-
tend de grandes plaintes dans la rue, et les cloches sonner aux
monastères et aux chapelles ; elle demande aux gens quelles
nouvelles il y a , pourcjuoi on sonne ainsi les cloches, et pour-
quoi l'on verse tant de pleurs. Alors un vieillard lui dit : —
Belle dame, nous avons ici une douleur comme personne n'en
eut jamais ; Tristan , le preux, le franc , est mort ; c'est une
désolation pour tous ceux du royaume; il était généreux en-
vers les pauvres gens et secourable envers les affligés ; il vient
de mourir en son lit d'une blessure qu'il a reçue ; jamais si grand
malheur n'advint dans ce pays.
» En entendant la nouvelle, YseuU perd la voix de douleur;
elle est si désolée de la mort de Tristan ! Elle va par la rue , les
vêtements en désordre; elle court au palais. Les Bretons ne vi-
rent jamais femme d'une telle beauté ; ils s'émerveillent dans la
cité, et se demandent d'où elle vient et qui elle est. Yseult
court où elle voit le corps; elle se tourne vers l'orient, elle prie,
en sanglotant , pour lui : — Ami Tristan , quand je vous vois
raort, je ne puis vivre plus longtemps ; vous êtes mort d'amour
pour moi . je meurs aussi d'amour , ami, puisque je n'ai pu
venir à temps.
T> Elle va donc se coucher j>rès de lui , elle le serre dans ses
bras , puis se roidit et r^ nd l'esprit. »
Voilà bien tous les éléments poétiques de la bltlade : la de-
mande en entrant dans la ville et en entendant sonner les clo-
256 REVUE DE PARIS.
ches, le vieillard et sa réponse , la douleur de la dame , le dé-
sordre de ses vêtements, sa physionomie étrangère, l'étonnement
de la foule , la catastrophe enfin , et si brusque , en deux vers.
Tous ces traits sont des lieux communs qui appartiennent en
propre à la poésie populaire , qui s'y représentent uniformé-
ment , et dont il me serait facile de produire une multitude
d'exemples. Est-ce une raison de croire qu'il était Breton , le
chanteur oublié auquel le trouvère a pu emprunter le dénoû-
ment de son ouvrage? One dernière analogie entre la ballade
et le poëme semblerait autoriser cette pensée : dans l'une et
dans l'autre, il est question d'un certain voile comme d'une
cause de mort; reste à savoir si l'idée de ce voile n'est pas grec-
que et non celtique.
Quoi qu'il en soit, voici ce qui me paraît résulter de l'en-
semble de mes observations sur les rapports des romans de
Tristan avec les poèmes des bardes , les triades , les contes gal-
lois , les anciennes traditions et chants populaires d'origine cel-
tique. Antérieurement aux récits romanesques des troubadours
et des trouvères, il existait une fable de Tristan écrite eu
gallois , à laquelle les pôëmes des bardes et les triades font
positivement allusion. Celte fable, depuis longtemps répétée
par les conteurs cambriens , avait subi l'influence de la che-
valerie naissante , comme les autres fables du cycle d'Arthur.
Enfin elle avait été le sujet de quelques chants populaires.
III.
PERCEVAL.
La Table-Ronde est le centre de deux sphères de poésie che-
valeresque , l'une profane , à laquelle appartiennent les romans
de Tristan et ù' Arthur, l'autre religieuse , dont le poème
inédit de Perceval est le monument le plus ancien et le plus
important. Chrétien de Troyes commença ce poème à la prière
de Philippe d'Alsace , comte de Flandre; il fut continué par
Cauchier de Dordan , et fini par Manessior, dans les dernières
années du xii^ siècle. Le Parcival de Wolfram n'est qu'une
REVUE DE PAFvIS. 297
maladroite copie de leur ouvrage, loin d'en être l'original,
comme on l'a prétendu. Le poërae de Chrétien de Troyes raconte
l'histoire de la conquête du saint Graal.
Perceval, dernier fils d'une pauvre veuve ruinée par les mal-
heurs de la guerre, est simple , ignorant et grossier. Sa mère
éloigne de lui avec soin toute image guerrière; mais, un jour,
l'enfant rencontre des chevaliers du roi Arthur; il apprend le
secret qu'on lui tient caché, et, ne rêvant plus que tournois
et halailles, il abandonne le toit maternel et se rend à la cour
d'Arthur. Chemin faisant, il voit s'élever un pavillon qu'il
prend pour une église , et il y entre. Au bruit des pas de son
cheval, une dame endormie dans le pavillon s'éveille et pousse
un cri; Perceval la trouve jolie, se jette sur elle, l'embrasse
de force et lui arrache son anneau. Après avoir dévoré deux
pâtés de chevreuil et bu un grand pot de vin , il sort, et bientôt
arrive à Cardueil, mal vêtu , mal armé , mal monté; il s'avance
à cheval jusqu'au milieu de la salle du palais, et va heurter
brutalement le roi. Mais Arthur, plongé dans une méditation
profonde, se détourne à peine : un chevalier félon vient d'em-
porter sa coupe d'or, en défiant tout guerrier de la lui re-
prendre. Perceval accepte le défi, à condition que le roi lui
donnera les armes du chevalier, poursuit le ravisseur, le tue,
lui enlève la coupe et lui prend son armure. Après cet exploit,
il va demander l'hospiialité à un vieux châtelain, qui, le
jugeant digne d'être admis dans l'ordre de la chevalerie, lui
chausse l'éperon d'or. De là il se rend chez une jeune demoi-
selle en peine nommée Blanche-Fleur, la délivre et reçoit ses
faveurs en retour. Mais ni la gloire ni l'amour ne peuvent lui
faire perdre le souvenir de sa mère, qui le poursuit partout.
Inquiet et rêveur, il prend congé de la châtelaine et s'éloigne.
Que cherche-t-il? il ne le sait pas lui-même; il va au hasard
et sans but où le porte son libre coursier. C'est ainsi qu'il entre
dans un château qui s'offre à lui ; un vieillard malade y repose
sur un lit; un valet paraît , portant une lance d'oii coule une
goutte de sang, puis deux autres tenant des chandeliers d'or,
puis deux demoiselles, Tune avec un tailloir ou assiette d'ar-
gent , l'autre avec un graal ou bassin d'or pur émaillé. On se
met à table; le graal passe et repasse plusieurs fois devant les
convives. Perceval a envie de demander l'explication de ce
22,
258 REVUE DE PARIS.
qu'il voit, mais il n'ose pas. Le lendemain , au soitir du châ-
teau , on lui apprend que le vieillard malade se nomme le Roi
Pécheur, qu'il a été blessé d'un coup de lance à la cuisse , et
passe sa vie à pécher; mais on lui reproche, en même temps,
de ne l'avoir point interrogé.
Cependant le roi Arthur, émerveillé des prouesses de Perceval
dont tout le monde l'entretient, s'est mis à sa recherche; le
Gallois, par hasard, vient droit à la i)rairie oij se trouve le
roi; mais, ayant vu voler quatre huppes dorées, et en ayant
blessé une qui rougit la neige de son sang , la couleur du sang
et celle de la neige lui rapjjellent le teint rose et blanc de sa
mie Blanche-Fleur, et il tombe dans une rêverie profonde, qui
aboutit à un sommeil plus piotond encore. Keu l'aperçoit, et
demande au roi la permission d'aller le tirer du sommeil, mais
déjà Perceval est trop bien éveillé pour le malheur du pauvre
sénéchal, car il lui casse un bras. Alors Arthur envoie son sage
messager Gauvain , qui, par ses manières affables, réussit
mieux.
Le lendemain arrive à la cour une demoiselle vêtue de noir,
qui aborde brusquement Perceval , lui reprochant délre la
cause des souffrances du Roi Pêcheur, dont la blessure est de-
venue incurable , parce qu'il a négligé de demander pourquoi
saignait la lance merveilleuse.
Le chevalier cherche vainement à retrouver le château du
roi; il en est repoussé comme par une main invisibie. Alors le
désespoir s'empare de lui ; il perd la mémoire , il oublie tout et
même Dieu. Depuis cinq ans , il n'a pas mis le pied dans une
église, quand, un vendredi-saint, il rencontre une trouj)e de
chevaliers et de dames en pèlerinage, qui le blâment de porter
les armes un pareil jour. Perceval rentre en lui-même , el va
trouver un saint ermite, auquel il se confesse. Le prêtre lui
apprend que la cause de toutes ses terreurs est son ingratitude
envers sa mère, que le péché lui a coupé la langue quand il
eût fallu demander l'explication du graal; il lui impose une
pénitence, lui donne des conseils, lui lévèle une oraison mys-
térieuse , où il y a des mots terribles qu'il lui défend de faire
connaître , et P<'rceval . absous de ses péchés , jeune , adure la
croix, entend la messe , communie el renaît à une vie nou-
velle.
REVUE DE PARIS. 259
Ainsi finit la première partie du roman. Je passe plusieurs
longs épisodes oii figurent divers chevaliers de la cour d'Ai-
lliur, el j'arrive à la seconde parlie. Peroeval, réhabilité, se
remet avec une nouvelle ardeur ù la quête du saint graal ; mais
mille obstacles naissent sous ses pas, mille aventures le détoui--
nenl. C'est d'abord la maîtresse d'un château oîi il y a un échi-
quier dont joue une main invisible; il devient amouicux du la
dame j elle met pour prix à ses faveurs la tête d'un cerf blanc ;
il lue le cerf ; mais, tandis (prii combat un chevalier enchanté,
un autre chevalier arrive, qui s'emjiare de la tête du cerf. Per-
oeval le poursuit, le rejoint , la lui reprend, la i)orte à la châ-
telaine, et ordonne au vaincu d'aller raconter sa défaite au
roi Arthur, qui tient sa cour à Kt^mj)er-Corantin. Plus tard ,
c'est Blanche-Fleur elle-même qui l'iurêle ; toutelois il parvient
encore à lui échapper et continue la qnéie du graal. Pour h;
rendre plus digne de le retrouver, la Providence ie conduit au
tombeau de sa mère ; il y pleure sa faute, il la confesse encoie
une fois , en obtient de nouveau le pardon et rtçoit d'une jeune
demoiselle une pierie précieuse qui ie met sur la voie du châ-
teau du graal. Mais , avant d'y arriver, il doit j)rouver qu'il est
le meilleur chevalier du mond ■ . en attachant son cheval à l'an-
neau d'or d'un pilier merveilleux qui s'élève sur une montagne
ai)pelée le mont des Dou'eurs ; il sort viclorieux de l'épreuve,
et, peu de jours après , il trouve le château du Roi Pêcheur.
Cette fois, il n'est pas aussi discret que la première; en voyant
la lance , il se hâte de demander pouiijuoi elle saigne , et Phis-
loire du graal. La lance est celle dont Longus perça le côté
du Christ , le graal est le ijassin où Joseph d'Arimalhie recueillit
son divin sang. Il est venu par héritage au Roi Pêcheur, qui
descend de Joseph; il procure tous les biens spirituels et tem-
porels; il guérit toutes les bles.sures et rend même la vie aux
morts; il tient lieu d'aliineiiis terrestres et se re.nplit , au gré
de son propriétaire, des mets l-is plus exquis. IN'ul homme, s'il
n'est en état de grâce, ne peut l'approcher; les pécheurs n'y
doivent point prétendre. Il n"y a qu'un prêtre ou qu'un saint
personnage (jui puisse en raconter les merveilles; c'est un
mystère sacré. Après la lance et le gi aal , on apporte une épée
brisée : le Roi Pécheur la présente à Perceval , en le priant
iVan rejoindre les pièces; il y réussit. Alors le roi lui apprend
260 REVUE DE PARIS.
que le plus brave et le plus religieux chevalier du monde devait
la réparer, selon les prophéties; qu'il a tenté lui-même d'en
souder les tronçons , mais qu'elle l'a châtié de sa témérité en
lui faisant une blessure à la cuisse , dont il doit guérir le jour
où périra un chevalier ai)pelé Pertiniax, qui a brisé l'épée
merveilleuse en tuant son frère par trahison. Perceval jure de
punir le traître, mais il faut auparavant qu'il triomphe de
toutes les tentations du diable , qui lui apparaît tantôt sous
l'armure d'un chevalier, tantôt sous la figure de Blanche-Fleur,
et met à de si dures épreuves son humilité, sa chasteté , et
même sa vie, qu'il succomberait infailliblement sans le secours
du saint graal. Enfin il découvre le château de Pertiniax, lui
coupe la tête et l'apporte au Roi Pêcheur. A l'instant le roi
guérit, puis il abdique en faveur de son neveu. Perceval est
couronné par le roi Arthur, et règne avec gloire pendant sept
années. Au bout de ce temps , il abdique lui-même pour se faire
prêtre ; le graal et la sainte lance le suivent dans son ermitage,
et, le jour où il meurt, un ange les emporte au ciel.
Tel est le thème que les romanciers développent en cinquante
mille vers.
Peut-on parvenir à savoir s'ils ont eu l'idée du graal ou s'ils
l'ont puisée dans quelque auteur précédent de leur pays ou de
toute autre nation ?
Un fait sur lequel on tombera d'accord , c'est qu'antérieure-
ment à tous les poèmes du graal , il existait une légende latine
composée par un ermite cambrobreton , qui semble , dit Usse-
rius, avoir été postérieur de peu d'années à Guillaume de Mal-
mesbury (mort en 1145) , quoique le moine Hélinand , écrivain
du xii'= siècle , le fasse vivre au VIIl^ « En ce temps-là , dit
Hélinand , sous la date de 717, un certain ermite breton eut,
par l'entremise d'un ange, une vision merveilleuse du bassin ou
paropsyde dans lequel le Seigneur fit la cène avec ses disciples,
et il en décrivit l'histoire qu'on appelle ^2* Graciai. Je n'ai pu
me procurer cette histoire , qui ne se trouve pas aisément , et
est écrite en latin. »
Mais l'ermite gallois lui-même a-t-il pris quelque part l'idée
de ce vase? S'il m'est permis d'exposer mon opinion à cet égard,
je dirai qu'il l'a empruntée, non pas , comme on l'a prétendu,
à l'évangile apocryphe de Nicodème , qui n'en dit pas un maC»
REVUE DE PARIS. 261
mais aux traditions des bardes de son pays , dont Bàle assure
qu'il mena la vie et connut les secrets. Les plus anciennes de
ces traditions, celles qu'on peut regarder comme myliiolo-
giques, parlent en effet d'un vase qui a le nom et les propriétés
du graal. Les bardes du vie siècle se servent , pour le désigner,
du moi per, qu'un vocabulaire gallois, écrit en l'année 882,
traduit par bassin, et qu'un dictionnaire plus moderne dit
signifier «un ustensile de ménage où l'on sert, où Ton fait
cuire des mets de toute espèce. » Or, c'est justement la signi-
fication du mot graal. « On donne en français , dit Hélinand ,
le nom de gradal ou graal à un vase large et un peu profond
dans lequel on sert aux riches des mets avec leur jus. »^ Graal
est donc traduit du gallois. Taliésin place le bassin bardique
dans le temple d'une déesse qu'il appelle la patrone des bardes ;
il inspire, dit-il, le génie poétique, il donne la sagesse, il dé-
couvre à ses adorateurs la science de l'avenir, les mystères du
monde, le trésor entier des connaissances humaines. Le graal
procure quelques-uns de ces avantages. Quant au bassin lui-
même, ses bords sont ornés, comme ceux du graal, d'une
rangée de perles et de diamants.
Ce vase , après avoir été adoré et chanté par les bardes du
VIO siècle , devint plus tard le thème d'un grand nombre de
fictions populaires galloises. J'en ai noté deux : l'une mytholo-
gique et sans couleur chevaleresque, l'autre chevaleresque et
romanesque.
La première , évidemment la plus ancienne , a pour sujet un
personnage qui joue un rôle capital dans les poèmes sacrés de
Taliésin. Il se nomme Bran-le-Béni.
Un jour , étant à la chasse en Irlande, Bran arriva au bord
d'un lac appelé le lac du Bassin; il vit un homme noir d'une
taille gigantesque , d'un aspect hideux , accompagné d'une sor-
cière et d'un nain, sortir tout à coup des eaux avec un bassin
dans les bras. L'homme noir et la sorcière l'ayant suivi en
Cambrie, il les héberga dans son palais, et en reçut le vase
pour prix de Thospitalilé. Ce vase avait, comme le graal, la
propriété de guérir les blessures mortelles , et même de rendre
la vie; mais , de peur que la personne ressuscitée ne révélât le
secret de sa guérison , elle recouvrait la vie sans l'usage de la
parole ; c'est la remarque expresse de l'auteur. Veut-il par-là
263 REVUE DE PARIS.
donner à entendre qu'il était défendu aux favoris du bassin ma-
gique d'en divulguer les mystères? Je suis porté à le croire,
car Ta'.iésin , au moment où il vient d'être initié aux mystères
du bassin, s'écrie, dans son chant bardi(|ue : «J'ai perdu la
parole. » Le graal impose la même discrétion.
Quoi qu'il en soit, un démêlé suivi d'un banquet de récon-
ciliation étant survenu entre Bran et un prince d'Irlande, son
gendre, Bran fit servir à manger dans le bassin magique, et
l'offrit au chef irlandais. Depuis cette époque , de nouveaux dé-
mêlés éclatèrent entre eux, et Bran envahit l'Irlande, Mais,
comme chaque soldat que perdait l'ennemi recouvrait la vie
par la vertu du vase merveilleux , les Gallois ne pouvaient les
vaincre, et ils allaient prendre la fuite, quand un prince
irlandais, nommé l'Esprit-Mauvais , ayant été tué et sa tête
jetée dans le bassin, ce vase , dont les méchants ne pouvaient
approcher pas plus que du graal , se brisa de lui-même.
Le bassin que l'on comple parmi les tieize merveilles de l'île
de Bretagne qu'emporta Merzyn dans son vaisseau de verre,
doit également appartenir à la donnée bardique primitive , car
il est question d'un vase tout semblable dans les traditions des
paysans d'Arraorique. Un de leurs plus anciens contes popu-
laires suppose l'existence d'un bassin merveilleux , qui se
remplit , comme le vase emporté par Merzyn et comme le graal,
de toutes sortes de mets au gré de son propriétaire, et comme
ces deux vases disparaît un jour.
La seconde fable galloise roule sur les recherches auxquelles
donne lieu celte disparition, et la découverte du vase. Elle a
été composée dans les premières années du xii'= siècle, elle
héros s'appelle Pérédur , c'est-à-dire V Nomme des bassins. Le
barde Aneurin le désigne comme un des chefs mythologiques
les plus fameux de l'île de Bretagne, et le fait prendre part à
de grandes batailles druidiques où des objets sacrés sont le
prix des vainqueurs. Le conteur populaire lui donne le même
caractère; mais, naturellement étranger à la science occulte des
bardes et nés à l'aurore de la chevalerie , il en fait un person-
nage plutôt romanesque que mythologique. 11 le lange parmi
les compagnons d'Arthur, et le met aux prises, non seulement
avec des chevaliers et des géants , mais avec des lions , des
serpents , des dragons, des castors d'une formidable espèce qui
HEVLE I)K PARIS, 265
joiienl un grand rôle dans les traditions bardiqiies. des sor-
cières, enfin . portant cniiassp et bouclier. Les niétnmorplioses,
les anneaux magitiues , les cromlechs , les menhirs, tout le
vieil attirail druidique décoloré Tenloure.
Le conteur populaire altère de la même façon la nature sacrée
des objets dont Pérédur entreprend la découverte. Ils ne sont
pas désignés dans le poëme d'Aneurin ; dans le conte , c'est uti
bassin et une lance sanglante, mais ce bassin n'est plus le
vase divin des bardes , ses bords ne sont plus ornés de perles
et de diamants, il n'est plus gardé dans un temple 5 le sanc-
tuaire devient un cbàteau magique, et la prêtresse, une sor-
cière. Ainsi fut transformée, dans le poème des yiebelungen,
la donnée païenne de l'Edda. Cependant le conteur ne paraît
pas s'éloigner autant de la tradition primitive lorsqu'il place
dans le bassin une têle ensanglantée. Cette tête, à laquelle il
donne une origine banale, faute de connaître la véritable,
rappelle un des mystères druidiques, c Ce n'est pas la tête
d'un lâche . dit Taliésin . que je porte dans mon bassin. «
Quant à la lance . qui . comme le bassin , n'offre plus qu'un
caractère insignifiant, son histoire est curieuse. Lorsque la
gi»erre entra par la force des choses dans l'institution religieuse
et pacifique des bardes , à l'époque de la grande lutte des
Bretons contre les Saxons, le bassin cessa d'être leur unique
symbole; ils y joignirent une lance sanglante , image de la
guerre à mort qu'ils devaient faire aux étrangers. Depuis lors,
l'initié bardique dut jurer sur la lance une haine éternelle à la
race des envahisseurs. De là cette fameuse prédiction de Ta-
liésin , qui rappelle celle des anciens druides sur l'affranchisse-
ment de la Gaule et la chute de l'empire romain : c. Le pays
des Loègres (l'Angleterre) périra par la lance sanglante. « La
prophétie du barde inspira une telle créance, non-seulement
aux Gallois, mais aux étrangers, que, plus de cinq siècles
après, elle n'était pas encore oubliée en France, et qu'un
poète du pays, parlant de la lance qui saigne , disait, vers
l'année 1160 :
Il est écrit qu'il est une heure
Où tout le royaume de Logres ,
264 REVUE DE PARIS.
Qui jadis fut la terre aux ogres,
Sera détruit par cette lance.
Ce poëte , c'est Chrétien de Troyes. La fable de la lance et du
bassin magique était destinée à subir sous sa plume, et sous
celles de Cauchier de Dordan et de Manessier, une métamor-
phose nouvelle. Ils en élargirent le cadre, ils en rejetèrent
quelques faits , ils en adoptèrent un plus grand nombre , ils en
rajeunirent le héros qu'ils appelèrent Perceval, et renouvelèrent
toute son histoire sous TinQuence des idées chrétiennes , à
l'exemple de Termite breton , auteur de la première légende du
graal. Cette péripétie singulière retrempa le type original dans
l'élément religieux, son élément naturel, qui est l'âme du
poëme chrétien comme il l'était de la donnée primitive païenne :
tout y subit cette action. Tandis que le conte n'offre qu'une
gradation profane dans le perfectionnement de Pérédur, qui de
stupide devient intelligent, d'ignorant instruit, de batailleur
brutal bon chevalier, et parvient d'initiation en initiation, de
travaux en travaux, la plupart magiques , à un nombre marqué
de triomphes , à un certain degré d'élévation guerrière auquel
est attachée la possession du bassin; tandis qu'il représente
bien l'homme des premiers temps de la chevalerie , se dévelop-
pant peu à peu sous la seule action de l'héroïsme militaire ;
ainsi Perceval est d'abord l'expression du même personnage,
et comme lui se dépouille insensiblement de son matérialisme
primitif ; mais , arrivé d'épreuve en épreuve à l'apogée de
l'héroïsme guerrier, il y joint l'héroïsme moral et chrétien,
qui adoucit ses mœurs , tempère et dirige sa fougue chevale-
resque , purifie ses affections ; de sorte qu'au moment oi^ il est
jugé digne d'être initié aux mystères du saint Graal, il est de-
venu non-seulement un parfait chevalier, mais encore un par-
fait chrétien.
Tels sont les rapports généraux du conte et du poëme : pro-
grès matériel dans Tun, dans l'autre développement matériel et
moral, résultat d'influences chrétiennes. Quant aux rapports
particuliers en dehors de ces influences, comme la jeunesse de
Pérédur et de Perceval , leur admission dans l'ordre de la che-
valerie , leurs premiers combats , celui surtout où leur courage
réfléchi et la sagesse éloquente de Gauvain brillent aux dépens
REVUE DE PARIS. 265
de Torgueil ridicule (lu sénéchal d'Arthur; quant aux coïnci-
dences parlicullères qu'offrent les points des deux ouvraj^es ,
je ne crois pas nécessaire de m'y arrêter. Je me bornerai à une
simple observation , qui m'est dictée par un passage du roman.
Le conteur , après avoir dit quels avis la mère de Pérédur donne
à son fils quand il la quitte , ajoute : « Pérédur enfourcha son
chevalet; prenant dans sa main une poignée de dards, il
partit. » Chrétien de Troyes avoue le fait ; mais, comme il le
trouve choquant , il assure que la mère de Perceval lui fit laisser
tous les dards, à l'exception d'un seul , parce qu'il eût semblé
trop Gallois!
Le poêle se trahit là ; si donc il remanie les contes populaires
qull met en roman , s'il polit les mœurs des personnages qu'il
leur emprunte , s'il peint , par exemple , le jeune Perceval plus
galant que Pérédur, plus sensuel et moins gourmand , plus
naïf et moins bête, pleurant la mort de sa mère, et non pas
endurci et cherchant une excuse à son ingratitude ; s'il civilise
les chevaliers de la Table-Ronde et leur fait recevoir l'enfant
avec égard et non à coups debâlon , comme est reçu Pérédur;
s'il se borne à dire qu'un chevalier félon enleva la coupe d'Ar-
thur et en répandit la liqueur sur la robe de Genièvre, et non
qu'il la lança toute pleine au visage de la reine en lui donnant
un grand soufflet; s'il corrige ainsi son modèle, c'est de peur
de paraître trop Gallois lui-même aux seigneurs bien élevés de
la fin du xiio siècle , ou trop ridicule , ce qui est tout un , car
les Gallois, dit-il,
Les Gallois sont tous, par nature,
Plus sots que bêtes en pâture.
Je reviens donc à l'influence des idées chrétiennes, sur l'his-
toire de Pérédur, et j'aborde quelques scènes correspondantes
du conte et du poème. L'arrivée du chevalier au château des
Merveilles , les moyens qu'il prend pour le retrouver , son re-
tour , son initiation , la vengeance qu'il tire du meurtre de son
parent , me semblent les plus caractéristiques.
La description des merveilles du château où Pérédur reçoit
rhospitalité roule sur un fond commun aux deux ouvrages ;
11 23
266 lŒVUE DE PAKIS
cependant le conte respire nn [îénie plus rude et plus barbare.
« El comme Pérédur et son oncle discouraient ensemble,
voici venir dans la salle deux jeunes hommes portant une lance
d'une longueur démesurée, de la pointe de laquelle coulaient
jusqu'à terre trois gouttes de sang. Et quand toute la compagnie
vit cela , elle se mit à pleurer et à se lamenter ; mais le vieillard
n'en continua pas moins de causer avec Pérédur , et comme il
n'apprit point à Pérédur la raison de ce qui se passait , Pérédur
n'osa la lui demander, et quand les cris furent un peu apaisés,
voici venir deux jeunes filles avec un bassin, dans lequel était
une tête d'homme , nageant dans le sang. Et alors la compagnie
poussa une clameur telle, qu'on ne pouvait ^entendre sans en
être péniblement affecté; et à la longue elle se tut. »
Chrétien de Troyes n'a pas osé reproduire cette teinte lu-
gubre et effrayante : point de tête sanglante dans le graal , une
seule goutte de sang à la lance ; point de lamentations , mais en
revanche une assiette d'argent dont le conteur ne dit mot, un
luxe éblouissant d'or , de pierreries et de flambeaux , dont il
ne parle pas davantage ; une illumination soudaine qui fait
pâlir les cierges à l'apparition du graal , comme les étoiles de-
vant le soleil , merveilleux qui s'accorde mieux avec le symbole
chrétien.
Le trouvère interprète dans le même sens la discrétion de
Perceval, et lui donne pour cause, non-seulement le silence
du châtelain, comme le conteur populaire, mais il ajoute et
met en avant l'état de péché où l'a jeté son ingratitude envers
sa mère. Le désespoir de Perceval a la même origine; il y est
amené par un enchaînement de fautes. Pérédur ne se décourage
point de la sorte, il dit seulement : « Je ne dormirai pas tran-
quille, que je n'aie su l'histoire de la lance, et pourquoi elle
saigne. « Son trouble n'est qu'indiqué. L'impiété dans laquelle
tombe Perceval est de l'invention des romanciers; l'idée de sa
pénitence, au contraire, a pu leur être suggérée par un
passage de l'original. La comparaison des deux morceaux fera
loucher au doigt et à l'œil les différences et analogies morales
du conte et du roman. Voici ce que dit le premier : « Pérédur
parcourut toute l'île de la Bretagne, et il arriva dans un désert
au milieu d'une vallée où coulait une rivière ; et comme il
cheminait dans la vallée , voici venir un cavalier velu d'habits
REVUE DE PARIS. 267
de prêtre; il lui demanda sa bénédiction. — Je n(^ te bénirai
point, répondit-il , je n'obligerai point un misérable qui porte
les armes un jour comme aujourd'hui. — Et quel jour est-ce
donc? demanda Pérédur. — C'est le vendredi saint, — Ne me
blâmez pas, je n'en savais rien ; voilù un an que je voyage loin
de mon pays.
» Alors il descendit et prit son cheval par la bride. Il n'était
pas loin de la roule , quand il trouva un chemin de traverse ,
ce chemin de traverse passait par un bois, et dans le fond du
bois il vit une masure qui semblait habitée ; il s'y rendit, et à
la porte de la masure il retrouva le prêtre et lui demanda sa
bénédiction. — Que le ciel te bénisse ! lui dit le prêtre , il e^it
plus convenable de voyager ainsi que de l'autre manière; lu
passeras cette nuit chez moi. — Et il y passa la nuit.
>? Et le lendemain Pérédur voulut partir. — II n'est point
permis de voyager aujourd'hui , lui objecta le prêtre; tu res-
teras avec moi aujourd'hui et demain et le jour suivant , et je
t'indiquerai de mon mieux la route du lieu que tu cherches.
— Et le quatrième jour , Pérédur, sur le point de partir, pria
le prêtre de lui apprendre le moyen de trouver le château des
Merveilles.
— Ce que j'en sais , je te le dirai ; gravis cette montagne , et
de l'autre côté de la montagne tu trouveras une rivière , et
dans la vallée où coule la rivière , un chef tient sa cour à l'oc-
casion des fêtes de Pâques. S'il t'est possible d'avoir des nou-
velles du château des Merveilles, tu en trouveras là. »
Le romancier rend le même passage de la manière suivante :
« Comme Perceval traversait un désert, il rencontra trois
chevaliers avec leurs dames, qui s'en allaient à pied, en che-
mise et déchaussés , faisant leur pénitence pour le salut de
leurs âmes. Et un des trois chevaliers l'appelle et lui dit :
Beau doux ami, vous ne croyez donc pas en Jésus-Christ?
Certes ce n'est pas bien , mais très-mal au contraire de porter
les armes le jour oij Jésus-Christ est mort. — Quel jour est-ce
donc? — C'est le vendredi saint, le jour où l'on doit adorer la
croix et pleurer ses péchés. « Puis le chevalier lui raconte
l'histoire du mystère de l'incarnation de Jésus, et de la ré-
demption du monde. « Quiconque croit en Dieu, ajoule-t-il ,
doit faire aujourd'hui pénitence , et se garder de i)orter les
268 REVUE DE PARIS.
armes. — Et d'où venez-vous donc ainsi? — De l'ermitage
d'un saint homme qui habile en cette forêt. — Pour Dieu , sei-
gueur , et qu'y fîtes-vous? — Ce que nous fîmes? dit une des
dames, nous lui confessâmes nos péchés et lui demandâmes des
conseils. C'est l'œuvre la plus méritoire que puisse faire uu
chrétien qui veut aller à Dieu.
» Ce que Perceval entendit le fit pleurer et le charma. Il s'en
alla pleurant vers le bosquet , et quand il arriva à l'ermitage ,
il se dépouilla de ses armes. Il trouva l'ermite , un prêtre et un
clerc qui chantaient l'office dans une petite chapelle , et le
prêtre l'appela et l'engagea à lui confesser ses péchés, disant
qu'il en aurait rémission s'il s'en accusait et s'en repentait. >»
Perceval obéit. On sait le reste. Il reçoit le pardon de ses fautes,
il jeûne , il fait pénitence , il prie , il pleure ses péchés , il com-
munie le jour de Pâques, il est relevé moralement, et en même
temps son éducation tend à se compléter : il apprend que le
Roi Pêcheur est son oncle et que le prêtre lui-même est frère
de sa mère ; quelle est la sainteté du graal , quelles vertus il
faut avoir, quelles secrètes oraisons il faut prononcer pour le
conquérir ; il travaille à s'en rendre digne.
Ce qui frappe dans cette partie du roman, c'est la glorifica-
tion de l'Église, et son ascendant sur la chevalerie ; le sentiment
chrétien n'est qu'indiqué dans le conte gallois.
Nous savons avec quelle aisance le trouvère dénoue son
poëme, parti qu'il est d'une idée religieuse et morale j le point
de vue du conteur étant purement profane , le séjour de Pé-
rédur chez le prêtre n'a aussi qu'un résultat profane : Pérédur
le quitte, non pas meilleur, ni plus chrétien, ni repentant et
converti , mais seulement plus éclairé sur les moyens humains
de retrouver l'objet de ses recherches.
Au contraire , le progrès de Perceval dans la science profane
est le complément de ses progrès dans la science divine. S'il
parvient à retrouver le château merveilleux, à résister à toutes
les épreuves, à vaincre tous les obstacles, c'est que sa péni-
tence l'en a rendu digne. Aucunes raisons de ce genre dans le
conte; ù vrai dire, elles y eussent été déplacées. Quelle est, en
effet , la nature de l'objet des recherches de Pérédur ? Un bassin
confié à la garde d'une magicienne , une lance sanglante. Le
bassin contient le sang et la tète d'un cousin de Pérédur , que
REVUE DE PARIS. 269
neuf sorcières de Glocestre ont tué; la lance est l'arme avec
laquelle elles ont blessé son oncle, le roi malade; une antique
prédiction porte qu'il doit le venger un jour. Voilà le secret du
conte. A quoi bon ici des vertus morales , des larmes expialrices
sur la tombe d'une mère qu'on a fait mourir, ùgs confessions,
des jeûnes, des mortifications,, une préparation chrétienne?
Mais, dans le poème , c'est bien différent : le vase que cherche
Perceval est celui où a été recueilli le sang de Jésus-Christ , la
lance est celle qui a percé son divin côté. On conçoit qu'il
faut, pour s'approcher de ces sacrées reliques , une sainteté
très-grande, qu'il faut traverser encore plus d'épreuves mo-
rales que d'épreuves merveilleuses et chevaleresques. Non toute-
fois que celles-ci manquent dans le poëme, on a vu le con-
traire ; elles sont même empruntées en général à l'œuvre
populaire ; témoin l'histoire de l'échiquier merveilleux , de la
chasse du cerf, du noir chevalier du dolmen, du pilier de
pierre, du mont des Douleurs, de l'épée brisée dont Pérédur
resoude les fragments , et quelques autres; mais ces épreuves
matérielles ne sont placées qu'au second rang , tandis que les
épreuves morales occupent le premier.
Même gradation, et plus marquée encore, dans la dernière
partie du poëme , car cette fois le diable s'en mêle. On sait
qu'après avoir tenté Perceval de plusieurs manières , il le tente
par la volupté. Il prend la figure de Blanche-Fleur, pour la-
quelle le chevalier n'a plus qu'un amour platonique depuis la
découverte du saint graal, et va le porter au péché, quand
Perceval , ayant jeté par hasard les yeux sur la croix de son
épée, se signe et met le diable en fuite. Il est curieux de voir
comment le trouvère , qui a déjà purifié tous les sentiments de
son héros , transforme en amour idéal ses affections terrestres.
L'amour de Pérédur pour la dame désignée dans le poëme sous
le nom de Blanche-Fleur , et que le conteur ne nomme pas ,
n'a rien de mystique, rien de chrétien, rien que de très-na-
turel. Ayant vaincu le diable, Perceval triomphe aisément du
chevalier qui a tué son parent, et la prophétie est vérifiée. Une
prédiction semblable, on l'a vu plus haut , réservait à Pérédur
une pareille vengeance ; seulement le conteur gallois (peut-être
parce qu'il ne lui a pas donné de diable à combattre) oppose à
son héros, au lieu d'un simple chevalier, les neuf sorcières de
25.
870 REVUE DE PARIS.
Gloceslre. Leur défaite couronne son ouvrage. Le poêle, au
contraire, suivant les conséquences de ses doubles prémisses
nialérielles et morales, élève encore de quelques degrés Per-
ceval , et le mène de l'apogée chevaleresque à la royauté , de la
perfection chrétienne au sacerdoce , et du sacerdoce à la gloire
du paradis. « Si bien , dit-il en linissant, que, le jour oii Dieu
prit son âme, il ne se trouva personne digne de veiller à la
garde du saint graal et de la lance , qui furent enlevés au ciel
et ne parurent plus sur la terre. »
La progression mystique va croissant dans le poëme allemand
de Parcival et dans les romans français en prose. Ici le graal
est un talisman souverain, une panacée divine, un symbole
terrestre de la manifestation des volontés du ciel; être en com-
munication avec lui , c'est être en rapport avec Dieu; il a un
temple et des prêtres dont le chef prend le titre de roi du
graal. Parcival parvient à cette royauté; mais, plus saint que
son homonyme français, il n'a point son enthousiasme guerrier,
et ne met son épée qu'au service de la foi ; il n'a pas davantage
son exaltation amoureuse; il reste chaste de corps et d'esprit
d'un bout à l'autre du poëme. Il n'a conservé du Perceval fran-
çais que l'enthousiasme religieux. Il appartient moins à la
chevalerie qu'à l'église, puissances rivales, dont l'une n'a plus
seulement de l'ascendant sur l'autre, comme dans le roman
français, mais semble au moment de la vaincre. Les romans
en prose, postérieurs de quelques années, proclament le
triomphe de l'église. Ils vont jusqu'à distinguer deux chevale-
ries, l'une mondaine , dont les chevaliers sont en état de péché
mortel, l'autre de Jésus-Christ, dont les membres, toujours
en état de grâce, n'ont point perdu leur fleur baptismale. Quant
à la sainteté du graal , elle ne peut être expliquée en langue
humaine , sans que les quatre éléments soient bouleversés , le
ciel fondu, l'air obscurci, la terre ébranlée, l'eau décolorée,
car il est la vie de la vie.
Si je ne craignais d'abuser de la patience du lecteur, je passe-
rais en revue les poëmes de Merlin, de Lancelot , d'Érec et
d'Ivain, et je prouverais qu'ils appartiennent aussi à la littéra-
ture galloise.
On verrait que laplupartdes faits de Thistoire romanesque de
Merlin s'accordent avec la tradition répandue dans le pays de
REVUE DE PARIS. 271
Galles, antérieurement à l'époque où le poëme français a été
rédigé j qu'ils se trouvent épars ou coordonnés , soit dans des
chants bardiques du vi^ siècle, soit dans les triades du moine
de Lancarvan, soit dans les chroniques chevaleresques des
Cambriens ou leurs traductions latines de la pieraière moitié
du xiP siècle, soit enfin dans des monuments de même date,
ou plus anciens, en langue étrangère. Les bardes nous offri-
raient le type du sorcier romanesque fils d'une vestale et dun
incube , amoureux d'une fée , et victime de son amour. Les au-
teurs des triades développeraient leurs témoignages, les
chroniqueurs gallois les orneraient du vernis chevaleresque ,
et nous apprendrions de Geoffroi de Monmouth que les conteurs
populaires bretons, ses contemporains, en faisaient le llième
d'une de leurs fictions en l'année 1130.
L'examen des romans de Lancelot présenterait le même
résultat. Son nom français, qui, au premier abord, semblerait
pour lui un titre d'exclusion, est traduit de celui d'un person-
nage dont l'histoire s'accorde en tout point avec la sienne. Ce
personnage et un ancien chef breton, dont le nom, Mael ,
signifie serviteur en gallois, comme Jncel (diminutif
Ancelot) (1) signifie valet dans la langue romane. D'ai)rès
Taliésin , ce chef breton était vaillant et beau comme le héros
français, comme lui, au témoignage d'un autre barde posté-
rieur de quelques siècles , il devint amoureux de l'épouse
d'Arthur, Selon les romanciers aussi bien que selon les écrivains
latins antérieurs, et particulièrement Gildas et le moine de
Lancarvan, l'un et l'autre enlevèrent la reine Genièvre j l'un et
l'autre furent poursuivis par le roi Arthur; l'un et l'autre se
réconcilièrent avec lui , touchés par les prières d'un saint
ermite ; l'un et l'autre embrassèrent la vie monastique. 11 n'est
pas jusqu'à leur physionomie qui ne soit identique. Geoffroi de
Montmouth, dans sa traduction du Brut, peint trait pour trait
le prince Mael, et sous les mêmes couleurs chevaleresques que
les romanciers représentent Lancelot. Or, aucun de ces roman-
ciers n'ayant écrit avant l'année 1130, il s'ensuit que le héros
(1) L'usage a prévalu d'écrire Lancelot d'un seul mot ; mais les plus
anciens manuscrits supposent Tapostrophe , car ils portent souvent
Ancelol, sans arlidc.
272 REVUE DE PARIS.
gallois a été célébré par la muse chevaleresque de son pays au
moins vingt ans avant de l'avoir été par celle des autres con-
trées de l'Europe.
Quant à Érec et à Ivain , il en est d'eux comme de Perceval ;
après avoir servi de thème aux récits historiques des bardes
du vie siècle, jis sont devenus, à l'aurore du xiP , le sujet des
contes chevaleresques de ménestrels gallois. Si nous en croyons
le moine Godwin , auteur contemporain, ces contes jouissaient
d'une grande vogue en 1147, et il est probable qu'elle durait
encore de 1160 à 1170, époque où Chrétien de Troyes les mit
en vers français. Dire quels développemeots hors de proportion
ils ont pris entre les mains du trouvère , quels changements il
leur a fait subir, quel poli il a donné aux mœurs, aux idées ,
aux sentiments, aux caractères originaux des personnages gal-
lois, serait répéter ce que j'ai déjà dit de sa méthode d'amplifi-
cation au sujet du saint graal.
Comme la fable de Perceval , comme celle de Tristan , de
Merlin et de Lancelot , comme toutes les autres fables du cycle
d'Arthur, les histoires d'Érec et d'Ivain pénétrèrent dans toutes
les contrées de l'Europe, u Une fois traduits dans les autres
langues , dit M. Augustin Thierry avec ce merveilleux instinct
du génie qui devine, lorsque l'érudition tâtonne, les contes
gallois devinrent pour les étrangers la lecture la plus atta-
chante et le thème sur lequel les romanciers du moyen âge
bâtirent le plus volontiers leurs fictions. » Il eurent même une
influence sur les temps postérieurs. Les plus grands poêles
des XIII', xiv% xve et xvf siècles en sont nourris. Dante leur
doit son charmant récit de Françoise de Rimini j un passage du
roman de Lancelot l'a fait naître. Chaucer met en scène des
chevaliers de la cour d'Arthur, et vante la grâce des vieux
contes bretons. Boyardo et l'Ariosle leur empruntent l'histoire
de Merlin et de Viviane ; le Tasse y a trouvé le germe de la
forêt d'Armide; Spencer tout ce qu'il dit d'Arthur, de Merlin et
des chevaliers de la Table-Ronde. Cervantes et Shakspeare
laissent voir des traces des lectures qu'ils ont faites dans les
romans d'Arthur, de Lancelot et de Tristan. Milton, nous
l'avons dit , voulait les réunir en une vaste épopée , projet que
son compatriote Southey devait en partie réaliser de nos jours.
Enfin, pourquoi ne le dirais-je pas, puisque je louche aux
REVUE DE PARIS. 273
contemporains? le plus beau génie de la France moderne
éternise une scène des romans de la Table-Ronde dans ces
Mémoires attendus avec une si juste impatience.
Telle a été l'influence des fictions galloises ; mais en même
temps avait lieu une réaction singulière. Ces fictions , sous leur
nouveau costume, parurent si belles aux Gallois, si supérieures
à leurs modèles, qu'ils en accuillirent quelques-unes, au
mépris des originaux. Voilà pourquoi l'on trouve une collec-
tion de triades qui parle de Lancelot-du-Lac , de Galaad et du
roi Boort, noms étranges que les Gallois ont besoin de déna-
turer pour les accommoder à leur idiome ; voilà pourquoi ils
ont un roman du Gréai traduit de la prose française et qui en a
gardé le litre; voilà pourquoi des bardes même, héritiers
modernes de la harjjc de ces anciens druides qui cherchaient
l'inspiration dans le bassin magique de la déesse leur patrone ,
et juraient sur la lance sanglante, pourquoi des bardes dégé-
nérés du xve siècle adoptent ce terme français de gréai, dont
ils ne connaissent plus l'équivalent gallois. Ainsi, quand le
pilier sacré eut été changé en croix, les fils chrétiens des
Bretons idolâtres, oubliant le symbole antique et le nom pri-
mitif, n'y virent plus que le nouveau symbole désigné par le
nom nouveau. Mais les triades qui font allusion aux romans
français de la Table-Ronde , et la traduction du Gréai en
langue cambrienne, sont postérieures de trois siècles pour le
moins aux triades rédigées dans la première moitié du xii«, et
aux fictions galloises populaires et chevaleresques du cycle
d'Arthur, avec lesquelles elles contrastent de la manière la
plus bizarre.
Maintenant l'on se demande quel motif les romanciers fran-
çais pouvaient avoir d'aller chercher ces fictions de préférence
à d'autres , et d'en choisir le héros pour le mettre à la tête d'un
cycle de poésie épique, à côté des grandes figures de Charle-
magne et d'Alexandre. C'est, dit M. Fauriel , une difficulté à
résoudre dans l'histoire de l'épopée chevaleresque, M. Augustin
Thierry me semble l'expliquer d'une manière très-satisfaisante
par la renommé extraordinaire du roi Arthur dans toute l'Eu-
rope au moyen âge , la poésie des livres gallois oîi il figure , et
la forte teinte qu'ils offrent d'enthousiasme et de conviction. Il
y avait là effectivement de quoi frapper l'imagination des poëtes
274 REVUE DE PARIS.
étrangers. Mais comment ces ouvrages sont-ils venus à leur-
connaissance ? Probablement par le triple intermédiaire des
moines gallois et anglo-normands, des ménestrels et conteurs
ambulants du pays de Galles, et des colonies flamandes
établies, dès l'année 1108, dans le Glamorgan , où elles ont
biissé des traces jusqu'à nos jours. Robert Wace , Vun des plus
anciens trouvères . leur doit en effet les matériaux de son his-
toire du roi Arthur faite à la demande d'Henri II, qui aimait
beaucoup les fables bretonnes. Écrivant pour un prince de
Flandre, qui partageait les goûts d'Henri il, Chrétien de
Troyes, plus célèbre encore que Wace , a dû recevoir par la
même voie, de quelque abbaye du Glamorgan, les originaux
de ses poèmes de la Table-Ronde. Je le crois d'autant plus
qu'un trouvère flamand du xiii« siècle, qui a chanté comme lui
un des personnages de la Table-Ronde, déclare avoir eu dans
les mains un recueil de contes populaires gallois provenant
d'un monastère du pays occupé par ses compatriotes d'outre-
mer. Il faut, je le sais, se défier de pareils témoignages, mais
celui-ci me semble admissible en bonne critique , car les contes
populaires gallois du cycle d'Arthur , qui correspondent aux
poèmes de Chrétien de Troyes , ont été rédigés au commence-
ment du xn^ siècle ; ils sont précisément écrits dans le dialecte
du Glamorgan, et il n'y a rien d'extraordinaire à ce que des
moines du pays en aient possédé une copie et l'aient communi-
quée aux Flamands, leurs voisins.
Richard Cœur de Lion , le roi-ménestrel , découvrit , dit un
chroniqueur, au fond d'un tombeau l'épée raerveilleused'Arthur.
Il la retrempa, la dora, en garnit de diamants la croix, et,
réalisant la ficUon qui la faisait toucher aux deux extrémités de
l'Occident, il la promena rayonnante d'un bout de l'Europe à
l'autre.
Cette tradition poétique ne cacherait-elle pas, sous le voile de
l'allégorie, l'histoire des fables galloises du cycle de la Table-
Ronde? Elles aussi, longtemps ignorées des étrangers et comme
ensevelies dans la tombe , ont été produites au grand jour par
des princes amis des lettres; elles aussi ont été retrempées au
feu d'un génie nouveau; elles aussi, dorées, brillanles, admi-
rées , ont parcouru l'Europe.
Tu. DE ],\ ViLLEMARQCB.
DE
LA PEINTURE GALANTE
EN FRANCE.
WATTEAU ET LANCRET.
I.
En France, depuis deux siècles, la poésie et la peinture ont
toujours voyagé de concert dans le chemin du génie, se don-
nant la main , tantôt couronnées du laurier antique, tantôt
couronnées de roses mondaines , tantôt sévères et le front levé,
tantôt folâtres et souriantes. La même grandeur , la même
force ou la même giàce les domine ensemble. Le Poussin , Le-
sueur, Champaigne et Lebrun font bien le pendant de Cor-
neille , Molière, Boileau et Racine. Pour La Fontaine , il n'a
point de pendant , mais il a été lui-même un poète et un peintre.
Au xviii^ siècle , le siècle de l'esprit et de la grâce , la grandeur
et la naïveté s'effacent. Voltaire , qui n'est poète que par ses
grâces légères, est le pendant de W'atteau j c'est le même feu
et le même caprice. Fontenelle , Gentil Bernard, l'abbé de
Bernis, Dorât et Boufflers se sont trouvés en regard de Lan-
276 REVUE DE PARIS.
cret, Lemoine, Boucher, Baudouin el Fragonard. Vers la fin
(iu siècle, Greuze et Florian apparaissent au même horizon.
Bientôt David, Prud'hon et Géricault viennent lutter nohle-
ment avec les Chénier et Chateaubriand. A cette heure qu'il y
a cent poëtes qui vont au hasard, n'y a-t-il pas aussi cent pein-
tres qui vont à l'aventure? L'inspiration du ciel passe dans le
vent , dans un rayon de soleil , dans le parfum d'une fleur j les
peintres et les poëtes la recueillent d'une ardeur pareille. Au
xviip siècle, un savant académicien a soutenu un curieux pa-
radoxe sur l'inspiration : selon lui, l'inspiration divine est un
baromètre qui varie , qui monte au génie , ou qui descend à la
bêtise, selon l'inconstance du temps. Il appuie son paradoxe
sur l'exemple des contrées malfaisantes, qui ne produisent pas
de purs esprits. Ainsi les années brumeuses , pleines de vents
et de tempêtes , n'ont vu naître que des esprits lourds , épais ,
froids , toujours en lutte avec tout le monde ; au contraire , les
années pures et belles , pleines de roses et de soleil , ont nourri
ces imaginations ardentes qui jettent des éclairs de divine lu-
mière , qui répandent à pleines mains les plus belles fleurs de
l'art et de l'amour. Notre académicien affirme que tous les gé-
nies du grand siècle ont été illuminés par un soleil de feu,
qu'ils ont grandi sous des saisons sans nuages , mais çà et là
embellies par des orages magnifiques; il ajoute qu'à l'aurore
du xviiie siècle, le soleil était plus doux , le ciel plus gai , les
roses plus abondantes. Jamais on n'avait vu tant de jardins en
France , jamais vents si légers n'avaient secoué dans l'air de si
enivrants parfums. C'était une féerie , tout le monde souriait ;
la grâce française devenait coquette et recherchait l'éclat des
couleurs; l'Opéra , à peine créé , enchantait tous les yeux. On
berçait alors en France deux enfants délicats qui devaient donner
l'esprit, la grâce et la couleur à leur siècle; c'étaient Voltaire
et Watteau , qui , après tout, sont demeurés , l'un le poëte et
l'autre le peintre du xviir siècle.
Une âme faite pour la poésie la cherche dans les bruits de la
vie , dans les joies du monde , ou dans le silence de la solitude.
Sous la régence, on avait perdu le chemin de la solitude; la
poésie était à l'Opéra, dans un boudoir, sur l'herbe d'un parc,
dans un trait d'esprit, sur un sourire, dans un bouquet. La
poésie animait les aventures amoureuses , les petits soupers ,
REVUE DE PARIS. 277
le vin et l'ivresse ; l'âme d'Horace était revenue en France. SI
vous voulez retrouver cette poésie trop dédaignée par les pleu-
rards en nacelle , lisez les épîtres de Voltaire , voyez les ta-
bleaux de Watteau ; tout est là , mais surtout dans les tableaux.
A la vue de ces jolis chefs-d'œuvre mignons . si étincelants , qui
semblent venir d'un autre monde, vous étudierez le caractère
duxviii» siècle; esprit, grâce, laisser-aller, sans façon , co-
quetterie , fraîcheur . tout le xviiie siècle est là qui vous sourit .
Watleau avait deviné son siècle, ou ce siècle a été une copie
de Watteau. Ainsi la belle Louise d'Orléans donnait des fêtes
galantes, étudiées sur celles du peintre. Plus tard, M^e de
Pompadour disait que sa mère , la première nuit des noces , son-
geait aux gracieuses créations de Watteau.
Antoine Watleau est Flamand ou Français , à votre gré. Il
est né à Valenciennes , quand celte ville était tour à tour du
domaine de Louis XIV et des Pays-Bas. Mais, malgré les brumes
de la Flandre , les fumées de la bière ou du tabac , le spectacle
des kermesses , les grivoiseries du cabaret , il est devenu un
peintre tout parisien, le peintre de la grâce et de la galanterie,
cependant avec un souvenir de la Flandre. Il est né en 1684 , à
l'heure où le roi de France bombardait Luxembourg. Sa famille
était pauvre , cela va sans dire. On le mit à l'école , tout juste
le temps qu'il faut pour ne rien savoir. Il n'a jamais lu et écrit
qu'à grand'peine, mais là n'était pas sa science. Il apprit de
bonne heure à déchiffrer le génie dans un tableau , à copier
d'un joli trait la face égayée de la nature. II y avait eu des
peintres dans sa famille, entre autres un grand-oncle mort à
Anvers sans laisser d'héritage. Aussi le père de Watteau ne pen-
chait guère pour la peinture ; cependant il était de ceux qui
laissent ici-bas les hommes et les choses aller leur train. On
laissa donc faire Watteau. Or Watteau était né peintre; Dieu
lui avait donné le feu du génie, sinon le génie. Son premier
maître fut le hasard , le plus grand de tous les maîtres après
Dieu. Son père habitait le haut d'une maison à pignon sur rue;
Watteau avait plus souvent le nez à la fenêtre que dans un
livre ; il aimait à se distraire au spectacle varié delà rue. Tan-
tôt c'était la fraîche paysanne flamande qui chassait au marché
son âne devant elle , tantôt c'étaient les fillettes du voisinage
qui jouaient au volant durant les beaux soirs. Paysanne et fil-
11 24
278 BEVUE DE PARIS.
leKe se dessinaient à merveille avec un trail original dans la
mémoire de l'écolier; il admirait déjà l'indolente naïveté de
l'jine , la grâce gazouillante de l'autre. Il avait bien aussi en
regard quelque voisine souriante comme il y en a partout ; mais
pour lui le spectacle le plus attrayant, c'était quelque troupe
errante de baladins ou comédiens de campagne. Les jours de
fêle, il arrivait qjie les marchands d'élixir , les diseurs de
bonne aventure, les conducteurs d'ours et de serpenls à son-
nettes, s'arrêtaient sous sa fenêtre; ils étaient sûrs d'un spec-
tateur. Watteau tombait tout d'un coup dans une rêverie pro-
fonde à la vue de Gilles et de Margot sur l'estrade; rien ne
pouvait l'arracher à ce plaisir, pas même sa voisine; il souriait
aux grotesques coquetteries de Margot , il riait à perdre ha-
leine des quolibets de Gilles. On l'a vu plus d'une fois assis sur
la fenêtre, les jambes en dehors, la tête inclinée , se retenant
à peine, ne perdant pas un mot et pas une gentillesse. Que
n'eût-il pas alors donné pour être le compagnon de Margot,
pour baiser les paillettes rouillées de sa robe, pour vivre avec
elle de la bonne vie insouciante et aventureuse ! Hélas ! ce bon-
heur n'était pas fait pour lui. Margot descendait de l'estrade,
Gilles redevenait un homme comme devant, le théâtre était
renversé , que Watteau regardait encore; mais il s'attristait
peu à peu ; ses amis allaient partir , partir sans lui , avec leurs
robes de gaze, leurs écharpes à franges d'or, leurs dentelles
d'argent, leurs culottes de soie et leurs quolibets : « Ceux-là
sont bien heureux, disait-il; ceux-là vont courir le monde
avec la gaieté, ils vont jouer la comédie à tous les vents,
sans soucis et sans larmes. » Wntleau ne voyait , par ses yeux
de douze ans, que le beau côté de la vie; il ne devinait pas ,
bien entendu, que sous chaque sourire de Margot il y avait
une larme dévorée. Watteau semble avoir toujours vu par les
mêmes yeux; son regard, séduit par le trait et la couleur, n'est
pas descendu jusqu'à l'âme. C'est un peu la faute de son temps.
En peignant des reines de comédie ou des dryades d'opéra ,
qu'avail-il à débattre avec le cœur, les larmes, le divin senti-
ment?
Quand les baladins étaient partis, il crayonnait sur les grandes
marges de la rie des Saints le profil de Gilles, Tébahissement
d'un badaud , une des scènes grotesques. Comme il s'enfermait
REVUE DE PARIS. 279
souvent avec ce livre , son père, l'ayant surpris plus d'une fois
rêveur et mélancolique, s'imaginait qu'il tournait à la reli[;ion.
Mais il découvrit bientôt que Walteau n'aimait l'in-folio qu'en
raison du p;ipier blanc et non pas du texte. Il porta le livre à
un peintre de la ville. Ce peintre , tout mauvais qu'il était, fut
frappé de la grâce originale de certaines figures de Walteau ;
il sollicita la gloire de devenir son maître. Dans l'alelier du
bonhomme, Watteau ne désapprit pas trop ce qu'il savait,
quoiqu'il fit des saints de pacotille et des saintes à la douzaine.
De cet atelier il passa dans un autre plus profane et plus à son
gré. La mythologie était le grand livre du lieu ; ce n'était plus
saint Pierre avec ses éternelles clefs ou sainte Madeleine avec
ses larmes infinies ; c'était une danse de faunes et des naïades,
Vénus sortant des lilots ou des filets de Vulcain. Watteau s'in-
clina amoureusement devant les dieux et les demi-dieux de l'O-
lympe ; il avait trouvé la porte de son Éden. Il s'avança de jour
en jour , grâce aux dieux profanes, dans la religion de l'art.
On le vit pâlir tout jeune encore sous cet amour de la beauté et
de la gloire ((ui dévore tous les autres amours. Au retour d'un
voyage à Anvers , on l'ut surtout frappé de son enthousiasme
pour les merveilles de l'art ; il avait vu les chefs d'œuvre de
Rubens et de Van Dyck, la grâce ineffable des vierges de Mu-
rillo , les fantaisies si ingénieusement grotesques de Teniers et
Van Ostade, les beaux paysages de Berghem ; il revenait la tète
inclinée, les yeux battus, l'esprit plein de souvenirs durables.
Il n'avait pas vingt ans quand il partit pour Paris avec son
maître. L'Opéra, dans ses plus beaux jours, appelait à lui toutes
les mains légères de la peinture. A l'Opéra, Watteau jeta à tort
et à travers les flammes de son pinceau : montagnes, lacs, cas-
cades , forêts , rien ne l'effrayait, pas même les Camargo qu'il
prenait pour modèles. Il finit par s'apprivoiser dans cette cage
de gais oiseaux voltigeants et chantants. Une danseuse qui n'a-
vait pas grand'chose à faire daigna accorder au petit barbouil-
leur flamand la grâce de se laisser peindre par lui. Tout
Flamand qu'il était, Walteau fit durer le portrait plus long-
temps que les dédains de M^''' La Montagne. Ce ne fut pas
tout; on trouva le portrait si gracieux dans le monde des dan-
seuses , qu'il lui vint tous les jours des portraits à faire au même
prix.
280 REVUE DE PARIS.
Il quitta l'Opéra avec son maître , une fois le nouveau décor
fini. D'ailleurs Gillot , le grand créateur des faunes et des
naïades, y était revenu plus flambant que jamais. Le maître
retourna à Valenciennes, Watteau demeura à Paris, voulant
s'abandonner à sa bonne ou mauvaise fortune. De l'Opéra il
passa dans l'atelier d'un peintre religieux qui fabriquait à juste
prix des saint Nicolas pour Paris et la province. Watteau fit
donc des saint Nicolas. « Mon pinceau, disait-il, fait péni-
tence. » L'Opéra lui souriait toujours j là il pouvait se laisser
aller à toutes les extravagances de sa verve , à tous les char-
mants caprices de son pinceau ; mais à l'Opéra son maître et
lui avaient cédé le pas à Gillot j celui-ci ne devait céder le pas à
qui que ce fût. C'est ici le lieu de dire le peu que l'histoire a
recueilli sur ce peintre, qui fut par excellence le peintre des
grotesques.
Claude Gillot est né à Langres , en 1675. Diderot , du même
pays , aurait dû le rappeler à notre souvenir. Gillot avait un
peu la tournure d'esprit de Watteau , mais plus ouvert et plus
gai. 11 allait aussi rire à belles dents devant les farces des sal-
timbanques du boulevard. II avait étudié sous Jean Cornille ,
mais il n'avait jamais écoulé que lui-même. Sa nature tout ori-
ginale le jetait dans des écarts sans nombre, mais en même
temps elle donnait à son pinceau du tour et de la hardiesse.
On pouvait surtout dire de lui qu'il faisait des bons mots en
peinture. Il peignait en courant, à grands traits et à grands
coups; cependant il avait en main le don de la création; ses
forêts s'agitaient, ses fontaines coulaient, ses figures respi-
raient. Il trouvait sans chercher de merveilleux effets de lu-
mière et de clair-obscur. On a parlé longtemps d'un enfer dû à
son pinceau, qui jetait feu et flamme avec tant de vérité que
tous les spectateurs de l'Opéra poussèrent des cris d'effroi. C'é-
tait le meilleur homme du monde, naïf, insouciant, toujours
philosophe et toujours pauvre , n'ayant d'autre passion que la
peinture et la comédie bouffonne. Il aurait pu faire fortune à
l'Opéra , si toutefois on pouvait alors faire fortune au théâtre ;
mais à quoi bon s'enrichir? il eût fallu compter ses écus , les ca-
cher en avare ou les prêter en juif. Il faut du temps à perdre
pour être riche ; Gillot n'avait pas trop de temps pour se pro-
mener au soleil.
REVUE DE PARIS. 281
II.
Watteau alla à lui : « Je passe mes beaux jours à faire des
saint Nicolas qui ne sont guère catholiques; je regrette l'Opéra,
qui m'enchantait; ne pourrais-je donc pas, grâce à vous, re-
tourner à mes brûlants satyres et à mes nonchalantes naïades ,
à mes jardins d'Armide et à mes châteaux en Espagne? » Wat-
teau craignait un refus, mais Gillot le rassura bien vite. « Tu
es un garçon d'esprit, lui dit-il , on s'en souvient à l'Opéra;
La Montagne m'a parlé de ta jolie façon de faire le portrait.
Sois donc le bien venu. Si tu n'as pas de gîte , viens loger dans
ma maison. Mon pain , mon vin , mon pinceau , tout cela est à
loi de moitié. En avant sur l'échelle , comme les peintres d'en-
seigne. »
A l'Opéra , Walteau retrouva tous ses jolis caprices, sans
oublier M"" La Montagne. Les dieux et demi-dieux païens se
ranimèrent sous son pinceau folâtre , fantasque et gracieux ;
mais il se complaisait surtout avec les divinités bocagères et
aquatiques. Syrènes , naïades, faunes, satyres, hamadryades,
le dieu Pan jouant de la flûte dans les roseaux , Diane la chas-
seresse poursuivant un cerf, enfin toutes les ravissantes créa-
tions des poêles profanes, enchantèrent le regard comme elles
avaient enchanté l'imagination. Gillot, tout émerveillé du feu
et de la grâce que répandait Watteau comme avec une baguette
de fée, passait des heures entières à le regarder faire. M"^ La
Montagne, toujours dédaigneuse, demanda à Watteau un second
portrait. « Va pour le second , dit Watteau , mais je ne ferai
pas le troisième. »
Il passa de l'Opéra au Luxembourg, où l'appelait Claude Au-
dran. Audran était le plus célèbre peintre d'ornements ; mais ,
s'il fallait une figure parmi les guirlandes et les festons , Au-
dran n'y pouvait rien faire. Il avait pensé avec raison que la
main légère de Watteau lui serait d'un grand secours. Walteau
jeta çà et là dans les ornemenls de ravissantes figures allégori-
ques : Cupidon, les Grâces , la Musique, la Peinture, la Poésie,
Silène , Diane, des troupes de bergers , des fêles champêtres et
24.
S8i REVUK Dli PARIS.
galantes. Malgré tous ces légers chefs-d'œuvre , il n'avait en-
core ni renommée ni argent comptant; mais après tout il n'é-
tait plus à plaindre, il habitait un palais, il dînait tous les
jours, il allait le soir se délasser par quelque promenade avec
son ami Gillot. Et puis, au Luxembourg, il peignait eu regard
des œuvres de Rubens et de Van Dyck. o L'Opéra m'a gâté , di-
sait-il ; j'avais le génie flamand ; j'ai bien encore la couleur,
mais qu'ai-je fait du trait naïf? J'ai la fureur d'avoir de l'esprit
partout, même dans mes paysages. J'ai peint trop de fois les
trois Grâces pour bien peindre une femme, n Voilà ce qu'il di-
sait en voyant l'œuvre des grands maîtres; mais, quand son
regard revenait à sa peinture, il souriait avec orgueil au.x ado-
rables caprices de son génie original. — Qui sait ? reprenait-il ,
qui sait?
Il eut le mal du pays ; il voulut revoir les pignons de Valen-
ciennes , le seuil de la maison paternelle, celte cheminée silen-
cieuse où sa mère l'avait bercé, ce champ de colza où son père
lui avait dit adieu, ce grand diable de moulin dont l'aile agitée
lui avait fait au loin un dernier signe d'ami. Il partit dans la
pataehe ; il retrouva tous ses amis, le moulin le premier. — Je
veux vivre dans mon pays , dit-il en respirant de toutes ses
forces l'air natal.
Après avoir embrassé tout le monde, jusqu'à la servante, qui
ne l'avait jamais vu , mais qui pleurait , bien entendu, Watteau
jeta un fagot dans l'àlre, quoiqu'on fût aux plus beaux jours de
juillet.
— Tu perds la tète , Antoine , dit le père.
— Laisse-le faire , dit la mère ; notre grand-oncle avait bien
d'autres caprices.
Watteau alluma le feu , fit asseoir sa mère dans le vit<ux
fauteuil , mit les besicles au nez de son j)ère , donna un bâion
enflammé à sa petite sœur et pria la servante de mettre la cafe-
tière au feu. Le chat vint de lui-même faire la roue près des
chenets.
— A merveille, dit Watteau, mais je ne l'aurais pas
oublié.
— Il est fou , dit !e jx're avec in<iuiélude.
— Non, non, dit la mère, qui croyait comprendre et qui
souriait avec une tendresse sereine.
REVUE DE PARIS. 283
Quand Watteau vit tout le monde à sa place, il ouvrit de
grands yeux , il contempla encore une fois ce tableau tout
patriarcal qui le ramenait à son enfance ; un bon sourire d'au-
trefois , un peu attristé comme le souvenir, épanouit sa figure
l)àlie. — C'est bien cela, voilà le feu qui flamboie, mon père
qui lit l'aimanacU, ma mère qui regarde ses enfants, la ser-
vante qui range et qui dérange, le soleil qui promène son rayon,
la caft;lière qui babille, la vieille horloge qui marque le pas du
temps j c'est bien cela; j'ai retrouvé le vrai tableau de ma
vie.
— Cependant, disait-il le lendemain, d'où vient donc
qu'il manque quelque chose au tableau? II y manque mon
cœur de douze ans. J'ai perdu toute la simplicité de mon cœur,
je me suis laissé dominer par la gloire, par le bruit, par M"= La
Montagne et ses pareilles. Mon cœur est inquiet et agité comme
Paris : rien ne pourra l'apaiser. Mon théâtre n'est plus ici ; j'y
mourrais d'ennui en moins de six semaines.
Quelques joui s après, AValteau retournait à Paris, emportant
larmes et bénédictions. A l'heure du départ , sa pauvre mère
était abattue et défaillante.
— Adieu, mon ami, dit-elle d'une voix étouffée; adieu. J'ai
le pressentiment que tu ne me verras plus. Tu aurais dû faire
mon portrait.
> — Il QàL là, dit Watteau en frappant son cœur de la
main. Dès mon retour à Paris, j'en prendrai copie sans
peine.
Il était parti sur ces paroles. Quand il vit s'éloigner sa ville
uatale, les riches campagnes de Flandres, le dernier clocher
et le dernier moulin de son pays, il se sentit plus triste que
jamais; la figure souffrante de sa mère était toujours sous
son regard attendri. — La pauvre femme mourra bientôt,
pensait-il avec douleur. Watteau cependant mourut avant sa
mère.
li retourna chez Audran peindre des figures d'arabesques , il
consacra ses veilles et ses heures perdues à un tableau pour le
prix stérile de l'Académie. Ce tableau, tout le monde en a vu
la gravure, le Pèlerinage à Cjthère. C'est de la féerie. C'est
plein de feu, d'esprit, de grâce, mais surtout de charme,
d'attrait, d'enchantement. Comme on partirait bien sur ce
284 REVUE DE PARIS.
vaisseau qui n'a que des amours pour matelots, avec ces
femmes si nonchalamment amoureuses ! L'Académie , qui
n'était pas trop académique ce jour-là , daigna couronner
AValteau ; elle fit plus, elle lui donna le titre d'académicien
comme peint î'e des /'êtes galantes. Watteau, jusque-là obscur
et pauvre, eut bientôt de la gloire et de l'argent à jeter par la
fenêtre. Il devint le peintre à la mode, mais seulement à la
mode parmi les hommes. Les femmes ne furent jamais de son
parti; d'abord, parce que les figures de ses tableaux leur
faisaient beaucoup de tort , ensuite, parce que Walteau n'était
pas joli garçon. Sa tête contrastait singulièrement avec son
génie. Il avait le trait dur, l'air sombre, la face pâle. A vingt
ans il était misanthrope , malgré ses aventures souriantes de
l'Opéra ; il n'allait qu'à grand'peine dans le monde, où il
n'était ni galant ni beau parleur. Vous voyez qu'il ne pouvait
faire fortune parmi les femmes; mais les roués prônaient par-
tout Watteau; il était recherché ardemment; les grands
seigneurs voulaient des pèlerinages à Cylhère , des mascarades
champêtres, des promenades dans les prés, enfin des fêtes
galantes. Palais, châteaux, salons, boudoirs, il alla partout
faire l'aumône du bout de son pinceau. Il y avait toujours un
tableau prêt à prendre dans son imagination, toujours pour la
galerie amoureuse , mais avec d'autres groupes. Sa comédie
galante, comme la comédie philosophique de La Fontaine,
avait cent actes divers.
Pour la première fois de sa vie, il avait enfin un logis et des
meubles à lui; il avait longtemps rêvé ce petit bonheur, mais
ce bonheur-là ne fut qu'une calamité. Son logis devint en peu
de mois le refuge de tous les curieux et de tous les oisifs en
beaux-arts. Le premier venu demandait un dessin, quelquefois
son portrait ; il faisait le portrait de la première venue , mais
non du premier venu. Bientôt, obsédé par les importuns, il
alla encore demander rhospitalité , cette fois à M. Crozat.
C'était un mauvais peintre grand seigneur qui avait une
galerie ; or, tous les visiteurs demandaient à voir M. Watteau
comme le tableau le plus curieux de la galerie. Le pauvre
peintre s'en alla ailleurs, chez son ami le chevalier VIeughels,
plus tard directeur de l'Académie de^Rome. Dans sa nouvelle
demeure, il eut enfin un peu de loisir. Le génie es! comme
REVUE DE PARIS. SSS
Pamour, il aime le silence et la solitude; Tespérance et l'inspi-
ration attendent, pour visiter l'amant ou le poète , que tout le
monde soit parti.
m.
Vers ce temps-lù , Watteau eut presque une jolie aventure.
Un matin, c'est-à-dire à deux heures de l'après-midi, un
laquais tout galonné des pieds à la tète vint le prier , avec
quelque mystère, de le suivre à l'hôtel de sa maîtresse. Watteau
s'habille tout simplement comme de coutume , car Watteau
n'éiait rien moins qu'un petit maître ; il avait trop le souci de
parer gracieusement ses héros et ses héroïnes pour songer à
lui-même. Il suivit le laquais sans lui dire un mot. Arrivé à
l'hôtel, qui était des plus magnifiques, on le conduisit en silence
dans un boudoir tout resplendissant de velours, de soie et d'or.
« Il paraît, dit-il en s'asseyant sur le divan, que je suis en
bonne fortune. » Une demi-heure après, comme il était toujours
seul dans le boudoir, il ajoutait en souriant : « Jusqu'ici je ne
suis guère qu'en bonne fortune avec moi-même. Mais patience,
tout vient à point pour qui sait attendre. » Il se leva, détourna
le rideau de taffetas et appuya son front à la fenêtre , en regard
du jardin de l'hôtel. H vit du premier coup d'œil une Marinelte
ou une Marlon , œil éveillé , bouche friponne , minois agaçant ,
qui semblait chercher avec inquiétude. Elle allait, elle venait ,
par-ci , par-là , deçà , delà ; c'étaient des zig-zags sans nombre.
Que cherchait-elle ainsi ? Rien qu'une rose , mais c'était la rose
des contes de fées : l'automne était venu , les feuilles jonchaient
le parterre des roses. Les rosiers fanés et tremblottanls ne
balançaient plus que des calices flétris et des boutons qui n'o-
saient s'ouvrir à la bise d'octobre. Watteau prit plaisir à voir
toutes les vaines recherches de la suivante. A la fin, dans son
dépit et son impatience, elle remonta l'escalier de marbre du
perron. Mais presque au même instant Watteau la vit reparaître,
suivie de sa maîtresse, qui la grondait. Watteau n'eut plus
d'yeux que pour celle-là. Elle était belle et langoureuse ,• elle
traînait indolemment des mules de satin; elle avait jeté négli-
gemment une pelisse de soie grise sur son épaule demi-nue ; ses
28a REVUE DE PARIS.
cheveux flottaient en longues boucles comme les cheveux de la
belle de Lude dans le portrait de Mignard. Elle alla par le
jardin, se détournant et s'arrêtant à chaque rosier. Comme les
roses n'étaient plus fraîches, elle les effeuillait dans ses jolis
doigts, toute rêveuse, avec le sourire attristé de la rêverie.
« Vous voyez bien , madame , lui dit la suivante au milieu de la
grande allée, vous voyez bien que les voilà toutes perdues. —
Tu as beau dire, Juliette, lu sais qu'il me faut une rose. On ne
peut plus me peindre sans cela. Si je n'avais que vingt ans, à la
bonne heure! — A merveille, dit Watteau, la rose est pour
moi, c'est-à-dire pour mon pinceau. » La belle dame s'était
arrêtée avec un petit ah! d'admiration devant un rosier encore
vert. Elle cueillit une rose des plus fraîchement épanouies ; elle
détourna un peu sa pelisse et ses cheveux ; elle mit la rose à son
corsage en se mirant devant Juliette. Le miroir lui répondit à
son gré. Elles rentrèrent aussitôt. "Watteau s'imagina que la
maîtresse allait venir avec sa rose ; il se détacha tout tremblant
de la fenêtre. Un bruit de chevaux, de carrosse et de laquais,
se répandit dans la cour. En une seconde , tout l'hôtel fut sens
dessus dessous. — Allons, dit Watteau, voilà un fâcheux
contre-temps. C'est peut-être quelqu'un qui vient cueillir la
rose ! — Il attendit paisiblement qu'on vînt à lui, n'ayant pour
distraction que la vue du ciel par la fenêtre du boudoir. Il
entendit des cris joyeux et des éclats de rire. Il se demanda si,
au lieu d'être en bonne fortune, il ne serait que le peintre de la
bonne fortune d'un autre. Entin , après plus d'une heure d'at-
tente , des pas légers dans la chambre voisine l'avertirent que
la belle dame allait apparaître. La porte s'ouvrit, il se leva tout
en s'inclinant.
— Monsieur Watteau , dit la dame , je regrette bien de vous
faire perdre tant de temps.
— Madame, le temps passé à vous attendre n'est pas du temps
perdu.
— Monsieur Watteau, reprit la dame avec une certaine
dignité, j'aime bien les madrigaux et les galanteries , mais en
peinture.
Se tournant vers la suivante :
— Juliette , apportez la palette et les pinceaux.
— Ma foi ! dit Watteau piqué au vif, je ne suis puère en train
REVUE OE PARIS. 2i7
de |)eindre aujourd'hui. D'ailleurs, Je ne fais que des poih-ails
de fantaisie.
— Voyons, monsieur Watleau, pas trop de coquetterie : on
attend mon portrait ces jours-ci. Il n'y a que vous au monde
j)our le peindre avec grâce.
— Je reviendrai demain , madame ; demain la rose de
votre corsage sera plus fraîche , je l'espère. Jamais je ne sau-
rais trouver de couleurs pour bien peindre celle que vous
avFZ là.
Là -dessus. Watteau s'inclina avec une humilité profonde, prit
son chapeau et sortit, à la grande surprise de la dame. Mais,
dans la rue , il apprit que c'était M"'^ de Parabère.
— Diable ! dit-il , celui qui est venu si bruyamment et si mal
à propos à l'hôtel, c'était Philippe d'Orléans, le régent du
royaume.
AVatleau fut un peu étourdi d'abord par ces deux noms; il
eut peur de la Bastilie, il n'osa retourner chez M'"= de Parapère.
Comme il ne savait pas écrire pour demander grâce, il imagina
de demander grâce par un tableau où M""= de Parabère serait
peinte de souvenir avec tous les charmes du monde ; mais, sans
y penser sans doute, Watteau fit une satire au lieu d'une
galanterie. Il avait vu M'"^ de Parabère cherchant des roses , il
peignit M'"^ de Parabère cherchant des roses.
Watteau , perdant de vue la Bastille, vendit son tableau , à
peine achevé , à son ami Crozat. J'ai vu une assez bonne copie
de ce petit tableau au boulevart Beaumarchais ; la satire est
très-violente : le jardin de M™» de Parabère est tout dévasté par
les mauvais vents.
Watteau lui-même était dévasté par les mauvais vents ; les
luttes avec la misère , la soif dévorante de gloire, les passions
trop vagahondes sous le ciel de l'Opéra , avaient peu à peu
épuisé celte nature frêle et nerveuse, toute de feu et d injuié-
lude. 11 tournait de plus en plus à la misanthropie et à la soli-
tude. Il avait été mélancolique : il devint triste , il n'eut plus de
cœur à rien ; pourtant, par habitude, il eut encore dans ses
tableaux toutes les grâces légères et tontes les nonchalantes
gaietés de son génie. Pour se distraire , il alla chez le prince de
Condé, au château de Chantilly, peindre par allégorie les
passions profanes du régent. Il revint à Paris plus ennuyé et
â88 REVUE DE PARIS.
plus Iriste encore. D'où lui venait celle frislesse oljstinée?
Élail-ce toujours le mal du pays? Songeait-il à faire son
salut? Avait-il un amour malheureux ? Rien de tout cela : il
était atteint de la pire des tristesses, la tristesse sans raison. Il
avait à Nogent-sur-Marne un vieil ami , le curé du pays. Il alla
passer six semaines au presbytère comme pour se recueillir.
Savez-vous quel fut le fruit de ce recueillement ? Il trouva que
le curé avait une parfaite figure de Gilles; ayant un si bon
modèle sous les yeux , il ne put s'empêcher de faire encore des
grotesques, mais toujours sans se dérider. De là dalent, dit-on,
ses plusjolis Pierrots et Pantalons, mais à coup sûr son Médecin
harnaché d'un collier de cheval de charrette. 11 avait le spleen,
il voulut voyager. Vous ne devineriez pas où il alla avec son
spleen ? Il partit pour l'Angleterre. Ce fut là son coup de grâce.
Il en revint plus pâle et plus sombre, ennuyé de tout, même du
travail, naguère son plus cher refuge.
Jusque-là Walleau avait eu des copistes, mais pas d'élèves. A
son retour de Londres , il lui vint un disciple jeune , joli , gra-
cieux comme les gentilshommes de ses Fêtes galantes. Il sem-
blait que la nature eût fait là un rêve de Watteau : ce disciple
se nommait Mcolas Lancret.
IV.
Nicolas Lancret, né à Paris en 1690, eut de bonne heure la
main légère. Son père le destinait à la gravure; il éludia sous
d'Ulin. Mais un soir, voyant à TOpéra les féeries de Gillot et de
Watteau, il s'écria : « Voilà mon pays. » Le lendemain , il alla
trouver Gillot, qui l'accueillit de tout son cœur, comme de
coutume. — J'ai jusqu'ici gravé de l'histoire sacrée; j'aimerais
mieux peindre avec vous des contes profanes. — Lancret était
déjà bel esprit; il jouait de l'antilhèse, il agençait gentiment
la phrase. Gillot lui apprit la science de l'ombre et de la
lumière , la hardiesse et la grâce du contour. Cependant, sous
Gillot, il ne lit pas grand' chose qui vaille; il n'entendait rien
au paysage, Gillot ne lui donnant guère à peindre que des
grotesques. 11 manquait un peu de verve et de gaieté; il était
llLVCt DE FAKJS. 289
patient comme un graveur , partant peu naïf. Ses grotesques
étaient donc froids et maussades. Après quelques années
d'études sans fruit, il alla i)rier Watteau de lui donner des
leçons. Watteau , qui n'était pas bel-esprit dans ses paroles, lui
fut d'un grand secours : il le fit peindre sous ses yeux. Voyant
que Lancret se donnait beaucoup de peine pour le copier , il
saisit le pinceau, le brisa, et dit au jeune peintre : Puisque vous
en êtes là ,.je vais vous bien servir ailleurs.
Ils étaient à Nogent. Watteau emmena Lancret dans la cam-
pagne. Il garda longtemps le silence. A la fin , voyant que Lan-
cret, tout interdit, semblait insensible aux beautés de la nature,
il lui parla ainsi :
— Vous êtes trop Parisien, mon cher garçon , vous ne prenez
jamais le temps de rien voir. Il s'agit bien de contempler un
de mes tableaux pendant deux heures! Les tableaux qu'il faut
voir, les voilà. Si vous n'avez d'yeux pour ceux-ci, prenez
garde, vous ne serez jamais qu'un peintre d'éventails ; vous
ferez des chinoiseries sur les paravents ou des dessus de portes
verts et rouges. Mes tableaux sont des chefs-d'œuvre, je le sais ;
mais qu'est-ce qu'une copie de mes tableaux? N'êtes-vous donc
pas séduit en ce moment par ces lointains si doux et si tendres,
par ce petit clocher qui brille au soleil , par celte prairie
fuyante qui borde un étang? Mon cher garçon , songez-y bien :
en copiant la nature, vous saisirez son âme , sa force, sa viej
en me copiant , vous n'aurez qu'une nature morte. On ne saura
jamais tout le temps que j'ai passé à voir trembler les feuilles,
fuir les nuages , couler les fontaines ; et je ne parle pas du
temps que j'ai passé à voir sourire les femmes j mais ici, pour-
suivit Watteau en souriant, il y a eu beaucoup de temps perdu.
C'est une tout autre histoire.
Dès ce jour; Lancret eut les yeux ouverts sur la science de la
peinture; les leçons de Watteau furent si bonnes, qu'en peu de
temps l'élève fut plus recherché que le maître. Au premier
abord, c'était la même magie, mais pour les yeux savants il
y avait encore loin de là à Watteau. Cependant, comme Lan-
cret courait le beau monde , qu'il était joli garçon , qu'il avait
de l'esprit et de la coquetterie , il fit presque oublier le misan-
trophe Watteau.
Watteau était fatigué de tout, même de la vie, mais non
11 25
290 HEVUE DE PAlUS.
pas de la gloire , la plus légère des choses d'ici-bas. Quand il
vit la gloire floUer de lui à Lancrel, quand il seiilit autour de
lui Tair glacial du délaissement , il en voulut au nouveau venu,
il devint jaloux; sa tristesse eut désormais une cause. Un
matin, se promenant sur les quais, il vit à la fenêtre d'un
marchand de tableaux une scène champêtre de Lancret. Il y
avait foule devant la fenêtre, et tout le monde de s'écrier : Quel
joli fVatteau ! quelle grâce! quel esprit! quelle magie de
couleur! H>'atteau s'est surpassé. Le pauvre peintre s'éloigna
avec une flèche empoisonnée dans le cœur. Son ami Gillot était
jaloux aussi; le brave homme, dans son insouciance , avait été
détrôné à rO|)éra ; il n'avait pins d'asile pour la peinture, il
était réduit à ce métier de patience que Lancret avait aban-
donné : il gravait pour les livres d'église. Un jour Watteau le
renconira triste sur le boulevart , ne s'amusant plus aux farces
des saltimbanques.
— D'où vous vient aujourd'hui cet air sombre et sévère?
— Mon pauvre ami, lui dit Gillot en lui pressant la main,
lu m'as fait bien du mal , tu m'as mis à l'ombre. Tu as pris
toute la part du gâteau , je ne trouve plus à peindre , je suis
réduit à graver.
— Mais, mon Dieu, lui dit Watteau , je n'en suis ni plus
riche ni plus glorieux. A Paris on oublie un homme de génie
du jour au lendemain, comme on oublie sa maîtresse. Après
avoir fait tant de chemin, en suis-je plus avancé? Ce petit
maître de Lancret est déjà plus loin que moi ; mais qu'importe?
j'ai pris mon parti.
— Je sais bien , reprit Gillot, que tu n'as rien gagné à lout
cela . mais tu as créé des imitateurs sans nombre , qui font à
l'Opéra mes naïades au rabais. 11 ne me reste rien en ce monde,
et qui sait si une fois dans l'autre monde on se souviendra du
pauvre Gillot ? Au moins, loi, tu laisseras un nom et une œuvre ;
mais moi, des lambeaux de décorations, des paravents, des
dessus de portes , la proie des araignées : autant en emporte
le vent!
Gillot essuya des larmes.
— Vous pleurez , dit Watteau lout ému.
— Oui , dit Gillot en reprenant son sourire et sa philosophie,
je pleure ma défunte gloire.
REVUE DE PARIS. «M
— Bienheureuse insouciance ! dit Walleau.
Et il poursuivit en lui-même : La blessure est raille fois plus
profonde dans mon cœur.
Il se retira du monde. Il alla habiter à Nogent, près de son
cher curé, le Moulin-Joli , qui était la maison de plaisance de
son ami Lefèvre, l'intendant des Menus-Plaisirs. M'ie La Mon-
l;igne, dont la beauté avait passé vile comme l'amour à l'Opéra,
suivit Walleau dans sa Ihébaïde. Ces deux amoureux des plus
volages ne s'étonnèrent pas troi) de se retrouver sous le même
loilj mais l'haï monie ne fut pas de longue durée. Walleau ,
las de s'en prendre à la gloire , s'en prit à l'amour dans ses
heures de sombre misanthropie; il sentait venir la mort, il
voyait tous les soirs tomber une feuille à l'arbre de sa jeunesse ;
quand il respira l'odeur de la lombe , il se rattacha de toutes
ses forces à la vie. — C'est le travail qui l'a tué , dit M''-^ La
Montagne. — C'est l'amour, c'est toi, dit Walleau avec la fran-
chise d'un homme qui n'a plus rien à risquer. Une fois le pre-
mier mol lâché, il parla sans retenue; la ci-devant danseuse,
qui mourait de dépit de n'être plus ni jeune ni jolie , répliqua
avec amertume. Selon M™e de Lambert, ils allèrent jusqu'à se
battre. C'était un triste tableau que la vue de ces deux amou-
reux sans amour, déjà morts à toutes les joies de la jeunesse,
n'ayant pour dernier sentiment que le désespoir, le regret ou
la colère. N'y pouvant plus tenir, M"« La Montagne vint jouir
de son reste à Paris. Walleau demeura seul, n'ayant pour dis-
traction que la bonhomie et la gaieté du curé de Nogent. »
Il n'alla plus guère à Paris. Dans ses derniers voyages, il
peignit le plafond de la boutique de son ami Gersaint, mar-
chand sur le pont Notre-Dame ; on ne dit pas mai chand de
quoi. Selon les écrits du temps , ce plafond était un des chefs-
d'œuvre de Walleau , mais ce plafond est , à coup sûr, tombé à
l'eau. Notre peintre s'affaiblissait de jour en jour. On le voyait
errer tristement , matin et soir, sur les rives de la Marne j il
était desséché, blafard, «incliné vers la tombe.» Ce n'était
déjà plus qu'une ombre. Enfin , brûlé par ce feu de la gloire ,
du génie et de l'amour, qui aurait dû animer sa vie, mais qui
la dévorait, il se coucha pour ne plus se relever. Sa mort fut
louchante et comique à la fois. Dans la même matinée il fit son
testament et sa confession. Par son testament, il légua,
292 REVUE DE PARIS.
qu'avait-il à léguer? des dettes : il légua ses dettes à ses quatre
amis, de Julienne , Haranger, Hénln etGersaint. Ces messieurs
sont dignes de la postérité , car, en vrais amis , ils acceptèieut
la succession du peintre , non pas sous bénéfice d'inventaire.
Tout en se confessant, Watteau n'oublia pas le péché fameux
d'avoir pris le bon curé pour modèle de ses meilleurs Gilles.
Le curé lui donna pourtant l'absolution. Comme il offrait à
baiser au moribond un christ en ivoire, Watteau regarda ce
christ avec surprise; le voyant très-mal sculpté : « Otez-moi ce
crucifix , dit-il en levant les yeux au ciel , il me fait pitié ; est-il
possible qu'un artiste ait si mal accommodé son maître! » Ce
n'est pas là le dernier mot de Watteau, mais c'est le dernier
mot recueilli. Cependant M^^^ de Lambert, qui a aussi habité
Nogent, rapporte ceci : « Au moment de la mort , le souvenir
de son pays et de sa famille ranima son cœur. — Ingrat , dit-il,
je n'ai jamais pris le temps , dans tant de temps perdu, de faire
le portrait de ma mère. Voyons , à l'œuvre. — Il traça , avec
l'index , des traits dans le vide , s'imaginant peindre sur la
toile. »
Il mourut seul. Il fut enterré dans un cimetière où il ne con-
naissait personne. Il avait dit , peu de jours avant de mourir :
« C'est triste d'être enterré là , je n'y reverrai pas âme qui
vive. » On n'ira jamais chercher l'ombre de Watteau au cime-
tière de Nogent-sur-Marne; comme tous les grands maîtres,
Watteau repose dans ses œuvres.
Avant de remettre en regard le peu que j'en ai vu , je veux
vous finir l'histoire de Lancret. Ce fut un heureux peintre ,
qui recueillit les fruits des œuvres de Watteau. Il n'avait pas
vingt-quatre ans qu'on le recevait à l'Académie sur une Con-
versation galante, « oii on ne se disait rien , » disait Watteau ;
mais Watteau jaloux n'était plus écouté. Lancret fut nommé
comme son maître peintre des fêtes galantes. S'il n'avait pas le
génie original de son maître, il avait, je l'ai dit, des dehors
aimables; c'était un des gracieux cavaliers du temps, à la mode
parmi les roués et les marquises. Watteau avait laissé venir la
renommée , qui a des pieds de plomb quand elle vient , et des
ailes de feu quand elle s'en va ; Lancret allait à elle en homme
qui a peur d'attendre en vain. Il peignait le matin; le soir, il
allait faire le bel-esprit chez la duchesse du Maine avec Fonte-
REVUE DE PARIS. 293
nelle. Celait d'ailleurs un arlisle laborieux, aimant sa palette
et son pinceau ; un galant homme tout dévoué , toujours sin-
cère dans l'amitié. Il avait la plus douce et la plus candide
figure du monde : contour pur, un peu raignard , mais plein
de charme. Il comprenait dignement les devoirs de l'artiste.
Un brocanteur lui offrit dix mille livres par an pour retoucher
de vieux tableaux dévastés; il refusa. «J'aime mieux, dit-il,
faire de mauvais tableaux que d'en gâter de bons. » Il était le
meilleur juge de son temps ; il avait le coup d'œil si sûr qu'il
reconnaissait à vingt pas un original ou une copie de Rem-
brandt. Quand il voyait faire du froid enthousiasme sur quelque
mauvaise œuvre d'un vieux maître, il s'écriait avec justice:
« N'encensez donc pas des idoles ! »
II peignit pour le régent, pour Louis XV, pour tous les
grands seigneurs de la cour , pour les grandes dames , pour les
filles d'Opéra. II déguisait en bergères dansantes la Camargo et
Mi'« Salle, en bergers galants les roués à la mode. Le cardinal
Dubois posait pour les héros des contes de La Fontaine; je ne
sais s'il a pris ses héroïnes en si haut lieu. Il fit , avant Gentil-
Bernard et l'abbé de Bernis , les Quatre Saisons , les Quatre
parties du Jour, les Quatre éléments , les Quatre parties du
Monde, les Douze Heures , les Douze Mois , les Cinq Sens,
les Sept Péchés capiteaux; « sans compter le péché du peintre,»
disait Duclos. Vous comprenez bien de quelle façon il peignait
toutes ces choses ; c'étaient presque les contes de Grécourt en
peinture , moins le trait licencieux ; il y ayait d'ailleurs plus de
galanterie que de gaillardise. Il est vrai que Lancret n'était pas
un abbé de la régence.
Lancret , par son talent , son esprit , et surtout sa figure , eut
des aventures piquantes ; mais je ne suis pas l'historiographe
de ces œuvres-là. Tout le monde sait les histoires d'amour qui
se passaient au xviiie sièle. C'est toujours amusant à raconter ,
mais ce n'est rien qu'amusant. L'amour n'était pas ennuyeux
alors, il avait pris une rose pour blason; aujourd'hui il a pris
un saule pleureur; l'amour était trop gai, mais n'est-il pas
devenu trop triste? Tout finissait par un éclat de rire ou par
des chansons; l'éclat de rire n'est plus qu'un sanglot, la
chanson une litanie en belles rimes. Nous sommes ainsi faits :
nous allons toujours trop loin j ne nous arrêterons-nous pas
294 REVUE DE PARIS.
enfin à la gaieté que tempère la rêverie , à l'ombre bordée de
lumière. Lancret passa donc très-gaiement à travers toutes les
fantaisies des joyeuses amours de son temps. Pourtant , aux
derniers jours de l'âge mûr , il eut le cœur touché, il devint
amoureux sérieusement.
En descendant l'escalier de sa maison , il remarquait souvent
avec admiration une jeune fille de dix-huit ans à i)eine , qui
n'avait pas l'enjouement des filles de cet âge. Elle était d'une
beauté tendre et douce , peu commune à la fin de la régence.
Quand elle passait dans l'escalier, il se détournait avec un res-
pect involontaire; elle baissait la tête et s'envolait comme un
oiseau. Il s'accoutuma si doucement h la voir, qu'il se surprit
plus d'une fois descendant l'escalier sans penser à sortir. Il
apprit sans peine que celte belle fille vivait en silence dans une
pauvre chambre avec sa mère, qui était sans ressources. Lan-
cret était le grand seigneur de la maison; il alla frapper à la
porle de la mansarde , poussé par une charité toute chrétienne.
La jeune fille vint ouvrir en essuyant des larmes : sa mère était
mourante. Lancret n'avait jamais vu un pareil tableau ; habitué
à la soie , à l'or , à la gaieté , il fut pour ainsi dire tout dépaysé.
Il s'approcha de la malade avec sollicitude. La malade , qui
était une noble femme battue par la mauvaise fortune, sembla
lui demander d'un regard fier de quel droit il venait les troubler
dans leur douleur cachée , dans leur misère silencieuse.
Lancret fut le plus troublé ; ne sachant que dire, il parla
trop vite de secours.
— Je ne veux pas d'aumône , dit la malade ; je dois respecter
le nom de mon père. Si Dieu lui-même ne me vient point en
aide , je saurai mourir et bien mourir. Pour ma fille , elle ira
au couvent.
— Madame, dit Lancret très-ému , je n'oserais dire que c'est
Dieu qui m'envoie ; cependant dites-moi le nom de votre père ,
peut-être....
— Mon père, monsieur, c'était Boursault.
— Quoi , Boursault ! tant favorisé par Louis XIV ! Voilà ce
qu'il vous a laissé.
Lancret avait tourné les yeux vers la jeune fille j c'était
l'ange de la douleur.
— Madame, reprit-il en saisissant la main delà mère, je suis
REVUE DE PARIS. 895
ai loin do vouloir vous fnire l'aumône , que je viens vous de-
mander une grâce.
— Une grâce, monsieur? dit-elle avec araerlume , que
voulez-vous dije?
— Je suis le peintre Lancret ! J'étais pauvre aussi ; j'ai tra-
vaillé, je suis devenu riche; eh bien, tout ce que j'ai, mon
nom , mon cœur, ma fortune , c'est à votre fille si vous voulez.
La malade regarda Lancret avec surprise.
— Monsieur Lancret, dit-elle en cherchant dans ses souve-
nirs , oui, vous êtes un peintre célèbre.
— Je n'ai plus ma mère, poursuivit Lancret en pressant la
main de la fille de Boursaull; je n'ai plus ma mère, mais, si
vous voulez , je la retrouverai.
— Hélas! monsieur Lancret , je ne sais que vous répondre.
A cet instant , la jeune fille , touchée vivement par les paroles
simples et généreuses de Lancret, s'avança près du lit, prit
l'autre main de sa mère, et dit d'une voix faible :
— Je me trouverai heureuse et honorée d'épouser M. Lan-
cret.
Le mariage fut célébré quinze jours après (1744). Il y eut un
sacrifice dans ce mariage : Lancret n'avait rien à perdre;
c'était la richesse qui prend là pauvreté pour compagne; mais
la richesse avait cinquante-quatre ans; la pauvreté sacrifiait
toutes les joies du cœur et de la jeunesse. Le sacrifice fut no-
blement accompli jusqu'à la fin ; le temps que la pelile-fille de
Boursault passa avec Lancret fut rempli pour lui de cette
amitié toujours tendre et pleine de sollicitude qui vaut bien
l'amour et ses contre-temps. Il mourut deux ans après ; il serait
mort seul , en [iroie à quelque Thérèse Levasseur, qui eût , le
lendemain de l'enterrement, épousé à ses frais son valet de
chambre : il mourut assisté des bénédictions, du dévouement et
des prières d'une noble femme , qui le pleura et qui respecta
toujours son nom. Le mariage est , après tout, un refuge pour le
cœur, pour la fortune et pour l'art, peut-être; la main d'une
belle et bonne femme empêche souvent la plume et le pinceau
d'aller de travers.
Le jour même de sa mort, il peignit encore, deux heures
durant, le Savoyard montrant la curiosité. Boucher , allant
le voir , fut bien surpris de le trouver dans l'atelier, entouré
296 REVUE DE PARIS.
d'une troupe de femmes qui posaient dans les altitudesles plus
grotesques,
— Je croyais bien finir mon tableau , dit le pauvre peintre,
qui n'avait plus qu'un soufiQe , mais je vais finir avant lui.
Sa jeune femme était là , essuyant une larme à la dérobée ,
le suppliant à toute minute d'aller se reposer; mais, au der-
nier instant , l'amour de l'art l'emportait sur tout.
— Monsieur Boucher , je vous en prie , faites qu'il revienne
se coucher.
— Me coucher ! dit Lancret , voilà comme vous êtes tous. Me
coucher! A merveille ! on voit bien que cela ne vous coûte rien.
La nuit sera toujours assez longue. Voulez-vous prendre ma
place, vous , Boucher.
Boucher, regardant la jeune femme , se dit en lui-même : Ta
place ici-bas, oui, mais là-haut, non. Il répondit à Lancret :
— Allons, allons, ce n'est pas le lieu de faire de l'esprit;
laissez-vous gouverner par votre femme et par moi.
— Je vous dis, reprit Lancret avec force et avec frayeur,
que je ne veux pas mourir dans mon lit.
— A merveille! vous voulez mourir en héros, l'arme à la
main ; mais , mon pauvre ami , croyez-moi, l'heure de mourir
n'est pas venue encore.
Lancret, s'affaiblissant de plus en plus, se résigna enfin à
retourner à sa chambre.
— Reviendrons-nous demain ? dit une des femmes en le
voyant partir.
— Oui, oui , revenez toutes , dit le peintre en jetant un der-
nier regard sur la toile.
A peine fut-il couché , qu'il expira sans secousses. Quand
Boucher racontait sa mort, il ajoutait : J'ai bien regret d'avoir
forcé le pauvre Lancret de se coucher , je suis sûr qu'il m'en
garde rancune. Si je le retrouve là-haut, sa première parole,
en me voyant , sera celle-ci : Je vous l'avais bien dit qu'il ne
fallait [)as me coucher.
Lancret mort , l'héritage de Walteau ne fut pas recueilli. Les
Vanloo, Lemoine et Boucher avaient commencé dans la pein-
ture galante une autre galerie où il y avait des souvenirs du
peintre de Valenciennes , mais pourtant l'école de Watleau était
fermée. Lancret , avec son esprit et sa patience , n'a été qu'un
REVUE DE PARIS. 297
écho , un rayon dans l'eau , un clair de lune; il n'a eu ni le
feu , ni le Irait, ni l'âme du maître. J'ai vu, chez M. le général
du Monl-Louis , une des fêtes champêtres de Lancret ; cell«s-là
est des plus singulières. Il s'y trouve , comme dans tous les ta-
bleaux du genre, de belles amoureuses qui dansent avec des
cavaliers galants et souriants. Mais là n'est pas le côté bizarre.
Il y a dans le tableau des joueurs de violon , des joueurs de
flûte , qui jouent pour tout de bon des airs de LuUy =
Les amours ont choisi pour asile
Ce séjour amoureux et tranquille ;
Que ces prés sont charmants
Pour les heureux amants !
Il n'y manque guère que la parole : les mains s'agitent sur la
flûte et sur le violon , les pieds battent la mesure , les danseurs
dansent avec beaucoup de bonne volonté. Ce tableau artificieux
qui s'anime , qui chante et qui danse, avec cette musique qui
va si bien aux personnages, n'est pas encore si vivant qu'une
fête champêtre de Walteau où il n'y a que le seul artifice de la
peinture. Lancret n'ayant donc été que l'ombre de Walteau , je
n'en dirai plus rien.
Watteau fut par excellence le peintre de la grâce et de l'a-
mour , le peintre des fêtes galantes. Il a bien saisi le secret de
la nature, mais c'est un enchanteur qui la fait voir par un
prisme. Il a été le plus coquet et le plus doux, le plus fin et le
plus souriant de tous les peintres du xviiio siècle. Son pinceau
était pétillant, son dessin avait la légèreté de l'oiseau. Il y a
dans sa couleur le feu du diamant et la fraîcheur de la rosée.
C'est une magie pour le regard , qui s'étonne , cherche et s'é-
tonne encore. II y a des horizons sans bornes que cacherait une
main de femme, du soleil et de l'ombre à s'y tromper. Son
oeuvre est des plus variées ; outre ses mascarades champêtres
et ses fêles galantes , il a peint des haltes de soldats qui font
11 n
298 REVUE DE PAUIS.
lort à celles de Wouvermans, des chinoiserie:? ravissantes
comme au rFiâieaii de la Muette, des singeries pleines de ma-
lice comme au château de Chantilly. Un jour de distraction , il
s'est même avisé de faire la peinture sévère , une Vierge à
Tenfanl, qui fut jugée digne de Van Dyck. Où sont allés ses
mille tableaux? On en retrouve à peine quelques-uns comme
l'Enchanteur j le Charme de la yie, les Ombrages, l'Es-
carpolette , les Jeux de l'Amour. La plupart de ses jolies
ligures de marquises déguisées se sont évanouies comme les
marquises elles-mêmes. En 1792, on fuyait son château,
laissant aux fureurs des sans-culottes les fraîches images de
Watteau , répandues çà et là au-dessus d'une porte ou d'une
cheminée, sur un panneau ou sur un paravent. Les sans-cu-
lottes dévastateurs, les héros et les vandales du xviiie siècle,
mettaient en pièces ces légers chefs-d'oeuvre, coupables sans
doute parce qu'ils rappelaient les fêtes de l'esprit et de l'anwur.
Watteau n'a guère eu de critiques pour le juger. Voltaire se
contente de dire que le peintre des fêtes galantes a été dans le
gracieux ce que David Teniers a été dans le grotesque. La-
raotte Houdard a écrit à sa gloire quelques vers ingénieux :
Parée à la française, un jour dame Nature
Eut le désir coquet de voir sa portraiture ;
Que fit la bonne mère? Elle enfanta Watteau.
Cette peinture est juste. Watteau est bien l'enfant de dame
uaiure parée à la française f ayant le désir coquet de voir son
image. Lamofte Houdard rappelle souvent Watteau dans ses
odes anacréontiques ; après lui, Gentil Bernard et l'abbé de
Bernis ont souvent mis en vers les tableaux de ce peintre :
La vendangeuse qui sourit
Au jeune Sylvain qu'elle enivre,
Et lui fait sentir que pour vivre
L'enjoûment vaut mieux que l'esprit,
La naïade qui par hasard
fious laisse entrevoir qu'elle est une ,
R£VUE DE PARIS. 999
Ses pieds disparaissent sous l'herbe ;
Tout son corps n'est plus qu'une gerbe
De longs et d'humides rameaux;
Et quand , dans son transport extrême ,
Pan croit embrasser ce qu'il aime ,
II n'embrasse que des roseaux.
Junon, après mille disgrâces,
Enchaîne son volage époux
Avec la ceinture des Grâces.
Au bruit des faunes qui se jouent ,
Les chastes naïades dénouent
Leurs cheveux tressés de roseaux.
Le front couronné d'amarantes ,
Les nymphes sortent des forêts ;
Un air plus doux , un vent plus frais
Ranime les roses mourantes.
En descendant du haut des monts ,
Les bergères plus vigilantes
Rassemblent leurs brebis bêlantes
Qui s'égaraient dans les vallons.
L'oiseau de Vénus se marie ,
Et la tourterelle attendrie
Gémit d'amour au fond des bois.
Au pied d'un rocher solitaire ,
Dans la nacelle il la poursuit ;
Et l'Amour en riant conduit
Soudain la nacelle à Cylhère,
Ces jolis tableaux sont tous inspirés de Walleau. Bernis
adorait les œuvres de ce peintre , dont le nom a souvent rimé
dans les vers de l'abbé. Je reproduis encore celte strophe, qui
indique assez bien le goût frivole du temps :
Fille aimable de la Folie,
La Chanson naquit parmi nous ;
La Chanson railleuse et jolie
Convient aux sages comme aux fous.
300 REVUE DE PARTS.
Amoureux de la bagatelle ,
Nous quittons la lyre immortelle
Pour le tambourin d'Erato ;
Homère est moins lu que Chapelle,
Et si nous admirons Apelle,
Nous aimons Teniers et Watleau.
L'œuvre de Walleau est en trois volumes renfermant cinq
cents soixante-trois planches. Cent trente sujets historiés
composent le premier volume ; le second et le dernier con-
tiennent des figures de fantaisie , des ornements , des paysages,
des chinoiseries, des caprices de paravent. Il s'est gravé lui-
même avec bonheur. Ses dessins sont très-curieux à voir et à
étudier. Presque toujours il dessinait au crayon rouge sur du
papier blanc, ce qui lui donnait des contre-épreuves. Il ne re-
levait presque jamais ses dessins de blanc , le fond du papier les
relevant assez pour sa manière. Il a aussi dessiné aux deux
crayons de pierre noire et sanguine, ou mine de plomb et san-
guine ; quelquefois les trois crayons étaient à l'œuvre, surtout
dans les tètes et les mains. Dans les premiers temps, il a fait des
gouaches et des pastels ; enfin tout allait merveilleusement à sa
main , hormis la plume. L'heureux et singulier effet des ha-
chures, la légèreté et la finesse du trait, l'esprit et la grâce des
profils , la coiffure d'un goût charmant, mais surtout le carac-
tère original des figures, grotesques ou gracieuses, vous ap-
prendront toujours le nom de Watteau. Tous les bons graveurs
ont plus ou moins mal gravé d'après Watteau ; Audran , Tho-
massin, Tardieu, Cochin, Slmonneau , Larmessin, Aveline ,
Moreau, Petit, Lebas, Lépieié et Boucher, n'ont pu rendre
l'adorable fantaisie de ce peintre charmant.
Ce qui a le plus manqué à Watteau , c'est peut-être la pensée.
Il a su nous enchanter par ses paysages souriants et ses adora-
bles figures. Avant lui les poètes et les conteurs avaient égaré
notre imagination sur ces rivages inconnus , çà et là entrevus
dans un rêve charmant j avant lui mille oasis et mille Eldorado
nous avaient souri par leurs nymphes, leurs roses et leurs
chansons. Nous avions dormi dans l'île de Cythère sur les pieds
mignons de Vénus, nous avions traversé la mer sur le chant
des syrènes, nous avions soupiré dans l'île de Calypso, nous
REVUE DE PARIS. 5(M
avions rêvé dans tous les mystérieux détours de TOlympe. Un
nouvel enchanteur était venu qui s'appelait le Tasse , un autre
qui s'appelait d'Urfé; nous avions adoré Armide dans son pa-
lais; nous avions cueilli, sur les bords du Lignon, des cou-
ronnes pour les bergères. Il n'est pas jusqu'aux fées de
Perrault qui ne nous aient égarés dans leur enchantement.
Watleau fut le dernier enchanteur. Ces Eldorado que nous
avions vus dans les vapeurs confuses du songe, nous les vîmes,
grâce à lui, les yeux ouverts. Quel joli roman à faire dans un
paysage de Watteau ! Mais le roman est tout fait ; il n'y a qu'une
seule page, c'est tout ce qu'il faut pour le roman du bonheur.
Voilà bien les arbres toujours verts où le soleil répand tout son
feu. Avancez à l'ombre, où sont éparpillées les plus belles
femmes et les plus gracieux galants. Écoutez, c'est un concert
enivrant : le vent secoue les roses et les violettes , la fontaine
répand son cristal sur la mousse , la colombe bat des ailes en
passant en si beau lieu, la tourterelle roucoule au voisinage.
Écoutez encore, ici ces lèvres de rose chantent l'amour, cette
bouche charmante promet le bonheur. Plus loin entendez-vous
ces doux propos, ce baiser pris avant d'être accordé? En-
tendez-vous ce silence éloquent ? L'herbe est fraîche et fleurie,
avancez encore pour admirer la parure de ces belles femmes;
elles n'ont rien que leur sourire et leur regard. Trouvez-moi
un diamant qui vaille cette œillade, une rose fraîche comme
cette bouche qui sourit ! Elles sont vêtues de rien , comme pour
l'amour de Dieu. Un corsage indiscret où il y a quelquefois une
main qui plante un bouquet , une jupe chiffonnée , une écharpe
qui lutte avec le vent et avec l'amour, plus souvent un domino,
des mules de satin et un éventail , voilà tout ; c'est bien assez ,
j'imagine. Mais il arrive souvent que cet habillement est mis de
côté pour le bain dans la rivière. Quelles capricieuses naïades!
Alors il n'y a plus d'autre voile que les flots , le feuillage ou la
brume du soir. Le paysage est toujours un chef-d'œuvre de
grâce et de fantaisie. Près du vieil orme il y a une statue :
l'art dans la nature. Les lointains vaporeux vous séduisent, la
lumière des abords vous éblouit; enfin, tout est pour le mieux.
Je regrette pourtant de ne pas voir, dans un coin du tableau ,
le petit mendiant broyant gaiement ses croûtes sur le bord du
sentier. Ce nouveau personnage serait peut-être un heureux
26.
302 REVUE DE PARIS.
contraste à toutes ces figures amoureusement enjouées j il
serait le souvenir de la vérité humaine en face de tous ces
brillants mensonges ; les femmes n'en seraient pas moins
jolies, les amoureux moins galants; au contraire, tout le
monde y gagnerait , surtout le spectateur. Un grand maître
n'oublie jamais que la poésie n'est belle que par les contrastes;
un sourire éternel dure trop longtemps , le plus joli mensonge
n'a qu'un instant d'illusion. Quand le Poussin peignait l'Arcadie,
cet autre Eldorado si cher à tous les rêveurs, il n'avait garde
de peindre le sourire éternel. Son paysage rappelle Dieu par sa
grandeur; c'est bien là le pays de l'âge d'or. Tous tant que
nous sommes , rois, poètes , soldats , nous irions y prendre la
houlette ou y conduire la charrue. Cependant, au milieu du
paysage, ce ne sont pas de folles danses ou d'amoureux ébats,
c'est un tombeau. L'inscription sépulcrale n'est pas longue,
mais elle parle bien à l'imagination du passant : Et in Ar-
cadia ego (Et moi aussi , je vivais en Arcadie). Là n'est pas
tout le côté humain du paysage ; deux garçons et deux filles de
la contrée, heureux comme des amoureux de seize ans qui
vivent en Arcadie , sont soudainement arrêtés par ce tombeau
dans leur promenade poétique : ils s'en allaient gaiement , les
amants tout rayonnants de joie, les amantes toutes parées de
guirlandes de roses , chercher l'amour; mais voilà qu'ils ren-
contrent la mort, la mort qui frappe la fleur comme la tige
flétrie, l'oiseau qui chante comme le hibou. Sur la figure des
amants la tristesse voile peu à peu l'enjouement ; un rayon du
ciel descend dans leurs âmes. Ils envisagent la mort qui pour-
suit son œuvre impitoyable dans tous les pays, jusqu'en Ar-
cadie. Le cœur est touché; ces amants , croyez-moi, ont fait là
un grand pas vers l'amour; ils sont allés , grâce à cette leçon
du temps , jusqu'à la divine tendresse, jusqu'à la science de la
vie. Mais Watteau n'avait aimé qu'à l'Opéra; dans son temps
on ne croyait plus à rien, ni à Dieu ni à l'amour; du moins
l'amour n'était encore que le Cupidon suranné des anciens, le
dieu de la galanterie et du plaisir; on ne lui demandait qu'un
peu d'ivresse, l'oubli de ce monde et de l'autre monde, des
jupes de soie , des madrigaux , des bouquets artificiels, enfin le
ciel du lit en attendant l'autre , comme disait Crébillon. Il n'y
avait pas de veuvage ni de délaissement ; comme les yeux seuls
REVUE DE PARIS. 305
étaient épris , une belle femme consolait d'une belle femme : le
cœur n'avait pas un mot à dire. Ainsi le coupable , ce n'est pas
Watteau, c'est son siècle. Voyant donc partout des fêtes ga-
lantes ou s'épanouissaient des grands seigneurs et des grandes
dames sans souci du lendemain, Watteau, sans souci de la
raison, peignit des fêtes galantes où s'épanouissait son génie
aimable dans tout le feu et dans toute la magie de la couleur ,
dans toute la grâce de l'esprit. Qui sait cependant? Dans tous
les tableaux de ce peintre charmant , il y a un clocher loin-
tain qui s'élève dans le ciel en faisant ombre au cimetière;
c'est toujours un clocher flamand , aigu et léger, un souvenir
de son cher pays. Or, ce clocher silencieux ne dit-il pas à l'ho-
rizon ce que dit sur le chemin la tombe de l'Arcadie?
Arsène Houssaye.
UNE TRAVERSÉE
DE
LCBECK A SAINT-PÉTERSBOURG.
Voulez-vous avoir une idée exacte du morcellement de l'Al-
lemagne ? Il faut partir un jour de Francfort par une belle ma-
tinée, quitter cette ville libre ù cinq heures du matin , et vous
diriger vers le Taunus. A cinq heures et demie vous êtes à Bo-
kenheim dans la Hesse-Électorale , et vous voilà en pays
étranger. A six heures vous foulez, dans le village de Rœdel-
heim , le territoire d'un autre souverain , le grand-duc de Hesse-
Darmstadt. Continuez, et à sept heures vous pouvez vous re-
poser dans le village de Hausen , qui appartient à la ville libre
de Francfort, que tantôt vous avez quittée. A huit heures vous
traversez à Eicliborn le duché de Nassau , pour arriver sur le
Felsberg , que vous gravissez par un sentier qui appartient au
landgrave de Hesse j et si vous déjeunez sur cette montagne
après avoir fait trois lieues depuis votre lever, vous pourrez
à neuf heures du matin avoir, dans cette promenade à pied
de quatre heures , aiguisé votre appétit dans les états de cinq
souverains très - distincts , qui sont heureux de vivre en
si bon voisinage , leurs sujets ne pouvant guère faire autre-
ment que d'être sans cesse les uns chez les autres , comme vous
voyez.
REVUE DE PARIS. 505
Un beau jour, pourtant, je résolus de franchir toutes ces
petites enclaves, et de gagner, à travers la Hesse-ÉIectorale et
le Hanovre, les villes de Hambourg et de Lubeck que me dési-
gnait mon itinéraire. Je passai par l'université de Giessen , où
j'allai embrasser un vénérable Français, le père Borre, qui,
émigré depuis quarante ans , a employé sans interruj)tion tout
ce temps à enseigner le français à des Allemands dont il n'a pas
fait, au moins pour ce qui le concerne, de merveilleux élèves.
M. Borre est un excellent homme qui a fui la France pendant
la révolution parce qu'il aimait la famille de ses rois , et qui
ne pourra jamais concevoir pourquoi l'on a fait une révolution
nouvelle. La charte, le gouvernement représentatif, le régime
parlementaire , tout cela est de l'hébreu pour le vieil émigré ,
et il ne voudrait certes pas avoir sur la conscience le péché
de ceux qui ont chassé Charles X, bien convaincu que ces
gens seront un jour damnés , ce qui au fond lui fait de la
peine , car il aime ses compatriotes , et gémit à l'idée de les voir
en enfer.
La Hesse-Cassel s'annonce comme un riant pays, et il est
difficile à un Français de ne pas murmurer en le voyant ce nom
de royaume de JVestphalie qui nous rappelle tant de choses.
Le roi Jérôme, auquel, à Waterloo, Napoléon disait ces paroles
remarquables : « Mon frère , je vous ai connu trop tard , » a
laissé en Westphalie de bons souvenirs et un assez grand nom-
bre de serviteurs reconnaissants qui ne parlent pas de lui sans
un attendrissement qui l'honore. Comme la convention , comme
les anciennes cortès d'Espagne , le corps législatif de la Hesse-
ÉIectorale ne se compose que d'une seule chambre. Le fameux
contrepoids constitutionnel manque donc dans ce pays , et une
révolution y serait plus dangereuse que partout ailleurs. Eh
bien! cette révolution est ici plus imminente que dans aucun
des autres états allemands.
L'électeur de Hesse-Cassel , qui avait épousé la sœur du dé-
funt roi de Prusse, devint amoureux d'une dame de sa cour,
Mrae la comtesse de Reichenbach, avec laquelle il se mit aus-
sitôt en ménage. L'électrice était universellement respectée.
La conduite du prince excita quelques troubles. Forcé d'opter
entre son trône et sa maîtresse, ce fut ct;tle dernière qui fut
préférée , et il abdiqua en faveur de son fils , qui , depuis lors ,
506 REVUE DE PARIS.
règne avec la qualité de prince élecloral et co-régent. Devenu
habitant de Hanau, et voisin de Willerasbade où se trouve une
maison de jeu, le souverain détrôné a choisi la roulette pour
ses délassements. Le premier venu peut risquer contre son
altesse ses économies de la semaine , et le plus mince ouvrier
s'y donne souvent le plaisir de jouter à ses dépens contre mon-
seigneur.
Le prince co-régent pouvait donc régner en paix , lorsque le
goût des mariages morganatiques lui est aussi venu comme une
tradition héréditaire ; et voilà qu'il a épousé M™» la comtesse
de Schaumbourg , dont les enfants , issus du côlé gauche, sont
complètement inhabiles à régner. Après le prince actuel, la
dynastie sera finie. Pour savoir à qui reviendra dans ce cas la
couronne , on a cherché avec un scrupule tout germanique , et
l'on a découvert un collatéral, vieux et entêté, lequel avoue
naïvement que, ne se croyant pas engagé par une constitution
qu'il n'a pas jurée , il se propose , à son avènement , de lacérer
et de jeter au feu la charte actuelle du pays. La chambre résis-
tera, on ne peut en douter; le prince déclarera à la chambre
qu'il ne la connaît pas, puisqu'elle n'existe qu'en vertu d'un
pacte illégal ; et , comme la diète germanique n'a rien su faire
dans le Hanovre , elle ne saura rien faire dans l'électorat de
Hesse-Cassel , et vous verrez une belle et bonne révolution,
que tout le monde peut prévoir et annoncer, et qui n'en aura
pas moins lieu, grâce à l'apathie de la diplomatie allemande.
Me voici dans le Hanovre, et la ville savante , Gœttingue ,
frappe d'abord mes regards. En France, c'était avec une es-
pèce de respect que Benjamin Constant nous parlait de Gœttin-
gue , berceau de ses fortes et solides études. A La Haye , j'avais
entendu l'opinion publique attribuer aux travaux du baron
Werstolk (ministre des affaires étrangères), dans l'université de
Gœttingue où il avait étudié, les lumières vraiment supé-
rieures que la diplomatie reconnaissait à cet homme d'État. A
Francfort , je jouissais avec délices de la savante conversation
de mon excellent et spirituel ami le docteur Clémens , et c'était
toujours vers Gœttingue que se reportaient ses souvenirs
et sa reconnaissance. Sans connaître cette ville , je la visitai
donc en détail avec une affection qui tenait du respect et de
l'amitié.
REVUE DE PARIS. 307
De Gœltinffue f» Hnnovre. c'esf un désert de sable que tra-
verse le voyageur J'avertis le piélon économe que Teau r est
infecte et marécageuse , que la grosse bierre du pays ratisse
la gorge d'une manière cruelle , et que dans toutes les au-
berges l'on n'a autre chose à vous offrir qu'un verre de bor-
deaux qu'il faut payer huit francs, parce que, pour vous le
verser , on a débouché une bouteille que vous êtes libre de con-
sommer, si mieux vous n'aimez mourir de soif.
Aux environs de Hanovre, quelques soldats vont et vien-
nent, et l'habit rouge anglais semble transporter Londres au
milieu d'un pays germanique. Là règne le roi Auguste-
Ernest , le grand déchireur de chartes , auquel on refuse
son budget , et qui ne s'en inquiète guère. « Puisque nos dé-
putés, dit-il , ne veulent rien voter de nouveau en matière
d'impôts, c'est qu'ils trouvent que tout allait bien Tannée der-
nière, i^ Et les impôts sont perçus comme auparavant, et ils
le seront de la même manière aussi longtemps qu'un vote
nouveau ne sera pas venu opérer quelque changement. Cette
manière ingénieuse d'interpréter le gouvernement représen-
tatif est digne d'être recommandée à la France. Il serait curieux
de voir ce qu'en penseraient nos députés.
Celte question politique du Hanovre a été défigurée par la
presse française , et elle était pourtant bien intelligible , si l'on
en avait connu tous les détails. Une constitution existait en
1819 dans cet état auquel les puissances avaient garanti le ré-
gime constitutionnel. Les chambres de Hanovre changèrent
cette loi fondamentale . et lui substituèrent la constitution de
1833 , dont le pays jouissait en paix , lorsqu'arriva , en 1840 ,
le roi Ernest, qui, à son tour, voulut une constitution nou-
velle. Les états s'écrient : Nous redemandons notre acte de
1835 ; le roi dit : Je maintiens mon acte de 1840 ; et l'Europe ,
à laquelle on en appelle , répond : C'est l'acte de 1819 que j'a-
vais garanti. Voilà donc un pays qui a trois constitutions : une
pour le peuple , une pour le roi , une autre pour la confédéra-
tion germanique. Ne vous étonnez donc plus si cette dernière
s'est déclarée incompétente, et n'a voulu se prononcer ni pour
le peuple ni pour le roi.
Après avoir poursuivi ma course dans de nonveaerx sables
arides , je vis surgir de la verdure et se dérouler une gracieuse
308 REVUE bE PARIS.
ville comme l'oasis du désert. Célaii Celles. 0 bonheur ! uue
affiche française m'annonce que la troupe de Berlin est ici de
passage. Je gravis , dans le château royal de Cambridge, les
trois étages que Ton m'indique , et, prenant place sur de mo-
destes planches qui forment les sièges des loges du palais , j'ai
le bonheur de voir et d'entendre un spectacle français , plaisir
dont j'étais privé depuis plus de cinq années.
Il m'a fallu visiter Lunebourg, ses riches salines, ses laines,
ses toiles , ses dentelles , tout ce qui atteste son active industrie,
pour me convaincre que le Hanovre avait un autre revenu que
les sables et les marais qui en occupent presque toute la sur-
face. Je pris note de ce pays comme du plus laid qui se fût
offert à ma vue dans mes voyages en France , en Italie , en
Suisse , en Hollande , en Belgique et en Allemagne. Depuis , j'ai
visité la Russie et l'Angleterre, et je n'ai rien à changer au ju-
gement que je notai alors.
J'arrivai à Hambourg , et je me crus en Angleterre. Un Ham-
bourgeois qui ne parle pas anglais est comme étranger dans sa
patrie. Une fois ce rôle de très-humbles serviteurs de l'Angle-
terre adopté , il n'y a pas de ressources et d'avantages que ne
puissent attendre les habitants de cette ville dont la Grande-
Bretagne a fait un immense entrepôt. Partout circulent les ri-
chesses, partout brille le bien-être, et partout aussi éclate la
joie que l'aisance amène avec elle. Les femmes y sont très-
belles , et coiffées d'un bonnet à la manière des Marseillaises ,
qui leur donne une physionomie piquante ; le plaisir y court les
rues , et les mœurs y sont comme on les voit partoul où il y a
beaucoup d'or.
Si de Hambourg vous voulez vous rendre à Lubeck pour vous
embarquer sur la Baltique, vous trouverez à la rigueur un voi-
turier qui consentira à se lancer sur celte roule de huit lieues
comme on se risque sur une mer orageuse. Vous le payerez
bien , et vous saurez gré au brave homme de ce dévouement
qui va lui coûter ou une roue de sa voiture , ou au moins une
jambe de ses chevaux; car, si la route était praticable, per-
sonne ne se rendrait dans la Baltique par mer, et le passage
duSund serait presque abandonné par la moitié des voyageurs.
Or , ce bon roi de Danemark , qui lient beaucoup à ce que
vous , à ce que moi , nous fassions le grand tour pour visiter
KEVLE [>E PARIS. 509
sessiijels , se Irouve, comme souverain du Holstcin . posses-
seur (le celle langue de terre qui sépare les villes libres de
Hambourg et de Lubeck , et sur laquelle est pratiquée la roule
dont il s'agit. N'ayant pas osé fermer tout à fait la communica-
tion , de peur de la clameur publique , ce bon roi s'est contenté
de veiller à ce que jamais, pendant son règne, un seul ouvrier
ne fût employé à réparer sur ce chemin le dégât causé par le
temps et les orages. Quiconque s'y risque sait qu'il s'expose
avec bagage , bêles et gens , et que plus de dix fois il sera obligé
de prendre à travers champs et plaines, les terres offrant heu-
reusement un passage praticable presque partout , excepté où
il y a un chemin. Quant à la route, son aspect seul vous ar-
rête tout d'abord , et ses montagnes , car ce ne sont plus des
montées, ses vallons , car ce ne sont plus des ornières, rap-
pellent le pittoresque des contrées les plus incultes de la
Suisse. Encore quelques années , et il faudra bien , sous
peine de voyager en ballon , que chacun se décide à aller par
mer de Hambourg à Lubeck , en quoi l'on sera au moins sûr de
faire un sensible plaisir à Sa Majesté le roi de Danemark.
Lubeck , où tout le monde vient s'embarquer , n'a qu'un dé-
faut, c'est de n'élre pas un port de mer ; et quiconque n'a pas
bien pris ses informations risque de jouer un singulier person-
nage en cherchant un quai et des vaisseaux. Tout ce qui con-
siitue rembarquement s'y trouve d'ailleurs, excepté la mer et
le vaisseau. Paquets, bagages , passe-port à viser , consuls de
toute sorte , et surtout consul de Russie , homme sévère , tou-
jours attentif à ce qu'on expédie chez lui , vous trouvez absolu-
ment tout le nécessaire. Puis , de grand matin, une voiture
vous prend à l'hôtel , vous transporte à deux lieues de Lubeck ,
au port de Travemunde ; et là, non-seulement vous trouvez la
mer et le bateau à vapeur, mais vos effets , arrivés la veille, y
sont rangés avec un ordre admirable , et Ton vous ouvre la
cabine qui doit être votre chambre si le mal de mer vous
laisse tranquille, et , dans le cas contraire , presque votre tom-
beau.
J'ai toujours admiré l'ingénieuse précaution des hommes
chargés de noliser les bateaux à vapeur sur la Baltique. Indé-
pendamment du prix de votre place, ils vous font payer d'a-
vance un dncat par jour pour la nourriture , bien convaincus
11 27
310 REVUE DE PARIS.
qu« la moitié des passagers , alteints du mal de mer, ne pour-
ront rien consommer. Je vais me citer pour exemple du bé-
néfice que font ces messieurs. La mer m'indisposant au point
de ne pouvoir prendre aucune nourriture , je me suis sou-
tenu pendant cinq jours avec une bouteille de porter , dont je
buvais une gorgée de temps en temps. Ayant payé un ducat
par jour pour ce que j'aurais pu manger dans toute autre
occasion, la bouteille de bière dont il s'agit m'a coûté, comme
on voit , soixante francs ; il est vrai que la qualité était excel-
lente.
Vous qui n'avez jamais descendu en bateau à vapeur que
les fleuves , vous qui , sur mer, n'avez jamais navigué qu'à
la voile, ou vous encore qui n'avez eu à subir que les secousses
et le tapage de la machine à vapeur, vous ne pouvez com-
prendre, vous ne comprendrez jamais l'effet produit sur l'es-
tomac d'un malheureux patient par les saccades violentes de
la voile unie à la vapeur. Une roue tourne, le vent la soulève;
il presse le bâtiment, la roue a retrouvé son point d'appui,
et résiste. En haut , en bas , à droite , à gauche , vous sentez
des contre-coups irréguliers qui vous arrachent les entrailles ;
et si vous vous plaignez , le capitaine vous répond en souriant :
« Oh ! monsieur , nous faisons tant de chemin ! »
A l'horizon j'aperçus soudain , sur un ciel brumeux et gris,
se détacher deux colonnes brillantes , qui semblaient poser
leur base sur la mer et s'élever parallèlement dans l'espace.
Je ne savais si le mouvement du bateau m'abusait, ou si ces
colonnes lumineuses marchaient réellement. Je m'approchai
du capitaine du Nicolas pour l'interroger , et je fus tout sur-
pris de voir sa figure altérée. « Qu'est-ce donc que cela , capi-
taine?—Parlez bas ; ce sont deux trombes.— Y a-t-il du danger?
—Oui , beaucoup. Mais je vous le répèle, parlez bas; n'effrayons
pas réquipage. »
L*opinion de l'équipage m'était assez indifférente , puisque
la mienne était faite ; mais j'avouerai que j'éprouvai une im-
pression singulière à l'idée de ce grand danger ignoré par les
cent vir>gt-quatre personnes qui étaient à bord , dont les unes
riaient, les autres chantaient , et les autres reposaient, croyant
n'avoir à redouter que le mal de mer. Les colonnes de l'ho-
fizon continuaientleur marche. Le capitaine me fit bientôt signe
REVUE DE PARIS. 511
de. l'œil ; j'allai à lui : a Tout danger est passé , me dit-il ; les
trombes sont hors de notre direclion. »
La nuit suivante , danger d'une autre espèce. Au milieu du
profond sommeil de l'équipage , entretenu par la monotonie du
bruit de la machine à vapeur, ce bruit s'arrête tout à coup.
J'écoule ; plus rien. Le balancement du navire a cessé ; il est
éyident que nous sommes dans une immobilité complète. Je
gravis l'escalier et je monte sur le pont. « Qu'est-ce donc, ca-
pitaine ? — Nous sommes engravés , monsieur, mais le péril
n'est pas grand. Nous nous tirerons d'affaire. 11 ne fallait pas
vous effrayer pour cela. « Honteux de la leçon , et me voyant
seul sur le pont, je me reprochais en effet d'êlre le plus
poltron de la troupe, lorsque j'entends quelqu'un gravir l'es-
calier, en demandant : « Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que
c'est?» Je dis au capitaine : « Ceci me console j en voici un
aussi poltron que moi.» Nous regardâmes j c'était son excellence
le comte d'Oubril, ministre de Russie.
Nous arrivâmes enfin à Saint-Pélersbourg. Je vous fais grâce
de la police el des douanes , ces deux accessoires obligés de
toute réception. On nous indique un hôtel; j'y cours. La fa-
çade en était ornée d'une colonnade magnifique. L'aspect de la
ville m'avait déjà frappé d'admiration. J'ajournai mes plaisirs
au lendemain , et je me couchai. La nuit, impossible de dor-
mir. Un mal nouveau , inconnu , vint me tourmenter , et fut
pour moi un mystère inconcevable. Je me levai dès le point du
jour , avec une impatience extrême. Je regardai mon lit, mes
draps , mes serviettes, et jusqu'aux rideaux de mes fenêtres.
Jamais un tel sentiment d'horreur ne s'était emparé de moi.
Ceci est si dégoûtant à raconter et à décrire qu'on excusera
mon embarras. Un insecte que l'on ne nomme jamais en bonne
compagnie, et qui , dans nos pays, se montre rare , même
chez le mendiant, courait ici par milliers, en tout sens,
sur des draps et des rideaux arrangés avec un certain luxe. Je
me sauvai de ce repaire. Un de mes correspondants me con-
duisit dans un appartement, rue Mechanski , dont le proprié-
taire me parut avoir de grandes habitudes d'ordre et de pro-
preté. Les pièces étaient meublées avec goût et élégance. « Où
est la chambre? demandai-je à mon hôte. — Ici, me répondit-
il. — Ici? Et le lit? » A cette question, mon homme me re-
512 REVUE DE PARIS.
garda d*un air étonné. «Un lit, monsieur? Mais voilà douze
ans que je loue mon appartement à des étrangers, et je n'ai
jamais fourni un lit à personne; chacun apporte le sien. » Je
me le tins pour dit. J'écrivis à un ami, le chambellan Bech-
léeff, qui, une heure après , m'avait fourni le meuble indis-
pensable que les Russes portent avec eux en voyage , et que
j'aurais été fort en peine de me procurer; puis enfin , tran-
quille , bien bien portant, et proprement couché, je devins
pour quelque temps un paisible habitant de Saint-Péters-
bourg.
POESIE.
LE VIOLON BRISE.
Voyez là-bas sur la montagne verte
Le vieux moulin qui tourne si gaiement ;
L'amour, l'amour, comme un rêve charmant ,
Il le berça dans mon âme entr'ouverte.
Au vieux moulin j'avais pris un vIoIjmî,
Écho plaintif des chants de ma maîtresse.
Lyre d'amour où chantait la tendresse;
Mais mon bonheur, hélas ! ne fut pas long.
Elle mourut ! que de larmes amères !
Elle mourut au soleil du matin,
En respirant la rosée et le thym.
Son âme au ciel emporta nos chimères.
Le lendemain, ses compagnes en deuil
La conduisaient au petit cimetière;
Moi, j'étais seul, sans larme et sans prière,
Dans le moulin comme au fond d'un cercueil.
Je détachai ce violon triste et tendre,
Et le doux air que Claudine aimait tant,
Je le jouai , le cœur tout palpitant.
Son âme sainte a passé pour l'enteudre.
27.
314 BEVUE DE PARIS.
Je le jouai ; mais, au dernier accent,
Mon cœur bondit comme un daim qui se blesse;
Je me perdis si loin dans ma tristesse ,
Que je brisai le violon gémissant.
Depuis ce jour, ma sœur la Poésie
A ranimé mon cœur à demi-mort,-
Ma lèvre ardente à bien des grappes mord
Sans retrouver la première ambroisie.
J'ai délaissé le moulin , mon berceau ,
Le doux pays où m'allaita ma mère j
Je suis allé me perdre en l'onde amère ,
Sans retrouver la source du ruisseau.
Perle d'amour, à ce monde ravie ,
Au fond des mers pour toi j'ai descendu j
En vain; je n'ai de mon bonheur perdu
Qu'un souvenir : c'est la fleur de ma vie.
Quand je retourne au moulin délaissé.
Ce n'est que joie et peines renaissantes,
Ah ! quand j'entends ses ailes frémissantes ,
Je crois t'enlendre, ô mon violon brisé!
AU MOIS DB MAI.
— Pourquoi pleurer au mois de mai?
— Au mois de mai je vis Claudine ,
Plus fraîche qu'une bel!e ondinc j
Je vis Claudine el je l'aimai.
REVUE DE PARIS. 315
Sa blanche main sur le rivage
Cueillait une rose sauvage j
Je vis Claudine et je l'aimai.
Mais vint la moit, la mort fatale !
Elle a fui la rive natale.
Et moi , je pleure au mois de mai.
LES VENDANGES.
Sur le soir, j'écoulais la rustique harmonie ,
Je vis la vendangeuse, en blanc corset de lin ,
Qui , tout en me jetant son doux regard malin,
Coupait la grappe verte et la grappe jaunie.
De mon âme aussitôt toute idée est bannie.
« Vendangeuse aux yeux bleus , ton panier n'est pas plein ,
Et voilà le soleil qui touche à son déclin :
Laisse-moi vendanger dans ta vigne bénie ? »
Quel beau soir! Tout riait et tout chantait en chœur,
Le bois et la prairie , et la vigne , et mon cœur !
La nature mourante était encore en fêtes.
Je vendangeai. La nuit, je m'en allai chantant
Ce vieil et gai refrain que Voltaire aimait tant :
Adieu , paniers , adieu , les vendanges sont faites !
En Champagne. — Octobre.
Arsène Houssaye.
MÉLANGES.
Rousseau raconte, dans ses Confessions j que le lendemain
de la représentation de son opéra, le Devin de village,
Louis XV chantait pendant toute la journée , de la voix la plus
fausse de son royaume , l'air qui commence par ces paroles :
J'ai perdu mon serviteur ,
J'ai perdu tout mon bonheur.
Hélas! hélas! la presse indépendante , vertueuse et pa-
triote, a également perdu son serviteur j et par conséquent
tout son bonheur , car elle est peu en état de s'amuser elle-
même. Le serviteur de la presse vertueuse j c'était le peuple ,
et le peuple lui échappe ; le Courrier français pleure , ce
matin , cette perte douloureuse , de façon à attendrir un Israé-
lite assis auprès du fleuve de Babylone.
Jusqu'ici, en effet, la presse de l'opposition avait, disait-elle,
représenté le peuple, parlé et menacé au nom du peuple. Qui ne
se souvient des farces populaires qui ont été jouées par les jour-
naux patriotes, à l'occasion de l'impôt du sel et de l'impôt des
boissons, qui écrasaient le paMî;re/?ei*j3/e.? Qui oubliera jamais le
vacarme fait par le Constitutionnel, parle Courrier français et
par le National, à l'occasion de ce îd^m^ux poussier de charbon,
qui était la vie du peuple parisien? et où est la mémoire assez
peu fidèle , pour ne pas garder le souvenir de la quantité des
sueurs du peuple qui ont coulé dans les colonnes du Siècle ?
Eh ! bien , voilà qui est changé désormais ; Je peuple se moque
REVUE DE PARIS. 517
du Constitutionnel , du Courrier français, du National et
du Siècle; la presse lîidépendante le reconnaît en gémissant ;
et comme elle dépendait du peuple, qui ne veut plus d'elle,
elle ne sait plus de qui elle va dépendre maintenant. Voilà une
demi-douzaine de journaux sans place; passez au bureau, et
faites-vous servir.
Il faut dire aussi que ce pauvre peuple a été tenu , pendant
vingt-cinq ans, par ses fidèles journaux, à un régime hippocra-
liquefort débilitant. Quand il demandait du pain, des habits et
du bois, le Courrier français, le National et le Constitu-
tionnel lui répondaient : « Attendez un instant ; nous allons
demander pour vous des droits politiques. — Mais nous avons
faim ! criait le peuple. » Le Constitutionnel mettait la tête à
une fenêtre du Bœuf à la mode , et disait. « Mes bons amis,
j'entends vos plaintes, et vous serez délivrés des jésuites ; criez :
vive la charte ! — Mais nous avons froid ! criait le peuple. »
Le Siècle sortait avec un bon paletot bien doublé , des gants
jaunes et des bottes vernies , et disait : « Chers amis, nous
nous occupons de vous! M, Barrot, M. Dupont (de l'Eure),
M. Arago et M. Laffitte délibèrent à cette heure, et vous serez
électeurs l'an prochain , vous pouvez y compter! — Mais nos
vieux parents sont sans ressources dans un grenier, criait en-
core le peuple, et nos jeunes filles sont livrées au vice par la
misère ! » Le Courrier français se présentait avec l'air de sa-
tisfaction que donne naturellement le bonheur insigne d'assister
à la naissance des idées de M. Thiers , et daignait prendre la
peine de dire : « Peuple français, peuple de braves, M. Passy a
promis à M. Dufaure, qui l'a promis à M. Thiers, qui l'a
promis à M. Berryer, qui l'a promis à M. Barrot, qui l'a promis
à M. Laffitte, qu'il serait fait incessamment une coalition ou
une conciliation, si vous l'aimez mieux, afin que ces messieurs
se distribuent les portefeuilles , ce qui ne peut pas manquer de
vous réjouir infiniment. En attendant, veuillez chanter la
Marseillaise ! »
Cela a duré une vingtaine d'années , à peu près. Il a fallu
autant que cela pour désabuser le peuple français, ce qui
serait contraire à ce dicton qui le représente comme le plus
spirituel du monde. A la fin , cependant , le peuple a reconnu
que les journaux patriotes çt indépendants se moquaient de
348 REVUE DE PARIS.
lui ; qu'ils le laisseraient éternellement dans sa misère ; que
tous les droits politiques du monde n'empêchaient pas les
heures de repas de venir; que d'être électeur et garde néjtional,
cela ne dispensait pas de payer son loyer j que le boulanger,
le tailleur et le cordonnier ne font pas plus de crédit à ceux qui
ont des droits politiques, qu'à ceux qui n'en ont pas; qu'un
tas de ces droits haut comme les tours de Notre-Dame ne
donnait pas une galette à mettre sous la dent ou une veste à
mettre sur le dos ; et qu'en définitive, pour le peuple, qui est
pauvre en général , et qui a besoin de ses revenus pour tra-
vailler, ces droits si beaux et si vantés, et tous les change-
ments de ministère, et toutes les conciliations et toutes les
coalitions, se résolvaient en une mystification inanjense et per^
pétuelle.
Alors , le peuple s'est détaché des journaux patriotes , et
pour toujours; car le voile est tombé, a Ingrats, s'écrie ce
matin le Courrier français, nous voulions vous faire élec-
teurs! nous voulions vous faire asseoir au banquet de la vie
politique ! nous voulions spiritualiser vos penchants , démalé-
rialiser vos goûts , et vous empêcher d'adorer le veau d'or! >•>
A quoi le peuple avait répondu à l'avance : a La joie d'être élec-
teurs nous touche peu ; ce métier fait à jeun perd considéra-
blement de ses charmes. Banquet pour banquet , nous aimerions
mieux nous asseoir à celui oîi il y a un bon potage , qu'à celui
où il y a des articles de journal ; et quant au veau d'or, nous
ne le connaissons pas. Nous nous contenterions même de faire
connaissance avec le veau de Pontoise , qu'on vend chez le bou-
cher j mais il coûte vingt-quatre sous la livre, et nous ne les
avons pas. Pour ce qui est d'être spiritualisés , nous n'aurions
qu'à suivre vos conseils , c'est-à-dire abandonner le travail pour
nous occuper de politique , et la chère que nous ferions à un
pareil métier nous ôterait bien vite jusqu'aux apparences de la
matière. Merci du régime! Pourquoi ne l'adoptez- vous pas pour
vous?... »
TABLE DES MATIERES.
Pages .
Trois pages de la vie de Dancourt; par M. Arsène Hous-
saye 5
Londres. — Correspondance lillérairej par 0. N. . . 28
La Sylveslrina ; par J. Chaudes-Algues 43
Poésie; par M. N. Martin 82
LeSperonare^ par M. Alexandre Dumas 85
De Tolède à Grenade; par M. Théophile Gauthier. . . 184
Le prince de Ligne; par M. Gaschon de Molènes. . . 208
Les poëmes gallois; par M. Th. de Lavillemarqué. . 255
De la peinture galante en France-, par Arsène Houssaye. 275
Une traversée de Lubeck à Saint-Pétersbourg ; par 0, . 504
Poésie ; par Arsène Houssaye. 515
Mélanges 316
FIN DE LA TABLE.